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Critique de film
Le film

Zatoichi 16 : Le Justicier

(Zatôichi rôyaburi)


L'histoire

Le Justicier : Ichi arrive dans le village d’Iwai où résonnent les chants des paysans au labour. Sous l’impulsion d’un samouraï sans arme, Ohara Shusui, les paysans ne fréquentent plus les maisons de jeu et les débits de boissons, et se concentrent tout entier sur les nouvelles façons de cultiver la terre que leur enseigne Ohara. Ichi, impressionné, préfère cependant passer sa route et rejoindre la ville voisine où le boss Tomizo offre tout ce qu’Ichi aime : dés et saké. Il est rapidement pris à partie par le chef Yakuza d’Iwai, Asagoro, homme d’honneur et véritable yakuza dans l’âme, qui défend ses villageois et Ohara. Asagoro fait comprendre à demi-mot que son règne ne peut plus se poursuivre et que Tomizo prendra bientôt le contrôle d’Iwai et y imposera sa duperie et sa soif de pouvoir à la population. Ichi, faisant fi des conseils d’Ohara qui lui répète que le sabre ne mène nul part, attaque le clan de Tomizo et tue leur chef. Il quitte la région, et pris de remords face à son acte, rejoint une compagnie de masseurs aveugles et tente de refaire sa vie.

Analyse et critique

Ce seizième épisode est le premier produit par la société naissante de Shintaro Katsu, la Katsu Prod., société financée par un Katsu devenu richissime avec 16 millions de yens, et qui s’appuie sur le circuit de distribution de la Daiei. Le film reste produit par Masaichi Nagata, preuve que le nabab qui a lancé la carrière de Katsu ne considère par l’indépendance prise par son poulain comme une trahison, mais plutôt comme une dernière chance de faire vivre le chambara dans sa forme classique. Les studios sont à bout, et la reprise par le petit écran des classiques du jideigeki, popularisant le genre fleuron des mastodontes japonais, les entraîne dans une chute inéluctable.

Katsu choisit la continuité, et reprend les thèmes et motifs qui font le cœur de la saga. On y retrouve dans une guerre entre gangs Yakuzas, des officiels corrompus, du saké, des maisons de jeu… mais grande nouveauté, Ichi semble avoir fait sien son destin de justicier et de tueur. Sa rencontre avec Ohara Shusui, samouraï qui a laissé tomber les armes pour aider les paysans, marque un tournant dans l’évolution du héros. Personnage historique de l’ère Tenpo, Ohara s’était dévoué corps et âme à la modernisation des méthodes de culture et à l’amélioration du quotidien de la paysannerie. Comme il était inadmissible qu’un samouraï s’abaisse de la sorte, il fut rapidement accusé de rébellion et mis au ban, et son œuvre (des coopératives agricoles, un organisme de crédit) fut détruite. La présence de Yamamoto à la réalisation n’est certainement pas un hasard, tant le réalisateur est connu pour ses opinions communistes, et faire appel à un personnage historique à ce moment de la vie de Zatoichi est un acte symbolique. Le personnage est ancré dans une réalité historique, et la secousse morale qu’Ichi va subir n’en sera que plus forte. Ichi quitte en quelque sorte un statut légendaire pour prendre pied dans la vraie vie. C’est la première fois dans la saga que le peuple est montré aussi précisément, avec ses drames, sa pauvreté. Cette description d’une population prise entre la voracité des yakuzas d’un côté et celle des officiels de l’autre, donne à ce Zatoichi une aura toute particulière. L’importance du cadre social confère à la confrontation morale entre Ichi et Ohara une puissance singulière. Ichi est fasciné par Ohara, mais cette vie sans arme, sans alcool, sans jeu, qu’il prône provoque un rejet immédiat du yakuza aveugle. Ohara refuse de porter une arme, car il « risquerait de tuer et de souiller la terre ». Ce samouraï qui chante et travaille avec les paysans, leur enseigne des formes modernes d’agriculture, a beau expliquer à Ichi que « le sabre n’est qu’un outil de mort (…) il n’a jamais servi à sauver les gens », il ne fait que provoquer son rejet. Ichi considère qu’il est déjà allé trop loin sur la route de la mort, et que s’il ne sort sa lame que pour se défendre, celle-ci est sa béquille, sa seule chance de survie dans un monde qui le rejette. Ohara est tourné vers le futur, vers l’amélioration de la condition paysanne. Pour lui, le sens de la vie consiste à donner une histoire à ses descendants. Il tance Ichi d’un « Ne rien voir peut rendre la vie plus facile… ». Il étonnant de voir notre masseur rejeter en bloc ce qu’il recherchait depuis tant d’épisodes. C’est que confronté à l’image de ce qu’il aurait voulu être, il se rend compte du gâchis de sa vie et de l’impasse dans laquelle il se trouve. Ichi préfère se mentir et se tourner vers une figure bien plus rassurante pour lui, celle d’Asagoro, yakusa d’honneur, modèle qui a la préférence d’Ichi et devant lequel il décide de s’incliner. Ichi, en refusant l’exemple d’Ohara qu’il pense ne plus pouvoir atteindre, se tourne vers l’image d’un yakusa qui respecte le code de sa caste et défend à sa manière les villageois et la justice. Bien sûr, tout cela n’est que tromperie, et Asagoro ne fait qu’utiliser Ichi à ses fins, la destruction d’un clan rival. La tromperie est le motif de cet épisode. Dès le début, une vendeuse essaie d’arnaquer Ichi. Puis ce seront les salles de jeu de Tomizo avec ses dés truqués, la corruption de hauts fonctionnaires. Ichi, lui, se voit comme un homme honnête : « La franchise est mon défaut. Les mots sortent tous seuls de ma bouche ». Si cette déclaration fonctionne avec les autres, Ichi cependant se ment à lui-même. Vient enfin l’aveu ultime d’Asagoro envers Ichi : « Nous yakuzas sommes des parasites. Il faut aider les honnêtes gens qui nous permettent de vivre ». Cette simple sentence d’Asagoro suffit à convaincre un Ichi qui ne demande que cela, préférant cette vérité crue aux chants des paysans : « J’ai arrêté de boire, j’ai arrêté de jouer », chant auquel répond un Ichi laconique : « ce n’est pas un village pour moi ». Ichi prend ainsi fait et cause pour cette vision d’une société qui a l’avantage de ne pas remettre en cause sa personne, et sort son arme pour défaire le clan de Tomizo. Ichi brise ainsi une barrière que l’on pensé immuable. Il tue, mais plus pour se défendre comme c’est son credo, mais pour attaquer. Il se fourvoie complètement dans cet échappatoire qui lui évite de se regarder dans le miroir, de faire face à ses démons. Car Tomizo n’est pas un monstre comme Ichi n’en a jamais rencontré, c’est un des ces boss anonymes, ni plus corrompu, ni plus arriviste qu’un autre.

