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Critique de film
Le film

What Price Glory

Partenariat

L'histoire

1918, fin de la Première Guerre mondiale. Le corps de Marines commandé par le bouillonnant capitaine Flagg revient de la ligne de front dans le village français de Bar-le-Duc, au sein duquel cette compagnie a établi sa base arrière. Le café du village où se réunissent les militaires alliés est joyeusement animé par Charmaine, la fille du patron qui divertit ses clients par sa beauté et sa joie de vivre. Elle a noué une relation privilégiée avec Flagg, mais ne répugne pas à s'amuser avec d'autres hommes. Surtout que le capitaine refuse de s'engager. L'adjudant Quirt, un sous-officier d'expérience, rejoint la compagnie pour instruire les nouvelles recrues qui sont de plus en plus jeunes et inexpérimentées. Flagg et Quirt ont ensemble une longue histoire de rivalité concernant les femmes et les faits d'armes. Leur nouvelle association devient encore plus explosive quand les deux hommes s'éprennent réellement de la jolie Charmaine et se disputent ses faveurs. Mais les Marines doivent regagner le front, sur lequel les combats font rage.

Analyse et critique

A l'origine, What Price Glory est une pièce de théâtre écrite par Maxwell Anderson et Laurence Stallings et adaptée une première fois en 1926 par Raoul Walsh, avec Victor McLaglen dans le rôle du Capitaine Flagg, Edmund Lowe dans celui de Quirt, et Dolores Del Rio dans celui de Charmaine. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, John Ford éprouve une grande sympathie pour les vétérans et grands blessés de guerre qu'il a filmés en plein combat. En 1949, il entreprend de monter un spectacle de théâtre itinérant afin de recueillir des fonds pour ses œuvres en faveur des anciens combattants. Il adapte sur scène le film de Walsh et part en tournée avec John Wayne, Gregory Peck, et Maureen O'Hara dans les rôles principaux. Quand Darryl Zanuck demande à Ford de tourner une nouvelle adaptation de l'histoire, il ne peut refuser. Mais alors qu'il souhaite reconduire John Wayne dans le rôle de Flagg, le producteur impose contre son gré James Cagney. Ford dût se plier au choix de Zanuck mais lui en tiendra toujours rigueur. Quoi qu'il en soit, et malgré ses mauvais rapports avec les deux scénaristes, le cinéaste s'engage pour un film qui lui tient à cœur en raison de sa sympathie profonde pour le jeune corps de Marines à qui il rend hommage.

Comme le souligne Noël Simsolo dans sa présentation, le choix de James Cagney pour interpréter Flagg est plutôt judicieux. De même que Dan Dailey (La Joyeuse parade, Beau fixe sur New York), qui joue son partenaire / adversaire, Cagney vient de la comédie musicale et sa gestuelle particulière convient bien à la théâtralité du film. Car What Price Glory ne cache jamais son origine théâtrale, même s'il change assez soudainement de style au beau milieu du film. Dans la comédie exubérante, comme dans les ruptures de ton au sein d'une même scène, Cagney est plus convaincant qu'un John Wayne. John Ford a toujours eu la main pour ménager un subtil équilibre entre comédie et drame, avec des personnages dont l'attitude pittoresque contrebalance la cruauté que leur apporte l'existence. Ici, cette dualité est présente de manière plus franche. What Price Glory comporte deux parties distinctes de durée égale. La première est une chronique de la vie sous les drapeaux d'une compagnie stationnée dans un village de France. Les vêtements et les accessoires sont d'une autre époque, mais la ressemblance avec les chroniques westerniennes du cinéaste se déroulant dans un fort saute aux yeux. Sans atteindre la beauté formelle et l'émotion d'un chef-d'œuvre comme La Charge héroïque, le film met en présence le même type de personnes avec les mêmes préoccupations, unis par un lien communautaire formé par l'humour, les bravades, la musique, les fêtes arrosées, la rivalité de façade, la complicité, la compréhension mutuelle de la fragilité de leur vie, la vision des femmes. La deuxième partie débute avec une photographie qui s'assombrit quand le corps de Marines doit repartir au combat. Si Ford n'abandonne pas la comédie qui vire à la dérision et au désenchantement, le contraste est frappant car la tragédie s'installe d'entrée avec les morts, les blessés, la violence et le sentiment d'absurdité. Mais le cinéaste nous avait averti assez subtilement de ce qui nous attendait : avant le générique, le film débutait par un superbe tableau matinal et solennel, montrant les Marines sales et fatigués arpentant lentement la campagne sur fond de Holly Hallelujah, comme il filmait ses cavaliers dans les mêmes circonstances.


