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Critique de film
Le film

Voici le temps des assassins

Partenariat

L'histoire

Chatelin (Jean Gabin) tient un restaurant en plein cœur des Halles de Paris. Il attire le gratin de la capitale par sa cuisine réputée. Il a pris sous son aile Gérard (Gérard Blain), un jeune homme qui a rompu avec son oncle aisé et préfère payer ses études de médecine en travaillant la nuit aux Halles. Un petit matin, Catherine (Danièle Delorme) entre dans le restaurant et se présente à Chatelin comme étant la fille de son ancienne épouse, Gabrielle, dont elle lui apprend le récent décès. Chatelin, touché, accueille sous son toit cette jeune fille qui semble bien perdue. Il lui aménage une chambre dans son appartement de vieux garçon et lui propose un emploi de réceptionniste. Mais Catherine se révèle bientôt un être pervers et calculateur, qui parvient à force de mensonges à séparer Chatelin et Gérard. On découvre bientôt qu'elle rejoint en cachette sa mère prétendument morte. Cette dernière, ruinée et droguée, manœuvre pour que son ancien mari épouse Catherine afin de faire main basse sur sa petite fortune...

Analyse et critique

L'échec critique et public de Marianne de ma jeunesse (ils sont peu comme Cocteau à soutenir le film) marque profondément Julien Duvivier. Déjà moralement affaibli, il prend de plein fouet la disparition de son épouse Olga quelques mois après la difficile sortie du film. Il se renferme sur lui-même, ce qui ne manque pas d'inquiéter son ami Maurice Bessy. Comme un exorcisme, ce dernier le pousse à se lancer dans l'écriture (ils sont rejoints rapidement par Charles Dorat) de ce qui va devenir Voici le temps des assassins, l’œuvre la plus dure et noire du cinéaste.

Duvivier a toujours eu un goût pour les films sombres et la description des turpitudes humaines. Il a souvent contrebalancé ce penchant naturel pour la noirceur par des éléments plus légers dans ses films - souvent apportés cela dit par ses collaborateurs - voire en signant quelques œuvres lorgnant véritablement du côté de la comédie, comme les deux premiers Don Camillo qui sont ses plus grands succès publics. S'il trimbale avec lui une réputation de bougon voire de tortionnaire sur les plateaux, si l'on évoque à loisir sa paranoïa et sa misanthropie, un grand nombre de ses collaborateurs retiennent certes quelques coups de gueule mais surtout une personnalité attachante, s'évertuant sans cesse à sortir de sa solitude et à essayer de dépasser sa vision noire du monde. Mais il est clair qu'avec Voici le temps des assassins, il se livre totalement à ce sentiment que l'humanité est intrinsèquement médiocre et mauvaise.

Duvivier s'attache d'abord à poser le cadre de ce film noir. Il nous offre une vision très réaliste des Halles de Paris (reconstituées dans les studios de Billancourt) et du fonctionnement d'un grand restaurant. Pour capter cette vie parisienne et le fourmillement de l'immense marché, il est aidé par l'admirable travail d'Armand Thirard, compagnon de travail d'avant-guerre avec qui il n'avait plus collaboré depuis La Fin du jour en 1938. Le chef opérateur sait saisir comme personne les ambiances nocturnes, les aubes, les crépuscules, trouvant chaque fois la lumière propice à nous immerger dans un monde, une atmosphère. Ce naturalisme qui évite le pittoresque rappelle quelque part le travail descriptif d'un Zola dont on sait que Duvivier - qui a adapté Au bonheur des dames (1930) et réalisera Pot-Bouille l'année suivante - était grand amateur. Le quotidien du restaurant est également merveilleusement rendu, la vélocité de la caméra entre la salle et la cuisine et les vignettes sur des clients parfaitement croqués nous plongent avec une grande économie de moyens dans le monde de la restauration.


Mais foin du seul naturalisme chez lui, la tragédie s'invite bien vite au banquet. On retrouve dans cette œuvre tardive tout le pessimisme du cinéaste, sa vision d'une humanité monstrueuse, cupide, carnassière. Et ce, dès les premières minutes. Sur un écran noir se fait entendre le son dissonant d'un orgue de barbarie. Le générique commence à défiler sur une chanson dont les paroles - écrites par Duvivier et chantées par Germaine Montero - placent d'emblée le film sous le signe du destin et de la tragédie : « Voici le temps des assassins, du poison, de la corde (…) Plus de miséricorde pour son prochain (…) Bouillon de minuit (…) trouver des ivresses meilleures dans les bras de son nouveau chéri... » Trahison, meurtre : le ton est donné. D'autres signes viennent très vite renforcer ce sentiment d'un drame inéluctable: le nom ironique du restaurant, "Au rendez-vous des innocents", des bouchers aux tabliers couverts de sang qui lisent une critique gastronomique vantant l'établissement de Chatelin ; la barbaque qui s'étale sur les comptoirs des commerçants des Halles... Mais la plus forte de ces images, c'est l'apparition de Catherine qui surgit d'une bouche de métro avant que la caméra ne cadre son visage en gros plan tandis que l'on entend en fond sonore le glas d'une église. Tout dans cette apparition annonce la fatalité et présente Catherine comme un ange surgi des enfers.


