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Critique de film
Le film

Welcome in Vienna - partie 2: Santa Fé

(Wohin und zurück - Santa Fé)

L'histoire

Freddy Wolff (Gabriel Barylli) - un jeune homme à peine sorti de l’adolescence -, Popper (Gideon Singer) - un photographe entre deux âges - ou bien encore Lissa (Doris Buchrucker) et son père le docteur Treumann (Peter Lühr) - un poète - ont tous trouvé refuge à New-York. Ces Juifs, les uns venus d’Autriche, les autres d’Allemagne, ont réussi à fuir l’Europe où les persécutions antisémites, en cette année 1941, entrent dans leur phase ultime : celle de la Shoah. Autour d’eux gravitent encore d’autres exilés, telle Madame Marmorek (Dagmar Schwarz) rescapée d’un camp de concentration nazi. Ou bien encore Madame Shapiro (Monika Bleibtreu), en charge de l’accueil des Juifs fraîchement débarqués en Amérique.

C’est le quotidien de cette communauté de déracinés, à l’ombre de la Statue de la Liberté, que dépeint Santa Fé, le deuxième volet de la trilogie Welcome in Vienna.

Analyse et critique

Le court résumé qui précède pourrait laisser supposer que Santa Fé revêt un caractère moins tragique que Dieu ne croit plus en nous. Le film inaugurant la fresque d’Axel Corti et Georg Stefan Troller suivait en effet des personnages luttant d’un bout à l’autre de l’Europe pour sauvegarder d’abord leur liberté, puis bientôt leur existence-même. Les protagonistes de Santa Fé - que leur exil new-yorkais met à l’abri des persécutions des nazis et de leurs collaborateurs européens - peuvent, quant à eux, mener de nouveau une vie a priori libre. De même qu’ils n’ont désormais plus à craindre pour leur survie, du moins physique... Car en scrutant la vie de tous les jours d’une poignée de Juifs allemands et autrichiens réfugiés en Amérique, avec ce même mélange d’observation rigoureuse et de profonde empathie que dans Dieu ne croit plus en nous, Santa Fé met à jour chez ses héros une autre forme de combat. Les ravages intimes provoqués en eux par l’exil les menacent en effet d’une destruction psychologique contre laquelle tous tentent de s’élever. Mais avec plus ou moins d’énergie, plus ou moins de réussite...

Cette lutte s’avère d’autant plus dramatique qu’elle est tue par ceux-là mêmes qui ont à la mener. Faisant du mensonge un de ses motifs scénaristiques récurrents, Santa Fé montre la plupart de ses personnages usant de celui-ci pour convaincre - et surtout se convaincre - qu’il leur serait effectivement possible de bâtir de toutes pièces une nouvelle vie en Amérique. Le journal publié aux États-Unis par les Juifs exilés de langue allemande - une  publication qu’Axel Corti prend soin de citer dans le dialogue ou encore de faire apparaître dans le cadre à plusieurs reprises - ne s’intitule-t-il pas Aufbau ? C’est-à-dire en français "Construction" : un titre aux allures de slogan semblant inciter les Juifs à faire table rase du passé européen. Comme en réponse à cette injonction, les protagonistes de Santa Fé ne cessent ainsi de s’inventer des existences "made in USA", une posture donnant parfois lieu à des moments de comédie douce-amère. Le photographe Popper se met régulièrement en scène, non sans un certain histrionisme, en futur journaliste vedette du magazine américain à grand tirage Life. Madame Shapiro fait état aussi fréquemment, et avec un aplomb à toute épreuve, des imaginaires succès universitaires américains de son fils. Mais d’autres de ces mensonges donnent lieu à des séquences déchirantes, tels ceux énoncés par le docteur Bauer (Heinz J. Klein) ou son épouse (Tilly Breidenbach) : deux vieillards en perdition brodant pareillement sur une hypothétique seconde carrière américaine pour ce vieux médecin dont, en réalité, aucun hôpital ne veut.

