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Critique de film
Le film

Zatoichi 23 : Voyage à Shiobara

(Zatôichi goyô-tabi)


L'histoire

Ichi trouve sur sa route une femme enceinte qui vient de se faire dérober son argent par un brigand. Brutalisée, elle accouche d’un garçon avec la seule aide du masseur, mais n’y survit pas. Elle a juste le temps de donner à Ichi l’endroit ou vit le père, Satoro. Il emmène donc le nouveau-né à Shiobara, constamment agressé par des pierres jetées par un enfant qui le suit de loin. Arrivé en ville, il trouve la sœur de Satoro, Oyaé, mais pas ce dernier qui ne doit revenir au village qu’à la fin du mois. Ichi décide d’attendre son retour. Shiobara est une ville débarrassée du crime et des yakuzas par l’action désintéressée de son commissaire, Tobei. Mais à l’occasion de la fête annuelle, le parrain Tetsugoro décide de faire main basse sur la ville. L’argent dérobé à la femme de Satoro devait servir à payer une dette contractée par Oyoé envers Tetsugoro. Ichi décide de trouver les 20 ryos manquants pour éviter à cette dernière de devenir une prostituée du clan.

Analyse et critique

Premier film de la saga distribué par la Toho, Voyage à Shiobara fait appel à Kazuo Mori, sept ans après sa précédente participation à la série. Egalement réalisateur du deuxième volet, sa présence est un gage du retour aux valeurs véritables de la saga après un Zatoichi contre le sabreur manchot qui n’a pas fait l’unanimité. La trame du film est ainsi extrêmement classique. Comme dans Voyage meurtrier, Ichi doit ramener un enfant à son père suite au décès de sa mère. Comme dans The Blind Swordsman's Revenge un parrain nommé Tetsugoro veut obliger une jeune femme à se prostituer pour rembourser ses dettes. On trouve également d’autre figures classiques telles le garçon mutique (qui se révèle être le fils de Satoro, convaincu de la culpabilité d’Ichi dans la mort de sa mère) ou encore celle du ronin qui voit en Ichi un accomplissement possible à son art du combat et qui désire se mesurer à lui.

Mais Kazuo Mori parvient à intéresser le spectateur malgré ces innombrables redites. Tout d’abord par la qualité paradoxale du scénario qui bien que banal brille par son rythme et ses enchaînements sans temps mort. Le récit parvient même à évoquer avec finesse les relations qui lient Tobei l’homme intègre et son fils, attiré et fasciné par le monde de la pègre. Enjeu primordial de la série, l’idée de choix entre le pouvoir et la fierté de « pouvoir marcher dans la rue » est à nouveau au cœur du récit, mais Ichi va se contenter de quelques leçons de morales rapidement assénées tandis que Tobei essaie vainement de ramener son fils dans le droit chemin. C’est par les actes qu’au final il va rejeter le monde des yakuzas, en découvrant la droiture et le courage de son père et le sens du sacrifice d’Ichi. Nous sommes dans un univers où la parole ne parvient plus à sauver les gens et où seul agir peut changer le monde et les hommes. Et la voix du sabre demeure encore la plus efficace.

Dans cet épisode, Ichi semble incapable de communiquer avec les autres. Il ne peut que bafouiller quelques mots lorsqu’il est accusé par l’enfant de Satoro du meurtre de sa mère. Il ne console pas le bébé orphelin comme il le faisait avec l’enfant de Voyage meurtrier. Il ne tisse aucun lien avec la jeune demoiselle du film (elle ne tombe même pas amoureux de lui !) et essaie à peine d’empêcher le duel tant désiré par le samouraï. Il est renfermé sur lui même, figure encore plus solitaire qu’à l’accoutumée, de plus en plus accablé par les remords de sa vie de tueur. Ainsi quand agressé par quatre yakuzas sur lesquels il prend sans problème le dessus, il est paralysé par les cris du fils de Satoro : « Salaud ! Assassin ! ». Deux mots qui le ramènent d’un coup à sa situation de paria et l’immobilisent, le mettant à la merci de ses assaillants. Fait prisonnier, il est torturé, humilié comme jamais auparavant. Il imite le chat, rampe sous les jambes d’une prostituée, lape le sol. On dirait que toute volonté l’a quitté, et c’est seulement grâce au samouraï, toujours avide de se mesurer à lui malgré son dégoût face à cette scène, qu’il va parvenir à s’enfuir. Mais immédiatement, il se rend chez Tobei pour se livrer aux autorités et toucher la récompense de 20 ryos, argent qu’il destine bien entendu à Oyaé. Ichi ne veut plus de cette vie : « elle ne vaut pas grand chose, je ne perds rien en me sacrifiant ». C’est Tobei qui de nouveau par son abnégation et sa capacité à voir au-delà des apparences (ici un avis de recherche), et qui est capable de passer outre sa fonction (il refuse d’emprisonner Ichi), va redonner au masseur aveugle la volonté de continuer.

Ce qui nous amène tout naturellement à l’affrontement final, l’un des plus saisissants de la saga. Kazuo Mori, qui jusqu’ici misait sur la théâtralité de ses décors et de ses éclairages, joue à plein sur l’aspect artificiel et livre un véritable spectacle, qui devient par là même la fête annuelle dont les habitants parlent tant depuis le début. Il multiplie les « numéros » d’Ichi, mettant en scène autant de séquences de combats inédites qu’il y aurait de sketchs dans un one man show. Ichi se cache dans un magasin de masques puis combat ses adversaires vêtu d’un costume de dragon, allant jusqu’à les dévorer. Sur un plancher de bois recouvert d’huile, les combattants glissent comme des ballerines avant que la scène ne s’enflamme et livre le clou du spectacle avec un Ichi tout droit sorti de l’enfer, entouré des flammes de la vengeance. Mori s’amuse même une dernière fois où après ce combat de foire, Ichi s’éloigne dans le paysage, dans la droite lignée des épisodes de la saga. Mais le réalisateur rompt brutalement ce passage obligé en faisant intervenir le samouraï dans un ultime duel qui vient clore le récit sur un accès de violence. Une fin comme les aime Mori.

Les yakuzas de Tetsugoro, joué avec délectation par Rentaro Mikuni, déjà inoubliable dans le rôle d’Asagoro dans Zatoichi, Le Justicier, sont particulièrement repoussants. Chiens enragés, ils déferlent sur Shiobara, « un véritable paradis », semant la terreur, prostituant les filles, rackettant les saltimbanques, grimaçant et hurlant. Leur chef a le regard d’un fou, et toute cette exagération renforce encore la théâtralité de l’histoire. Le samouraï en quête du combattant ultime est lui aussi purement archétypal. Absolument pas fouillé, il se réduit à une fonction, une des figures obligées du genre. De ce théâtre de marionnettes ne surnagent vraiment que les personnages bons, les seuls que Kazuo Mori choisi de faire exister. Pour sa dernière participation à la saga, Kazuo Mori réalise un épisode classique dans sa narration, mais virevoltant et rythmé en diable, à l’image de la partition de Kunihiko Murai et ses accents discos. La science du cadre du réalisateur et la palette de couleurs qu’il utilise, donnent à cette 23ème aventure d’Ichi l’éclat d’un feu d’artifice. Mais lorsque l’éclat des lumières disparaît, demeure alors l’ombre qui engloutira toujours Ichi.

Introduction et sommaire des épisodes

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 17 janvier 2006