Le film s’interrompt alors brutalement, et Ichi quitte la région. A l’issue de la tuerie, il s’enfonce dans le noir, et les images de son errance le montre comme accablé par la lueur du soleil, seul autorité supérieure qu’il avouait avoir précédemment en affichant son athéisme aux yakuzas. Les saisons passent, captées par quelques plans emblématiques, tandis que le chemin de croix est conté dans une chanson, comme d’habitude interprétée par Katsu. Il essaie de quitter la voie des yakuzas et se retire dans un service de masseurs aveugles. Zatoichi qui a toujours refusé de se mêler à d’autres aveugles, rejetant ce carcan, et qui est d’ailleurs détesté de ses pairs, plonge dedans comme à la recherche d’une rédemption. Même un scène où il joue du shamisen, habituel instant de lumière dans la noirceur de la saga, devient pathétique. La rédemption d’Ichi passe par sa rencontre avec Oshino et Nisa, deux victimes de la langue des armes. Anciens amants, Oshino est devenue prostituée suite à la chute du boss Tomizo et Nisa, lui, a perdu un bras en combattant Ichi. Devenu alcoolique, il erre à la recherche de son bourreau. Deux figures tourmentées qui donnent au film des accents romantiques et lyriques, deux victimes des actes d’Ichi qui vont lui ouvrir les yeux. Déjà Oshino avait ébranlé Ichi lorsque celui-ci avait tué Sadamatsu, son frère, compagnon d’arme de Nisa. « Assassin ! c’est facile pour toi de tuer car tu ne vois ni le sang, ni le visage de la sœur qui vient de perdre son frère ». Scène poignante où Ichi assiste impuissant aux drames des familles qui ont perdu un être cher, que ce soit un yakuza ou un paysan innocent. Oshino parcourt le film comme une incarnation des remords d’Ichi, figure fantomatique appuyée par la blancheur de la poudre qui la couvre dans son rôle de prostituée. Oshino et Nisa vont pousser Ichi à revenir sur les lieux du drame, où Asagoro a enfin livré son vrai visage. Maître de toute la région, il est devenu, honte suprême, un officiel. Ichi avait déjà dans un précédent épisode déclamé qu’il n’y avait pas pire trahison pour un yakuza que de devenir un représentant du gouvernement. Un gouvernement qui cherche absolument à défaire le Bien semé par Ohara et qui cherche coûte que coûte à le faire taire. « L’Empereur et le Shogunat n’ont plus de sens » déclare t-il, et Ohara d’espérer pouvoir servir son peuple en aidant sa force véritable, sa paysannerie. Vision clairement politique qui trouve moults échos dans le japon contemporain.

Zatoichi le justicier, est un épisode dramatique au possible, peut-être le plus sombre de la saga jusqu’ici. Destins brisés, tromperies, monde en déliquescence, suicides, font de cette ouvre un sommet de noirceur qui vient briser un certain engourdissement qui guettait la série. Si le film ne comporte que très peu de combats, ceux-ci se font plus « gore », avec des membres tranchés et des geysers de sang qui ouvrent en quelque sorte la voie aux Baby Cart et autres Hanzo the Razor, futures productions de la société de Katsu. Le film est admirablement servi par la photographie de Kazuo Miyagama, habitué de la série, notamment dans des scènes nocturnes d’une immense beauté, où la lueur de la lune nimbe des silhouettes fantomatiques, et dans des clairs-obscurs merveilleux qui font penser aux Contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi dont il était le chef opérateur. Miyagama, comme pour épouser le récit et la tournure de la saga qui s’ancre dans la réalité, nous offre Katsu se voir seconder par le célèbre Rentaro Mikuni, transfuge de la Daiei, dans le rôle d’Asagoro. Quand à la musique de Sei Ikeno elle consume le drame par ses élans « hermanniens ». Un sommet de la saga.

Introduction et sommaire des épisodes

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Par Olivier Bitoun - le 22 novembre 2005