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Critique de film

L'histoire

Jeune homme lâche et peu concerné par la tragique situation de son pays, Albert Lory (Charles Laughton) est un instituteur français sous l’Occupation allemande en 1941. Au contact de son proviseur, le professeur Sorel, et de sa belle collègue, Louise Martin (Maureen O'Hara), dont il est éperdument amoureux, Lory découvre peu à peu la Résistance au quotidien et se trouve mêlé malgré lui à divers actes anti-Allemands perpétrés notamment par Paul (Kent Smith), le frère de Louise. Arrêté comme otage de représailles par les Allemands puis libéré suite à la dénonciation de l’aggresseur, Lory rejoint les combattants de la liberté et avoue son amour à Louise, fiancée à un collaborateur (George Sanders).

Analyse et critique

Second film américain de Jean Renoir, exilé aux Etats-Unis, Vivre Libre fait partie des œuvres les moins connues, et reconnaissons-le, les moins appréciées du maître français. Précédée d’une fâcheuse réputation de film de propagande, assassinée par la presse résistante qui ne s’y reconnaissait pas, cette œuvre de commande reste aujourd’hui un objet mal-aimé dans la filmographie de Renoir. Mais que le DVD va peut-être enfin réhabiliter…

1940. Non sans avoir longuement hésité, Renoir suit les exemples de Hitchcock et Lang. Si eux ont réussi à imposer à Hollywood leur style européen, alors pourquoi pas lui ? Finalement convaincu par son ami Robert Flaherty, Renoir embarque pour New York et s’engage dès son arrivée auprès de la Twentieth Century Fox, pour qui il tournera pas moins six films en six ans : L'Etang Tragique (Swamp Water), Vivre Libre (This Land is Mine), Journal d'une Femme de Chambre (Diary of a Chambermaid), L'Homme du Sud (The Southerner), Salut à la France (Salute to France) et La Femme sur la Plage (The Woman on the Beach). Période faste donc, mais qui n’a jamais eu les faveurs des spécialistes ès Renoir qui estiment que le style de ce dernier perdit beaucoup de sa fraîcheur au contact d’Hollywood. Et pourtant… Produit par un des moguls les plus dictatoriaux de l’industrie cinématographique, Darryl F. Zanuck, Renoir n’en choisit pas moins ses sujets (Swamp Water, son premier essai, est une histoire typiquement américaine alors que Zanuck souhaitait un film à la française) et certains de ses collaborateurs, dont le prestigieux Dudley Nichols, scénariste chevronné déjà responsable des splendides Chasse à l'Homme (Man Hunt - Fritz Lang, déjà…), La Chevauchée fantastique (StageCoach - John Ford), Le Mouchard (The Informer - John Ford toujours) ou encore L'impossible Mr Bébé (Bringing Up Baby - Howard Hawks) - bref, du solide !

Universalistes et humanistes, ces deux hommes ne pouvaient que se rencontrer en ces temps troublés, s’apprécier et travailler de concert. Vivre Libre marque leur seconde collaboration (c’est par contre un film RKO et non Universal) et porte en lui toutes les qualités des deux auteurs. Véritable hymne à la culture (le personnage du professeur Sorel, qui préconise l’éducation des enfants par le livre et la mémoire face à la barbarie nazie), à la liberté de pensée (Albert Lory, qui préfère mourir pour ses idées que de vivre libre en pactisant avec l’ennemi) et à la Résistance (le personnage mythifié de Paul), le film est certes un objet de propagande destiné au peuple américain dans la plus pure lignée des Why we fight (Pourquoi nous combattons) de Franck Capra et Anatole Litvak. Soit des films didactiques qui prônent l’engagement américain en Europe puis l’expliquent par A+B. Mais c’est aussi une œuvre sensible, où les personnages traversés de doutes évitent un trop grand manichéisme. Il en va ainsi du personnage d’Albert Lory, qui met 90 mn à saisir toute la valeur de la Résistance mais aussi de George Lambert (le formidable George Sanders, que l'on retrouvera dans Eve quelques années plus tard), collabo aux questions existentielles.

