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Critique de film
Le film

We Blew It

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L'histoire

Un voyage à travers les U.S.A., à la recherche de ce qu’étaient les années 70 et de ce qu’elles sont devenues.

Analyse et critique

Jean-Baptiste Thoret s’est imposé comme le critique de cinéma français majeur de son époque. Grand défenseur du cinéma de genre, expert du cinéma américain, il a contribué à travers ses émissions de radio, ses livres et ses conférences à former toute une génération de cinéphiles et est devenu une référence, entre autres pour de nombreux rédacteurs de ce site. En 2015, il disparait du paysage de la critique. Nous le retrouvons en 2016 derrière la caméra avec un documentaire tourné pour la télé, En ligne de mire, comment filmer la guerre ? puis cette année avec son premier film pour le cinéma : We Blew It. A nouveau le matériau est documentaire, mais il ne faut surtout pas se méprendre et considérer - comme on peut parfois le faire un peu rapidement devant ce type d’œuvre - qu’il ne s’agit pas d’un « vrai film ». Bien au contraire, il y a du cinéma dans chaque image de We Blew It, un travail évident de réalisation et de montage qui en fait beaucoup plus qu’une simple série d’informations ou d’avis portée à l’écran.

Les premières images en sont la preuve évidente. L’ouverture se déroule sur un montage d’images iconiques des années 70 où se succèdent symboles hippies et moments violents accompagnés par une chorale d’enfants chantant un hymne américain déformé et régulièrement interrompu. On pense à l’introduction du Soleil Vert de Richard Fleischer et à son enchaînement d’images qui raconte le développement de l’Amérique conduisant aux faits racontés par le film. Chez Thoret la forme est plus heurtée, plus brutale, mais les deux séquences remplissent des fonctions similaires : introduire le sujet en plaçant dans l’esprit du spectateur des images indispensables à sa compréhension et établir une sorte de conditionnement rendant l’esprit du spectateur disponible à ce qui va suivre. We Blew It s’ouvre ainsi sur une séquence dérangeante et anormalement longue qui a pour effet d’éveiller notre esprit : nous sommes devant un film différent, qui va solliciter notre attention. Immédiatement après est montré un extrait emblématique du film Easy Rider - qui sera le seul extrait intégré dans We Blew It, qui préfère parier sur des références subtiles - expliquant le titre, à savoir l’échange entre Dennis Hopper et Peter Fonda qui se conclue par cette sentence : « On a tout foutu en l’air. » Une phrase qui scelle le programme d'un film qui se donne pour ambition de comprendre ce qu’ont été les années 70 du point de vue des Américains qui l’ont vécu et ce qu’il en reste aujourd’hui.

On le sait, la décennie 70 des Etats-Unis est un sujet de prédilection pour Jean-Baptiste Thoret, qui a consacré de nombreux ouvrages et interventions au cinéma de la période. Il s’agit objectivement, en tout cas vu de France et à notre époque, d’un âge d’or culturel avec l’essor du Nouvel Hollywood et une production musicale inégalée. Mais cette vision est-elle partagée par ceux qui ont directement connu cette époque ? L’ont-ils vécue eux aussi comme un moment de gloire et la voient-ils toujours ainsi ? Cela fait partie des questions auxquelles entend répondre le réalisateur en tournant We Blew It. Le film se concrétise donc sous la forme d’un voyage au travers des Etats-Unis, un road movie contrarié par la nature actuelle du territoire américain, loin d'être aussi ouvert qu’il y a quarante ans. Jean-Baptiste Thoret rencontre des personnalités et des anonymes pour tenter de recréer l’image la plus juste possible de ce que représente sur place la fameuse décennie 70. Ce programme déjà passionnant va toutefois se trouver involontairement enrichi par le calendrier politique américain. En effet, alors que la production du film débute, la campagne présidentielle opposant Donald Trump et Hillary Clinton a lieu aux Etats-Unis, ce qui offre une profondeur imprévue au film qui se trouve complété par une radiographie du paysage politique actuel du pays.