Que dissimule le fragile tissu de mensonges que les uns comme les autres des protagonistes de Santa Fé s’ingénient ainsi à bâtir ? Rien moins que leur insurmontable incapacité à oublier la patrie perdue. C’est sans doute par son usage de l’espace (1) que la mise en scène d’Axel Corti exprime le mieux cet attachement persistant des personnages au pays dont ils ont été chassés. Les déracinés de Santa Fé aiment à évoluer dans des lieux reproduisant certains de ceux qu’ils ont fréquentés dans leur vie européenne : l’épicerie tenue par Lissa et son père a des allures de "delicatessen" viennois plutôt que de drugstore new-yorkais. Quant au salon de thé tenant lieu de quartier général aux exilés, il ne déparerait pas lui aussi dans une rue de la capitale autrichienne. Et ces simulacres spatiaux de l’Europe semblent avoir plus de réalité aux yeux des exilés que l’Amérique dans laquelle ils sont désormais installés.

À ce titre, le regard que porte Freddy sur une nation dans laquelle il affirme pourtant avec fougue vouloir redémarrer une nouvelle vie - en fait un autre mensonge - est particulièrement révélateur. Filtré par les yeux du jeune homme, l’espace américain se limite ainsi à un ensemble de représentations faisant obstacle à sa véritable vision. La cité de Santa Fé et les immensités du Far West - où Freddy annonce vouloir s’installer et où il n’ira jamais - ne se donneront à voir que sous la forme d’une carte topographique ou bien encore celle d’une affiche de cinéma. Quant à la New York vue par Freddy, elle semble le plus souvent se réduire à ce qu’en montrent les cartes postales : le pont de Brooklyn, la vue panoramique de la ville depuis l’Empire State Building, les gratte-ciels se détachant à l’arrière-plan de Central Park...

Si Freddy et ses compagnons d’infortune échouent en quelque sorte à voir l’Amérique, c’est parce que leur regard demeure invariablement tourné vers l’Europe. Et ils n’ont d’autre choix, puisque le vieux continent continue à conserver une partie d’eux-mêmes. Une part manquante qui les empêche de vivre pleinement la seconde existence qui s’offre à eux au pays de l’Oncle Sam. C’est ce qu’incarne de manière métaphorique la magnifique figure de madame Marmorek, une femme rendue muette par son incarcération au camp de Mauthausen. Si c’est sa voix que celle-ci a laissée en Europe, d’autres y ont laissé leur inspiration - le docteur Treumann, un poète, ne peut plus écrire depuis qu’il a quitté Vienne - ou leur capacité à aimer - Lissa échouera à s’éprendre de Freddy. Ce sont aussi, bien sûr, des proches qu’il leur a fallu abandonner en Europe : Popper a laissé derrière lui sa fille, Freddy son père, Lissa son mari et sa mère. Pour redevenir entiers, les personnages brisés de Santa Fé n’ont donc d’autre choix que le retour en Europe pour tenter de recouvrer ce qui leur a été pris. Du moins pour ceux qui s’en sentent encore capables. C’est le cas de Freddy que les dernières images du film montrent en uniforme de GI, s’apprêtant à partir combattre de l’autre côté de l’Atlantique. Et ce après qu’un plan éminemment symbolique l’ait montré déchirant un exemplaire de Aufbau, témoignant ainsi de son refus de construire son existence aux États-Unis. Quant à ceux qui estiment ce retour en arrière impossible, ils finissent par se consumer dans une mort réelle - le docteur Treumann meurt à sa table de travail, incapable d’écrire, après avoir appris le suicide de Stefan Zweig - ou dans un néant affectif faisant d’eux des sortes de morts-vivants, telle Lissa comme emmurée dans l’épicerie paternelle...

C’est donc cet état de mutilation provoqué par l’exil ainsi que ses bouleversantes conséquences que donne remarquablement à voir Santa Fé. Hormis le travail sur l’espace déjà évoqué, le film s’appuie pour ce faire aussi bien sur une construction des personnages - on l’aura sans doute compris - des plus remarquables que sur une direction d’acteurs aussi impressionnante que celle de Dieu ne croit plus en nous. Les comédiens de Santa Fé, sans exception, réussissent pareillement à dévoiler au spectateur une autre facette de la vérité existentielle des Juifs proscrits, objet central - rappelons-le - de l’extraordinaire entreprise cinématographique et mémorielle constituée par la trilogie Welcome in Vienna.

(1) L’expression des ressentis des personnages par le biais des décors constitue l’un des traits les plus remarquables de la mise en scène d’une trilogie dont le titre original - Wohin und zurück - annonce d’emblée à quel point la question de l’espace y est centrale. Ces deux adverbes, utilisés en allemand lorsqu’il est question de déplacement, renvoyant à l’idée d’aller (wohin) et de retour (zurück)...

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Par Pierre Charrel - le 20 septembre 2012