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Critique de film

L'histoire

Manhattan, dans l’Upper West Side, à la fin des années 50. Deux bandes de jeunes rivales se disputent le contrôle du quartier. D’un côté, les Jets, issus de familles irlandaises, italiennes et polonaises. De l’autres, les Sharks, venus de Porto Rico. Les affrontements sont fréquents. Riff, le chef des Jets, décide de défier publiquement Bernardo, le leader Shark, au cours d’un bal. Il appelle en renfort son ami Tony, co-fondateur de la bande, mais qui a depuis pris ses distances. Réticent, il se joint néanmoins à ses amis. Au cours de la soirée, il rencontre Maria, la sœur de Bernardo. Le coup de foudre réciproque est immédiat. Mais l’amour de deux membres de familles rivales est voué à la tragédie.

Analyse et critique

L’origine de West Side Story remonte à 1947. L’un des amis de Jerome Robbins prépare le rôle de Roméo pour un cours d’art dramatique. Au cours d’une conversation, il s’interroge sur les façons possibles de moderniser la pièce de Shakespeare. Le chorégraphe se souviendra de ces propos lorsqu’il commencera, deux ans plus tard, à travailler sur un nouveau projet avec Leonard Bernstein, son partenaire sur la version scénique de Un Jour à New York. Leur première idée est de transposer la rivalité des Montaigu et des Capulet dans Greenwich Village, les deux amants maudits étant respectivement juifs et catholiques italiens. Le titre provisoire est East Side Story. Un premier jet est écrit, puis mis de côté.

Le projet est repris en 1955 ; à cette époque, Manhattan voit accroître sa population portoricaine de façon considérable. C’est donc naturellement que les deux hommes, rejoints par le parolier Stephen Sondheim, replacent leur pièce dans ce contexte et le rebaptisent West Side Story. Les premières répétitions commencent en Juillet 1956, et le pièce est crée à Broadway moins de deux mois plus tard. Le succès est immense : 772 représentations, suivie d’un tournée américaine, puis d’un retour à New York pour 253 nouvelles séances. Hollywood ne pouvait que s’y intéresser…

West Side Story est probablement la première comédie musicale transposée de la scène à l’écran dans son intégralité, seules quelques très légères modifications ayant été effectuées. Ainsi, ‘Cool’ et ‘I Feel Pretty’ ont été déplacées afin de mieux s’intégrer à l’action, et ‘America’ n’est plus seulement chantée par les filles des Sharks. Les décors, très stylisés sur scène, sont modifiés de façon à les rendre plus réalistes. Il s’agit d’ailleurs de l’un des points forts du film ; seule la première séquence a été tournée en extérieurs, tout le reste du film l’ayant été en studio - 50 décors furent crées à ce effet, en général en hauteur afin de faciliter le déplacement de la caméra 70 mm. Et leur aspect hyperréaliste n’empêche nullement la théâtralité, la ville devenant un élément essentiel de l’action, depuis les balançoires servant aux chorégraphies jusqu’au morceau ‘Cool’, uniquement éclairé par les phares des voitures dans le parking. Et l’on peu parier que cette fusion est à la base du succès de West Side Story. C’est en effet probablement la première comédie musicale à aborder de front des sujets tels que la violence urbaine et le racisme, quittant les univers rose bonbon pour entrer de plein pied dans la réalité sociale. Et la critique n’est pas tendre, depuis le policier ouvertement raciste proposant aux Jets de les couvrir, jusqu’à la tentative de viol sur Anita illustrée par la reprise du thème ‘America’.

On le sait, durant le tournage les divergences furent nombreuses entre Robert Wise et Jerome Robbins, conduisant la production à écarter ce dernier, en partie à cause d’un perfectionnisme trop coûteux. Mais Wise n’hésita pas à le rappeler au moment du montage, et à partager avec lui le succès du film. Car on peut parler d’alchimie pour expliquer l’extraordinaire résultat final : alchimie entre les chorégraphies aériennes millimétrées de Robbins et la science du cadrage de Wise. On a encore trop tendance à minimiser le travail de ce cinéaste, qui pourtant s’est brillamment illustré dans tous les genres, de la science-fiction au fantastique en passant par le film de boxe et la comédie. Et son talent est flagrant tout au long du film. Il suffit pour s’en convaincre de revoir le prologue : après l’ouverture orchestrale reprenant les airs que le public connaît par cœur, Wise démarre son film de façon purement cinématographique, démontrant ainsi l’autonomie de son œuvre, qui n’est pas qu’une simple captation de la pièce : une lente progression, qui depuis une vue globale de Manhattan survole la ville, et va finir par isoler un groupe de Jets sur le terrain de jeu. Wise fait clairement œuvre de cinéaste, en montrant ce que la scène ne pouvait qu’évoquer. Ses talents de monteur font également merveille durant la séquence ‘Tonight’, montage parallèle de cinq actions où les mélodies et les images s’entremêlent sans jamais créer la cacophonie.

Mais que serait West Side Story sans sa bande originale, l’un des sommets de l’œuvre de Leonard Bernstein ? Quelle autre comédie musicale peut se vanter de réunir autant de chansons inoubliables ? La parfaite maîtrise de l’orchestration classique de Bernstein et son goût pour la musique populaire - si vous le pouvez, ne manquez pas ses cours destinés à la jeunesse régulièrement diffusés sur Arte - associés à l’influence du jazz et de la musique latino-américaine, donnent un ensemble absolument unique. Il est impossible d’oublier la beauté simple de ‘Maria’, la folie douce de ‘Gee, Officer Krupke’, la tension physique de ‘Cool’, autant de pièces fabuleuses qui culminent dans un ‘Somewhere’ a cappella qui ne peut que nous arracher des larmes.

Le succès de West Side Story ne s’est jamais démenti depuis sa sortie. Constamment redécouvert par de nouvelles générations de cinéphiles, il séduit même ceux d’ordinaire réfractaires à la comédie musicale, par la force de son histoire éternelle et la beauté de sa musique et de ses chorégraphies, qui jamais ne s’étiolent au fil des visionnages.

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