Le résultat est un film-dossier, dans lequel le cinéaste cherche à obtenir tous les points de vue, tous les éléments contribuant à la description d’une situation sans jamais prendre parti. Une démarche qui rend le cinéaste Jean-Baptiste Thoret cohérent avec son travail critique, toujours opposé au film à thèse. Ainsi nous voyons successivement à l’écran le réalisateur oublié Charles Burnett, symbole du militantisme noir américain, et Fred Williamson, acteur star de la blaxploitation et représentant du capitaliste triomphant qui rejette absolument tout engagement politique. Les deux hommes trouvent la même place pour leur opinion dans We Blew It, sans que jamais le réalisateur ne traduise par sa mise en scène une préférence, même si nous imaginons que son cœur penche pour Burnett. Thoret n’en est pas pour autant passif dans sa mise en scène. Nous voyons Burnett comme un fantôme, revenant tel un inconnu sur des lieux de son passé, puis quittant l’écran sans être accompagné par la caméra, comme s’il était déjà mort. Williamson, à l’opposé, est solidement installé dans le cadre, conquérant. Il représente le camp des vainqueurs et des dominants. De la même manière, le film saisit les humeurs opposées d’un Peter Bogdanovich mélancolique et d’un Paul Schrader vindicatif, la confiance absolue du cartooniste Robert Mankoff en la victoire de Clinton comme la vague trumpiste qui nait dans le cœur du pays. Tous les points de vue sont présents, même ceux qui nous semblent les plus extrêmes comme celui de R.G Gillum, un vétéran conservateur de la petite ville de Goldfield qui obtient ici une place pour son opinion, respectée comme elle l’a rarement été dans nos médias. Chez Thoret comme chez Jean Renoir, tout le monde a ses raisons ; et à l’image de ce qui se fait chez Elio Petri par exemple, le cinéaste a suffisamment confiance en son spectateur pour le laisser se forger sa propre opinion. We Blew It offre des éléments de réflexion passionnants sur l’état actuel de l’Amérique, le résultat des dernières élections et l’héritage de la décennie 70. De quoi mieux analyser le passé, et mieux comprendre notre monde.


Evidemment, la question de l’art et particulièrement du cinéma est très présente dans We Blew It, il ne pouvait en être autrement avec un tel réalisateur. Les cinéastes de chevet de Jean-Baptiste Thoret sont convoqués à l’écran. Certains sont présents physiquement et interviewés tels Michael Mann, Jerry Schatzberg, Bob Rafelson ou Tobe Hooper. D’autres, pour certains malheureusement disparus, sont évoqués par les images ou les sons, tel ce retour très émouvant sur la route du Vanishing Point de Richard Sarafian ou l’évocation subtile du Nashville de Robert Altman. We Blew It est un émerveillement pour les cinéphiles attachés à la période. Pour les amateurs de musique aussi, qui se délecteront d’une bande-son épatante durant plus de deux heures. Surtout, Jean-Baptiste Thoret ne se contente pas d’évoquer le cinéma par la citation directe, mais multiplie les plans remarquables. Il faut ainsi souligner la très belle photographie du film et son utilisation brillante du format Cinémascope qui en font une réussite esthétique notable. We Blew It se met à la hauteur de l’art qu’il évoque, le plaisir du cinéaste à filmer l’espace américain transparaissant dans chacun des plans. A de très rares exceptions près, il n'y a pas d'image qui ne soit pas élaborée dans We Blew It, pas de moment pendant lequel le cinéaste se serait contenté de poser sa caméra pour saisir un instant de vérité hasardeux. Chaque plan est travaillé, sa composition précise, sa lumière maitrisée. Et, selon la même logique, le montage ne laisse rien au hasard, faisant naitre du sens des interventions des différents protagonistes ainsi que des réels moments d'émotions. Le destin de nombreux cinéastes qui connurent leur heure de gloire dans les années 70, et vivent depuis comme des ombres dans le souvenir de leur âge d'or, transparait ainsi particulièrement à l'écran. We Blew It leur redonne la place et la lumière qu'ils méritent tout en n'omettant jamais de montrer l'oubli dans lequel ils sont injustement plongés.

Nous ne pouvons pas clore ce texte sans évoquer le dernier plan du film : une voiture sur une route, dans l’immensité iconique de l’espace américain. La caméra s’éloigne lentement, très lentement, pendant de longues minutes, passant de la couleur au noir et blanc. Un plan unique par sa durée, d’une audace incroyable dans le cinéma moderne. Un moment hautement contemplatif, une invitation à la réflexion et au bilan, permettant au spectateur de digérer la somme d’informations qu’il vient de recevoir. La possibilité de voir un tel plan choque, au sens positif du terme, tant il semble incongru par sa durée et son absence d’action. Voici un moment de grâce comme il en existe peu dans le cinéma, apaisant et fascinant. La preuve, s’il en fallait encore une après deux heures, que We Blew It est un grand film, beau, intelligent et marquant. Il offre une réflexion unique sur l’âge d’or des années 70, leur héritage et l’avènement du trumpisme, mais aussi 135 minutes d’amour du cinéma. We Blew It marque la transition évidente entre le Jean-Baptiste Thoret critique et le Jean-Baptiste Thoret cinéaste. Un film qui signe la naissance d’un réalisateur brillant, dont nous espérons une longue et foisonnante carrière derrière la caméra.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : LOST FILMS

DATE DE SORTIE : 8 novembre 2017

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Par Philippe Paul - le 7 novembre 2017