Même lorsque le film empruntait la voie de la comédie de boulevard dans une théâtralité affichée, Ford parvenait à faire sentir l'imminence du danger et le destin funeste qui allait s'abattre sur ses hommes. Alors que les deux personnages principaux se disputent pour cette femme pulpeuse aux mœurs un peu légères mais d'une grande générosité, une histoire d'amour prend naissance entre un soldat interprété pour le tout jeune Robert Wagner et une Française pensionnaire d'un internat. Cette romance "sérieuse" est comme contaminée par les jeux de l'amour et du hasard du duo Cagney / Dailey ; Ford nous montre l'illusion d'entretenir un véritable amour pour des militaires obligés d'accomplir leur devoir. On pressent que la naïveté du soldat Wagner va se heurter à la dure réalité de sa condition. Les scènes d'action mouvementées sur le terrain sont peu nombreuses, ce sont plutôt les conséquences physiques et morales de ces séquencess qui intéressent Ford. Par des grands tableaux, qui bénéficient d'un superbe Technicolor à la tonalité minérale, il nous fait assister à une véritable hécatombe vue à travers les yeux du capitaine Flagg, dans une scène qui commence par un travelling ingénieux partant des tombes des soldats morts sur le front jusqu'à ceux qui vont probablement les rejoindre. Puis il déroule la litanie des morts au combat quand l'artillerie ennemie vient frapper au hasard ses personnages, obligés de répondre aux ordres de la hiérarchie qui ne les ménagent jamais. John Ford a connu la guerre, il revient d'un voyage en Asie et la Guerre de Corée se profile à l'horizon. Il n'y a pas d'héroïsme dans What Price Glory, seulement des hommes qui font leur boulot, toujours conscients de leurs obligations même quand les moyens d'échapper à leur situation peuvent se présenter, les sentiments de solidarité et de devoir supplantant tous les autres.


Dans cette alternance comédie / drame, Ford fait surgir l'humanité profonde de ses personnages. Quand Cagney et Dailey boivent jusqu'à plus soif pour se départager Charmaine, l'humour potache cède progressivement la place à l'humour noir qui peine à cacher l'inutilité et la dérision d'une telle entreprise. Le retour à la comédie est marquée du sceau de la tragédie à la quelle on a assisté. Ford aime profondément ces "guignols" jetés dans un bain de sang et de violence, qu'ils soient officiers ou simples hommes de rang, et à qui il offre le même traitement dramatique qu'à ses cavaliers de l'Ouest. What Price Glory est-il un film militariste ? Pas le moins du monde, même si le réalisateur éprouve énormément d'affection pour les hommes qui doivent mener et subir la guerre, et même si les valeurs patriotiques sont affichées sans gêne. En 1952 sortait également L'Homme tranquille et ce film de guerre un peu particulier a injustement été éclipsé. Si l'on peut être un peu décontenancé par le déséquilibre assumé constitutif de What Price Glory et sa théâtralité parfois burlesque (et même artificielle), c'est bien une œuvre fordienne qui nous est proposée ici avec presque tous les motifs dramatiques et formels qui font le charme de son art. S'il ne peut prétendre à figurer parmi les meilleurs travaux de son auteur (rien que pour les films de guerre, Les Sacrifiés et L'Aigle vole au soleil sont indépassables), What Price Glory réserve à ses admirateurs le plaisir de parcourir à nouveau un univers personnel et un type de personnages qui leur sont cher.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

L'Analyse de Steamboat Round the Bend

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Par Ronny Chester - le 20 février 2007