Catherine incarne à elle seule toute l'abjection humaine. Charme, pitié, chantage, double-jeu, mensonge, trahison... : elle manipule tous ces outils à la perfection pour parvenir à ses fins. Danièle Delorme prête ses traits à cette jeune fille touchante, fragile, qui ne peut que nous émouvoir. On tombe, tout comme Chatelin, sous son charme dès son apparition, au premier regard. Tranquillement, Duvivier avance alors ses pions et cette beauté presque ingénue révèle petit à petit sa part d'ombre, sa noirceur, avant de devenir une créature des ténèbres calculatrice et perverse. On n'avait pas encore vu chez Duvivier de personnage aussi terriblement mauvais, un quasi-démon incarné dans un corps angélique. Catherine est en quelque sorte une nouvelle incarnation de la Gina de La Belle équipe, œuvrant non plus à séparer deux amis mais un père et son fils d'adoption, grimpant ainsi encore d'un échelon dans l'ignominie duvivienne.

Mais ce monstre fait femme possède aussi sa part tragique. Catherine est elle-même une victime, un être devenu mauvais par acharnement de sa mère à en faire l'outil de sa vengeance. Il y a ainsi l'image d'un cercle sans fin de méchanceté, chacun étant tour à tour bourreau et victime, chaque nouveau maillon de la chaîne nourrissant sa haine et son désespoir de celui qui le précède. La méchanceté de Catherine et de Gabrielle est aussi le fruit d'une société qui ne donne aucune chance aux défavorisés et s'acharne à les garder plus bas que terre. On imagine aux détours de leurs conversations combien elles ont souffert de la pauvreté et ce qu'elles ont été contraintes de faire pour survivre. Si Catherine séduit Chatelin, c'est moins pour assouvir le besoin de vengeance de sa mère que pour tenter d'échapper à sa triste condition. Le premier criminel, ici, c'est bien la société des hommes.


Mme Chatelin mère, la troisième figure féminine du film, s'avère tout aussi haïssable. Sa guinguette même est un symbole, comme si après l'échec de l'équipée des copains du Front Populaire de La Belle équipe, elle en avait repris les rênes. Nul plaisir ici, nulle possible échappée, mais un lieu où l'on tue les poulets à coups de fouet. Mesquine, acariâtre, Mme Chatelin devine tout de suite la duplicité de Catherine... certainement parce qu'elle partage avec elle la même face obscure. Autoritaire, elle a la main mise sur son fils et l'on ne peut qu'imaginer le jeu pervers qu'elle a dû jouer dans sa séparation d'avec Gabrielle. Un triangle de haine relie ces trois femmes : Catherine met violemment sa mère face à sa déchéance, Mme Chatelin n'a de cesse de rappeler à son fils la créature trompeuse qu'était son ex-femme et, dans une scène hallucinante, fouette Catherine comme s'il s'agissait de dresser un chien enragé. Tous les rapports sont si exacerbés que l'on peine à trouver en nous cette empathie nécessaire pour comprendre et excuser ces personnages.


Au centre de cette toile, Chatelin n'agit pas, il subit. Il n'a rien d'un héros, c'est juste un homme dissimulant sa générosité sous un côté bourru qui ne trompe personne. Mais c'est aussi quelqu'un de faible et par certains égards assez pathétique. On comprend que s'il est attiré par Catherine, c'est parce qu'il revoit en elle la Gabrielle de sa jeunesse. C'est moins par amour pour la jeune fille qu'il décide de la marier, mais parce qu'à travers elle il vit le fantasme de revenir vingt ans en arrière, de retrouver sa jeunesse perdue. Et s'il s'accroche à Gérard, c'est parce qu'il voit en lui le fils qu'il n'a pas eu, son seul espoir de laisser quelque chose derrière lui. Chatelin se débat entre ce fantasme de jeunesse et cette peur du lendemain, et on le sent hanté par l'idée d'être passé à côté de sa vie. Il n'est finalement rien d'autre qu'un homme vieillissant auquel Gabin prête magnifiquement ses traits usés. L'acteur entre avec ce film dans une nouvelle ère. Duvivier avait créé son personnage mythique des années 30 à 50 avec  La Belle équipe ; il invente ici le Gabin de la seconde période, celui qui accepte de se laisser rattraper par son âge et sait si bien jouer de sa silhouette vieillissante.

Julien Duvivier signe ici l'un de ses chef-d’œuvre et son film le plus lyriquement noir. Mais ce sera, après Marianne de ma jeunesse, une nouvelle fronde de la presse, souvent d'une grande virulence. En se laissant aller à ses plus noirs démons, Duvivier nourrit ses détracteurs, perd les quelques défenseurs qu'il lui restait encore et il faudra à Voici le temps des assassins des années avant qu'il ne soit réhabilité.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : PATHE

DATE DE SORTIE : 13 AVRIL 2016

Le Site du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film

A lire : Julien Duvivier, le mal aimant du cinéma français (L'Harmattan, 2 volumes), fantastique travail de recherche et d'analyse de l'oeuvre du cinéaste. Un ouvrage qui a très largement nourri l'écriture de cette chronique.

Par Olivier Bitoun - le 12 avril 2016