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Critique de film

L'histoire

JR, petite frappe de Little Italy, passe ses journées à errer dans New York, accompagné de ses amis Joey et Sally Gaga. A pied ou au volant, ils guettent toute opportunité de bagarre avec des bandes rivales. Leurs journées, mornes et tristes, sont émaillées de beuveries et de chamailleries… Plus réservé toutefois que ses expansifs camarades, le jeune JR vit dans le douloureux souvenir d’une rencontre passée avec une belle jeune femme blonde croisée sur un ferry. The Girl... Ils avaient parlé cinéma, écouté du Percy Sledge et s’étaient aimés le temps de quelques mois qui allaient bouleverser la vie de JR.

Analyse et critique

Il faut s’imaginer la scène. Pour bien comprendre toute la singularité de Who’s That Knocking at my Door, premier long métrage de Martin Scorsese, il faut bien avoir cette simple image en tête : le futur réalisateur de Taxi Driver et Casino, paumé entre Amsterdam et Bruxelles et tournant des publicités en flamand pour le Moulinex local… Car Scorsese en 1966, c’est cela et guère plus. Les movie brats des années 70 n’ont pas déboulé dans le gotha hollywoodien en claquant des doigts, et l’histoire singulière de Who’s That Knocking et de son tournage en sont la preuve tangible.

Mais revenons encore un peu en arrière. Quelques mois avant cet épisode belge et surréaliste de la carrière de Scorsese, il y eut d’abord Bring on the Dancing Girls, un projet de fin d’études d’un étudiant prometteur, tourné en 35mm grâce à quelques 30.000$ glanés à droite à gauche. Entouré d’une équipe réduite, le jeune Scorsese se lance dans le tournage de son premier long métrage, et ce après trois courts à la réputation flatteuse. Narrant les déambulations d’une bande de voyous dans Little Italy, leurs bagarres de rue et leurs débauches à la petite semaine, Bring on the Dancing Girls prend forme cahin-caha selon les disponibilités de chacun, mais au final déçoit énormément Haig Mannogian, le professeur de cinéma de Martin Scorsese. Unique bonne nouvelle de cette douloureuse et exténuante expérience : Harvey Keitel, jeune inconnu déniché dans l’Off-off-Broadway, est une véritable révélation.

Encouragé par son enseignant à réécrire le scénario, à développer son personnage principal et à le confronter à ses propres démons, Scorsese se lance dans un second tournage, en 16mm cette fois et avec une nouvelle actrice, la belle et blondissime Zina Bethune. Des aléas de création qui obligeront Scorsese à une nouvelle structure narrative, faite de flash-back et de ruptures stylistiques (le film alterne ainsi les scènes 35 mm de Bring on the Dancing Girls et les nouvelles scènes en 16 gonflées, le tout cadré par trois chef opérateurs différents). C’est cette contrainte finalement heureuse qui donnera au film son étrange dichotomie, le film balançant entre beuveries masculines et séquences fleurs bleues circonscrites aux deux personnages de JR et The Girl (nous ne connaîtrons jamais son nom).

Présenté au festival de New York sous un nouveau titre (I Call First), le film, plus abouti, ne trouve toutefois pas de distributeur. C’est à cette époque que nous retrouvons Scorsese à Bruxelles, déprimé, dégoûté même, par la triste orientation de sa carrière. Entre alors en scène Joseph Brenner, producteur de films érotiques aux aspirations "auteurisantes". Godard période Mépris avait eu son Carlo Ponti, Scorsese eut son Brenner : un producteur ne crachant pas sur une petite scène déshabillée de-ci de-là, et qui acceptait de sortir le film sous l’unique condition d’ajouter au métrage original une séquence un peu sexy. Acculé, Scorsese convoque Harvey Keitel à Amsterdam et s’exécute : "La scène fut bouclée en deux jours avec Anne Colette, la comédienne de Tous les Garçons s’appellent Patrick. Elle n’a aucun rapport avec le reste du film. Sans transition, au milieu d’un dialogue sur les filles, les bonnes et les mauvaises, les vierges et les salopes, bang ! On enchaîne sur cette séquence de masturbation, délibérément surexposée, et sur laquelle j’ai plaqué la musique des Doors". (1)

Ce raccord est à l’image du film : foutraque - si l’on veut bien nous accorder l’expression… Constellé de faux raccords, de béances narratives et d’audaces formelles, dont ne sait jamais trop si elles sont un hommage ouvert à la Nouvelle Vague de Godard, une manière de John Cassavetes italo-américain ou plus simplement un coup d’essai brut de décoffrage et approximatif. Un peu des trois peut-être peut-on avancer sans trop se tromper…

Amoureux du cinéma, de tous les cinémas, Scorsese est à l’époque un homme sous influence. Cassavetes donc, dont la liberté de ton et de style n’a pu échapper au jeune étudiant de la New York University. Audace dans les raccords, innovation dans la bande son, improvisation du jeu, détachement de toute contingence ou convention esthétique : Who’s That Knocking at my Door doit évidemment beaucoup au créateur de Shadows. On retrouve dans ce noir et blanc vif et inspiré la liberté de son cinéma, toute en caméra portée, en impros et en décors extérieurs… autant de signes qui rappellent aussi évidemment le cinéma de Godard, dont l’influence ici va jusqu’au choix d’Anne Colette, actrice Godardienne, pour la scène érotique. C’est une évidence : on retrouve dans ce premier long la même énergie, la même joie de filmer, la même envie de cinéma que dans A Bout de Souffle, ou Les 400 Coups de Truffaut.