Alors pourquoi ? Pourquoi ce film est-il si mal-aimé, particulièrement en France où André Bazin n’hésita pas à intituler sa critique "La Résistance française à l’usage des Chinois". Tout d’abord, si le film reste assez vague dans son introduction ("somewhere in Europe"), il est évident cependant que Vivre Libre se déroule en France. Tourné par un cinéaste français, avec des personnages aux noms à consonance française, le second film américain de Renoir tend parfois vers un certain schématisme, une certaine caricature à l’américaine qui déplut fortement à un public et à une presse qui eurent à subir le joug allemand. Ainsi pouvait-on lire dans le Journal du Dimanche du 28 juillet 1946 cette chronique pour le moins assassine, reflet de la presse de l’époque : "C'est la résistance intérieure qu'on nous dépeint. Nous y voyons une France (ou tout autre pays) curieuse, où toutes les habitudes sont anglo-saxonnes, ainsi que le décor de la rue et des intérieurs. Nous y voyons des Allemands de mélodrame et des résistants bavards, qui font en Cour d'assises (qu'on appelle curieusement Cour de justice) de longs discours sur la nécessité de combattre l'occupant, malgré la présence d'officiers allemands qui encaissent sans mot dire. Malheureusement on ne sait pas de quoi on parle, ce qui est excusable quand on est sur la côte de la Californie. Ce qui n'est pas excusable par contre, c'est, ignorant tout de la France occupée, de vouloir la décrire. Si même l'on admet la nécessité à l'époque de faire de tels films de propagande, on ne comprend pas que des Français aient pu à ce point méconnaître l'atmosphère et le détail de la vie française, on ne comprend pas surtout qu'on ose présenter ces films au public français."

Effectivement, il nous faut bien admettre que Vivre Libre n’est pas le plus fin des Renoir en matière de nuances psychologiques. Et que pour un Albert Lory ou un George Lambert finement ciselés, le film verse plus d’une fois dans le cliché… sur la France, sur les Nazis (qui, loin des vrais bourreaux qu’ils furent, font plus ici office de méchants d’opérette), sur la collaboration (le personnage plus que crispant de la mère d’Albert, pourtant campé par la délicieuse Una O’Connor déjà vue en mégère géniale chez James Whale – Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein ou Ford – Qu’elle était verte ma vallée) ou sur la Résistance. Autant de clichés qui peuvent étonner de la part de Renoir, surtout au vu de la finesse des rapports de Boieldieu / Von Rauffenstein dans La Grande Illusion.

Une fois acceptée la veine propagandiste de Vivre Libre, reste le film. Un bel objet cinématographique qui, on l’aura compris, n’atteint dans aucune séquence la splendeur des grands chefs-d’œuvre de Renoir. Mais un film tout de même fort émouvant, grâce notamment à une scène finale qui, si elle semble peu probable (un Résistant défend son combat avec lyrisme devant un tribunal collaborationniste, sans que quiconque n’intervienne, les Nazis allant même jusqu’à quitter la salle humiliés…), permet tout de même à Laughton d’offrir un numéro mémorable et bouleversant. Servie par un texte splendide, véritable ode à la Liberté, cette fin reste parmi les plus belles qu’il nous ait été donné de voir dans un film sur la seconde guerre mondiale. Grâce à une économie de moyens qui vire parfois à l’ascèse (les décors du tribunal ou de rue, l’attentat contre les chemins de fer), Renoir développe un sens du cadre extraordinaire, dans quelques scènes mémorables telle celle (Spoiler !) du suicide de George Lambert ou encore la superbe scène de la censure littéraire. Des scènes qui rappellent quel grand metteur en scène Renoir fut et resta même, sous la contrainte hollywoodienne.

Epaulé par une distribution sans faille (on rapporte que Laughton possédait chez lui une oeuvre signée du père de Jean, le fameux peintre Pierre Auguste Renoir, ce qui renforça leurs liens d’amitié et de complicité !) à la tête de laquelle Laughton, Maureen O’Hara (à noter que tous deux avaient déjà tourné ensemble dans Quasimodo et L'auberge de la Jamaïque en 1939) et George Sanders font merveille, Renoir fait ici preuve de son habituel génie à faire ressortir le meilleur de ses personnages. C’est pour cette humanité, cette finesse de trait qu’il est aujourd’hui au panthéon de nos cinéastes et que Vivre Libre (oscar du meilleur son la même année, le seul et unique Oscar jamais attribué à Jean Renoir) ne dépareille guère dans son imposante filmographie. Une découverte, vivement conseillée !

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