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Critique de film
Le film

Zatoichi 24: La blessure

(Shin Zatôichi monogatari: Oreta tsue)


L'histoire

Alors qu’il traverse un pont branlant, Ichi est mis en garde du danger par une vieille dame qui joue du shamisen. Alors qu’il veut lui donner une pièce, elle tombe dans une faille et disparaît. Ichi décide de prévenir la fille de la vieille dame du décès de sa mère, ayant eu le temps d’apprendre qu’elle travaillait dans une auberge du quartier des plaisirs de Choshi, la maison Ogiya. Il y rencontre donc Nishiki qui est en fait une prostituée. Il est convaincu que sa mère se rendait dans ce quartier de kannon ura pour payer la dette de sa fille, et décide de sauver Nishiki à sa place. Alors que le boss Kagiya Mangoro veut la peau d’Ichi pour se faire bien voir du parrain Iioka, qui offre 100 ryos pour sa tête, plusieurs personnages viennent à croiser la route du masseur aveugle : Najimi, une prostituée qui essaie de fuir, Uchi, un yakuza amoureux de Nishiki et enfin Kaédé, la seconde de Nishiki, qui promet constamment à son petit frère errant de bientôt parvenir à s’échapper de la maison close.

Analyse et critique

Deuxième réalisation de Shintaro Katsu (après Kaoyaku, un film de yakuza, en 1971), La Blessure frappe et par son ton désespéré et par le talent incontestable de Katsu réalisateur. L’acteur/cinéaste surprend par le jusqu’au-boutisme de l’univers qu’il dépeint, n’hésitant pas à plonger son alter ego dans un abîme de noirceur dont nul ne ressortira indemne.

La Blessure est peut-être l’épisode le plus troublant, le plus dur de la saga et Shintaro Katsu, en s’approchant au plus près des personnages, nous plonge encore plus avant dans les drames qui les étouffent, jouant à plein sur l’empathie que nous éprouvons devant ces destins brisés. A la fois sauvage et d’une douce mélancolie, La Blessure joue sur toute une palette de sensations et nous fait passer d’un état émotionnel à un autre avec un brio constant. Au-delà de l’enchevêtrement savant des intrigues, c’est par sa mise en scène composite que Katsu parvient à nous faire chanceler d’un sentiment à un autre. Le jeune réalisateur puise dans le meilleur des nombreux cinéastes qui l’ont dirigé, dont Hiroshi Teshigahara qui lui apporta beaucoup lors du tournage de La Carte brûlée (Moetsukita Chizu, 1968). Avec une maîtrise impressionnante, il utilise toute la variété des outils cinématographiques dans le but de faire vaciller un spectateur incapable de se reposer sur ses quelques acquis, et qui ne peut plus que suivre avec angoisse le chemin tracé par Katsu.

Il passe du plan séquence à des scènes surdécoupées, change de point de vue, brouillant notre perception du temps et de l’espace. Il n’hésite pas à passer d’un plan très large à un gros plan de visage, jouant sur les focales. Il utilise la profondeur de champ et modifie constamment le point, passant d’un personnage à un autre, captant avec vivacité la moindre émotion qui apparaît. La caméra se fait très mobile, s’accroche aux visages, souvent portée à l’épaule, puis se pose et se fait contemplative. Alors les gestes eux-mêmes se figent, parfois même au milieu d’un combat, laissant la place à des marionnettes immobiles qui ne sont pas sans rappeler le cinéma de Kitano (futur réalisateur de l’excellent Zatoichi de 2003), impression encore renforcée par l’omniprésence de la mer. Quand dans une scène magnifique, Kaédé et son petit frère contemplent l’océan et que ce dernier s’imagine se cacher dans la mer avec sa sœur pour fuir leur misère, alors que la musique se fait élégiaque avec ses nappes d’orgue hamond, il nous semble bien être au cœur de Hana-bi ou de A Scene at the Sea. Si la partition ne rappelle pas constamment l’œuvre d’Hisaishi, elle frappe en revanche par ses accents psychédéliques en phase avec le meilleur de la pop américaine de cette époque.

Le film est très stylisé avec ses cadres précis jouant sur les ruptures des lignes de fuite ou sur les cadres dans le cadre, ses contre-plongées, ses couleurs exacerbées dont un rouge omniprésent et agressif, ses jeux sur l’ombre et la lumière, ses scènes de nuit artificielle d’une beauté à couper le souffle, ou encore par les visages qui ressortent d’autant plus que l’arrière-plan est flou (la touche de Kazuo Mori). Les ralentis sont nombreux, souvent désynchronisés avec une piste sonore qui se poursuit, elle, au rythme normal. Piste sonore qui est également très travaillée, avec des interruptions brutales dans sa continuité ou bien qui épouse le point de vue de l’aveugle qui, en se bouchant les oreilles, fait disparaître tout bruit à l’écran. Une scène nous montre Kaédé s’évanouir et tandis que le silence suit son inconscience, la caméra qui cadre son visage tourne sur elle-même, créant sa chute alors même qu’elle reste debout. Scène symptomatique de la volonté de Katsu d’épouser par le point de vue de sa caméra les affres et les douleurs de ses personnages.