Film étudiant, Who’s That Knocking marche aussi à l’épate. Une vraie esbroufe visuelle traverse le film, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, une scène de drague sur un ferry, bouleversante de virtuosité. Le premier film de Scorsese est sa carte de visite, et il le sait : ici, tout y passe. Fluidité des mouvements de caméra, brio du plan séquence, audace du cadre, dextérité du montage… Fascinant. Il faut voir cette séquence, pour ce qu’elle annonce de la maestria Scorsesienne. Il faut voir cet enchaînement gros plan / plan large en plongée totale pour saisir en quoi Scorsese a déjà tout compris du langage cinématographique. Le meilleur, ce sont aussi ces fulgurances qui traversent le film, tel ce long plan séquence de bagarre au ralenti, ces arrêts sur image surprenants (annonciateurs de ceux des Affranchis ?) ou encore une superbe scène de baiser en gros plans.

Pour le pire ? Modérons tout de suite vos craintes : nous ne sommes pas chez Michael Bay. Un Scorsese mineur reste un Scorsese. Mais celui-ci est le premier… et cela se sent parfois. Tout brillant qu’il est, Who’s That Knocking a occasionnellement la virtuosité gratuite, sentiment d’autant plus gênant que ce brio est émaillé de quelques fautes de goût - que l’on ne retrouvera plus chez lui par la suite… Il en va ainsi de la scène de la portière, amusante mais inutile. Ou encore de la longue séquence érotique rajoutée à la demande de Benner, à la maestria vaine, que l’on qualifierait aisément de "clipesque" aujourd’hui. Autant de moments dont le tape à l’œil ôte toute substance à la scène, comme filmée dans le seul but de montrer tout le talent formel de son réalisateur mais sans lien direct avec le cœur de son sujet. Par ailleurs, trop référentiel (à l’image des inserts de La Prisonnière du Désert ou de Rio Bravo), le film peine parfois à trouver son ton, mélange hétéroclite d’hommages au cinéma classique, de clins d’œil à Samuel Fuller et de dévotion à la Nouvelle Vague française et américaine. Who’s That Knocking at my Door, film d’amoureux fou de cinéma, mais pas encore tout à fait film de Scorsese.

Ou alors pas à 100%...

Car, comme pour de nombreux grands artistes, le premier film de Martin Scorsese porte en son sein tout ce qui fera le sel des chefs-d’oeuvre du réalisateur de Raging Bull ou des Affranchis. Sens de la direction d’acteurs (novice, Keitel est une formidable révélation, six ans avant Mean Streets), panache de la mise en son (oubliez les Doors : on trouve une variété inouïe de morceaux dans ce premier film, dont certains instrumentaux déjà utilisés avec génie - cf le pré générique mettant en scène la mère de Martin Scorsese), signatures visuelles (2) et bien sûr thématiques.

En la matière, Who’s That Knocking at my Door est une mine. Tiraillé entre les carcans d’une éducation que l’on suppose rigoriste et les plaisirs adultes, JR a déjà en lui tous les germes des grands héros Scorsesiens. Le Travis Bickle de Taxi Driver n’est en effet pas bien loin lorsqu’explosent les contradictions de JR dans une scène de frustration sexuelle étonnante, mélange détonant de soumission à la culture catholique italienne et de poussées de sève viriles. Est-ce vraiment un hasard si, reflétée par un miroir (la double-culture), cette grande séquence d’impuissance met en scène nos deux héros peinant à s’embrasser sur le lit maternel, surveillés par une Vierge en bord de cadre ? Tout Scorsese est déjà là, tiraillé entre ses racines et son pays, entre la Madone et la putain, la piété et la férocité.

Haig Manoogian, mentor de Scorsese, avait vu juste lorsqu’il demanda à son poulain d’insister trois ans plus tôt. Enfin distribué en 1969 (sous un quatrième titre - JR - pour finalement retrouver son titre d’aujourd’hui) Who’s That Knocking at my Door, magnifique petit film bancal et approximatif, n’allait pas tarder à révéler aux yeux du monde l’un des plus grands artistes du cinéma américain.

(1) Martin Scorsese par Michel Cieutat - Rivages Cinéma

(2) "Il y a certains plans chez François Truffaut qui ne sortiront jamais de mon système. Il y a un plan dans Tirez sur le pianiste où la fille presse le bouton de la porte tout en portant son étui à violon. Il coupe à trois reprises, se rapprochant de plus près à chaque fois. Ce plan se trouve dans chaque film que je fais". Id.

On pourrait aussi citer l’usage le travelling latéral sur le visage de JR avant la scène érotique, repris dans nombre de ses œuvres ultérieurs.

En savoir plus

La fiche IMDb du film