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Critique de film
Le film

Vivre sa vie: Film en douze tableaux

Partenariat

L'histoire

On sait que Jean-Luc Godard était admiratif du cinéma de Roberto Rossellini ; avec Vivre sa vie, ce film en 12 tableaux, la chronique de la vie quotidienne d'une prostituée, il a voulu rendre hommage à son maître et notamment aux Onze Fioretti de St François d'Assise. Même pureté du noir et blanc, même simplicité dans le scénario sans progression dramatique, même volonté de suivre son personnage dans ses "déambulations" plutôt que d'en faire un portrait psychologique fouillé, même étonnant sens de l'ellipse, même ascétisme de la mise en scène sans que cela ne soit jamais ni aride, ni froid ni ennuyeux. Si Godard se permet de longs plans séquences en filmant deux personnages discutant de dos, la main d'Anna Karina écrivant une lettre, etc., d'autres de ses scènes sont en revanche d'une grande virtuosité sans que cela ne paraisse jamais clinquant ni tape à l'œil (l'aspect saccadé du montage lors de la fusillade, les zooms soudains sur le visage de Nana pour en capter l'émotion, certains savants mouvements d'appareil s'avèrent inoubliables)...


Après Une femme est une femme, un film en couleurs et en Cinémascope, une fantaisie musicale vaudevillesque et "socialogique", le virage que prend le cinéaste suisse pour son quatrième long métrage est à 180°. Dédié aux films de série B dont il reprend la vitesse d'exécution, la modestie du budget palliée par une constante inventivité de la mise en scène, la rapidité du tournage (à peine plus d'un mois) et même certains passages obligés du film noir (dont une fusillade, une guerre des gangs, etc.), Vivre sa vie est en même temps une poignante déclaration d'amour d'un réalisateur à sa muse et épouse, Anna Karina qui, coiffée à la Louise Brooks, s'avère ici étonnamment cinégénique, et son personnage sacrément touchant. Nana est vendeuse dans un magasin de disques mais a du mal à boucler les fins de mois. Expulsée de son appartement, elle doit absolument compléter son salaire et décide pour ce faire de se prostituer. Prise en charge par un souteneur, elle se met à faire régulièrement le trottoir... Mais contrairement à son homonyme du chef-d'œuvre littéraire de Zola, la Nana de Godard n'est pas du tout manipulatrice et ne possède pas une once de méchanceté ; c'est au contraire une femme désemparée, fragile et très naïve qui, éprise d'absolu et de vérité, ne recherche qu'une seule chose : le bonheur ! « Tout est beau ! Il n'y a qu'à s'intéresser aux choses et les trouver belles » dira-t-elle à Yvette, une amie d'enfance qu'elle vient de retrouver et qui s'est mise elle aussi à la prostitution, trouvant son nouveau métier sordide comme à peu près tout ce qui l'entoure. En revanche, contrairement à cette dernière qui trouve des excuses à sa nouvelle situation, Nana lui rétorquera que « l'on est toujours responsable de ce que l'on fait. » D'une immense bonté, elle se révèle donc dans le même temps foncièrement honnête et suit son parcours avec grâce et sérénité, trouvant le bonheur dans les choses les plus simples : écouter une chanson de Jean Ferrat dans un bistrot, pleurer en même temps que la Jeanne d'Arc de Dreyer (deux séquences absolument sublimes), discuter philosophie avec un inconnu rencontré dans un bar... Anna Karina rayonne tout au long du film ; les gros et longs plans sur son visage sont d'une immense beauté et l'actrice peut remercier son mari de l'époque de lui avoir donné un personnage aussi admirable alors qu'elle était en pleine dépression, pas du tout confiante en elle sur le tournage.

Prix Spécial du Jury à Venise en 1962, Vivre sa vie prouvait également que Jean-Luc Godard n'avait pas son pareil pour saisir l'instantané d'une époque ; avec Rohmer, ses films sont les meilleurs documents sociologiques "en arrière-plan" sur la France des années 60 : rarement les rues ont paru si vivantes derrière les vitres des cafés, rarement nous n'avions ressenti un tel naturel dans les gestes quotidiens des figurants et, ici, Raoul Coutard y est certainement aussi pour beaucoup. Et enfin, puisque le thème principal du film est la prostitution, Godard cite littéralement à travers les questions/réponses de nana à son proxénète un dossier-enquête du juge Marcel Sacotte paru en 1959. Ce qui renforce l'intérêt de cet opus en lui ajoutant un aspect documentaire passionnant au cours duquel Godard ne prend jamais parti ne nous jetant en pâture que de pures données factuelles. "Nana donne son corps mais garde son âme" et d'ailleurs le cinéaste ne la filmera jamais dans des situations sexuelles, préférant nous offrir un magnifique portrait de femme à la recherche de liberté et de félicité dans un monde qu'elle ne comprend pas toujours et à l'intérieur duquel elle a parfois du mal à s'intégrer (superbe séquence d'une dizaine de minutes avec le philosophe Brice Parain), une ode à la femme qu'il aime et qu'il filme amoureusement, lui faisant même une déclaration franche et directe à travers la lecture du "Portrait ovale" d'Edgar Allan Poe, donnant pour cette séquence précise sa voix au personnage du jeune homme dont Nana est tombée amoureuse. On ne se passionnera pas tous pour les mêmes fragments, certains nous ennuieront plus que d'autres, mais au final il est peu probable que l'on ne soit pas touché à un moment ou à un autre par ce film moins fulgurant que Pierrot le fou, moins vigoureux que A bout de souffle et moins parfait que Le Mépris, mais néanmoins sacrément attachant.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : solaris distribution

DATE DE SORTIE : 15 février 2017

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Par Erick Maurel - le 1 juin 2011