Le film s’ouvre sur la mort de la vieille joueuse de Shamisen, événement traumatique monté de manière épileptique et qui reviendra hanter Ichi tout au long du film. Il ne peut comprendre ce qui s’est passé, reste interdit devant cette mort sans raison, absurde. Il en vient même à s’en sentir responsable, lui qui l’a fait avancer d’un pas fatal en lui donnant l’aumône. Ce drame n’est que le premier d’une série et le film va accumuler les destins brisés, sans qu’Ichi ne puisse les contenir ni les connaître tous. Il va se focaliser sur la libération de la fille de la défunte, Nishiki, qui ne semble pourtant pas avide de quitter sa vie de prostituée et reçoit la bienveillance d’Ichi avec circonspection. En libérant Nishiki de la maison close, il précipite la chute de Kaédé, sa seconde, qui doit dorénavant se prostituer pour remplacer la partante. Ichi ne connaîtra pas son histoire, alors qu’elle aurait du être le personnage à sauver dans un épisode classique du masseur aveugle. Il y a trop de malheurs dans le monde pour que Zatoichi puisse tous les endosser. Ainsi il n’assistera pas à la mort du petit frère de Kaédé, battu par les yakuzas ; ne verra pas les bateaux en flammes des pêcheurs du villages, acculés par un marchand ambitieux qui veut obtenir le monopole de la pêche dans la région en poussant les habitants dans la misère ; passera à côté d’un pendu et n’assistera pas au viol de son fils débile par les yakuzas… Ichi survole les drames, et tous trouveront une issue fatale. La peinture que nous tend Katsu de cette société est bien une toile de maître, mais on est plus proche de Jérôme Bosch que des estampes japonaises. Si son personnage est incapable de voir toutes les horreurs qui l’entourent, sa mise en scène, elle, les suit et nous y plonge de force, sans que l’on puisse sortir la tête de l’eau. Le film est d’une violence morale et physique rare dans le genre, et Katsu réalise en pointillé une critique acerbe d’une société vorace où brigands, marchands et autorités se lient pour s’enrichir sur le dos du peuple. Alors que les yakuzas menacent les pêcheurs, ceux-ci finissent par se rebeller et les pourchassent. Nul Zatoichi n’est venu intercéder, ni n’a convaincu le peuple de prendre les armes. Vision optimiste d’une population qui réussit seule à se prendre en main, à bâtir son avenir, mais qui est immédiatement détruite par l’arrivée d’un ronin qui extermine les rebelles, main du pouvoir qui ne peut accepter qu’un paysan, un pêcheur, tienne une arme.

Katsu dépeint également avec crudité le drame des prostituées, montre leur destruction, leur anéantissement, leur désespoir absolu. Il n’y a pas d’échappatoires pour les femmes perdues. Katsu fait preuve d’un immense empathie, d’autant plus que cet univers qu’il dépeint est le sien. Celui des salles de jeux, des maisons de joie où le saké coule à flot. Le film débute même, après un générique muet sur fond noir, une première, par du shamisen, qui dans sa vie a valeur de refuge.

Dans la droite ligne de ce qui fait véritablement le cœur de la saga, abandonnant tout humour et second degré, Katsu s’en différencie par cette volonté de tisser un véritable monde autour de son personnage, qui n’est plus omniscient et seul porteur de l’intrigue. Katsu humanise encore Ichi, en fait un être rongé par le doute, et surtout un être qui souffre et quitte son statut de surhomme. Le duel final, où Ichi va combattre les mains brisées, à l’instar de Django, est un sommet de furie et de souffrance, où l’invincibilité d’Ichi est rudement mise à l’épreuve. Katsu après un montage échevelé, poursuit la scène sur un rythme étrangement lent, bercé par la musique, où les éclairs de violence éclatent soudainement. Toute la fureur du sabreur aveugle nimbe la séquence, fureur rentrée et implacable, qui glace autant le sang du spectateur qu’il le fait gicler des corps.

Mise en scène inédite et personnelle d’un passage obligé, comme auparavant lors de la scène de jeu, aux motifs et paroles déjà vus et revus, mais qui frappe par la singularité de sa réalisation qui la rend réellement éprouvante alors que l’on en connaît parfaitement son déroulement. Une scène à l’image d’un film qui réussit le miracle de lancer la saga sur des voies inédites après déjà 23 épisodes.

Introduction et sommaire des épisodes

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 17 janvier 2006