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Critique de film
Le film

Vingt-quatre heures chez les Martiens

(Rocketship X-M)

Partenariat

L'histoire

Le Docteur Robert Fleming tient une conférence de presse au Nouveau-Mexique où il annonce au monde entier l’existence et le prochain départ de la fusée Rocketship X-M (Xpedition Moon) qui devrait emmener sur la lune un équipage composé de quatre hommes et d'une femme. Il en profite pour présenter ces pionniers de l’espace qui doivent décoller d’ici… 15 minutes ! Lancée avec succès, l’expédition est cependant déviée de sa trajectoire suite à plusieurs circonstances techniques et humaines. Ayant perdu connaissance, à leur réveil les astronautes se rendent compte qu’au lieu d’être à l’approche de la lune, ils se trouvent dans l’orbite de Mars ! Sur la planète rouge, ils découvrent les ruines radioactives d’une grande civilisation qui, suite à une guerre nucléaire, est retombée à l’âge de pierre...

Analyse et critique

Si la science-fiction est un genre quasiment aussi âgé que le septième art (Le Voyage dans la lune de Méliès), elle fut tout d’abord minoritaire au sein du cinéma fantastique qui - à l'exception de quelques films russes (Aelita de Yakov Protozanov), allemands (Metropolis de Fritz Lang) ou autres - s'était surtout concentré dans les années 30 et 40 sur une formidables galerie de monstres divers et variés (Frankenstein, Dracula, la momie, la féline, le loup-garou...). Après avoir quelques années durant fait venir des sueurs froides aux spectateurs du monde entier, ces grands mythes du fantastique gothique, commencèrent néanmoins à en lasser plus d'un après la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ceux qui les avaient soutenus ne souriant même plus lorsque ce "bestiaire horrifique" revint sur les écrans au sein de parodies plus ou moins drôles. Il devenait pressant pour les scénaristes de trouver un autre levier à la peur. Cela ne fut pas très difficile au milieu d'un tel climat délétère,  d'une atmosphère paranoïaque qui empestait à cette époque de la Guerre froide, du Maccarthisme et de la chasse aux sorcières. C’est aussi en 1947 qu’un OVNI se serait écrasé aux alentours de la base de Roswell. Et d’autres faits divers concernant les "soucoupes volantes" commencèrent à pulluler. Il n’y avait alors plus lieu de se creuser plus avant les méninges : il fallait faire renaître une science-fiction moribonde, et pour certaines productions établir une analogie entre les extraterrestres belliqueux et les communistes. D’un autre côté, pour balancer cette vague agressive, on trouverait les films défendant la paix et la tolérance, dénonçant par la-même occasion les dangers atomiques.

La véritable première grande déferlante "science-fictionesque" n'est vraiment apparue aux Etats-Unis qu'en ce début des années 50, et elle a mis une décennie à lentement se retirer. Elle nous aura laissé dans l'intervalle quelques très grands films - La Guerre des Mondes (War of the Worlds) de Byron Haskin, L'Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man) de  Jack Arnold, La Chose d’un autre monde (The Thing from Another World) de Christian Niby, La Machine à explorer le temps (The Time Machine) de George Pal, Des Monstres attaquent la ville (Them !) de Gordon Douglas, Les Survivants de l’infini (This Island Earth) de Joseph Newman, Le Jour où la terre s’arrêta (The Day the Earth Stood Still) de Robert Wise, Le Météore de la nuit (It Came from Outer Space) de Jack Arnold, etc. -  ainsi même que des chefs-d'œuvre comme l'insurpassable Planète interdite (Forbidden Planet) de Fred McLeod Wilcox. Pour les jeunes spectateurs d'aujourd'hui habitués aux effets spéciaux numériques, l'artisanat à l'œuvre dans la majorité de ces films apparaitra comme ridicule ou même "kitchissime" ; pour les générations précédentes, c'est justement ce qui fait son charme. Qu'on se le dise pour éviter certaines déceptions, tous ces films, dont les quatre inclus dans ce coffret, sont encore bien plus proches de Méliès que de George Lucas. Le premier film de science-fiction de ce nouvel âge d'or à être sorti sur les écrans américains fut justement 24 heures chez les martiens (Rocketship X-M) de Kurt Neumann, le premier vol dans l'espace des années 50 en quelque sorte.

Apprenant que George Pal mettait en chantier Destination Lune (Destination Moon), le producteur Robert Lippert (celui des premiers films de Samuel Fuller, entre autres) se lança très vite dans la course pour profiter de l’engouement suscité par la publicité faite autour de ce premier "space opera". Initialement, la lune était également le point de mire de Rocketship X-M mais une action en justice de George Pal obligea la production à modifier le script. Grâce donc à une pluie de météorites, la trajectoire de la fusée ainsi déviée conduira l'équipage dirigé par l'acteur John Emery sur la planète rouge au lieu de lui donner l'occasion d'alunir ! Le tournage de Rocketship X-M sera si rapide que le film sortira avec succès sur les écrans trois semaines avant la production, plus couteuse et en couleur, mise en scène avec moult effets spéciaux par Irvin Pichel. Le film écrit et réalisé par Kurt Neumann se retrouve donc être la première œuvre de science-fiction de cette nouvelle vague à faire son apparition dans les salles obscures, mais également la première à prôner un message de tolérance en même temps qu’elle dénonçait les dangers de l’énergie atomique. En effet, arrivant sur la planète Mars, les Terriens découvrent une civilisation anéantie par une guerre atomique et leurs habitants détruits par la radioactivité, les quelques survivants étant revenus à l’âge de pierre. Alors qu’un des hommes d’équipage s’écrie : « Ce sont des sauvages », leur chef, plus posé, lui rétorque : « Non, des êtres fous et désespérés ; il sont à plaindre ! » Bref, Rocketship X-M ne fait pas partie de cette série de productions anti-rouges, mais au contraire de celle qui verra sortir des films dont le chef de file sera The Day the Earth Stood Still dès l'année suivante.

Film de série B n'ayant bénéficié que d'un budget ridicule, Rocketship X-M se révèle malgré tout bien sympathique de par son message, mais également au vu de sa naïveté et du kitsch qui en découlent surtout à postériori ; car il ne faut pas oublier que cette odyssée spatiale se déroulait quasiment 20 ans avant que n'aient lieu les véritables premiers pas sur la lune. Imaginez des astronautes vêtus comme s'ils allaient faire des courses en ville, tenir une conférence de presse alors que la fusée allant les emporter va décoller dans à peine un quart d'heure ; imaginez la visite médicale précédant le départ qui ne consiste qu'à une vérification de la tension ! Puis les futurs pionniers finissent par se rendre à leur vaisseau spatial alors qu'un haut-parleur indique que l'envol aura lieu dans quatre minutes, effectuent le check-up en deux temps trois mouvements avant d'aller quand même s'installer dans leurs couchettes pour ne pas avoir à trop subir les effets de la pression au décollage. D'innombrables et énormes (le terme est encore faible) invraisemblances s'ensuivront mais il n'y aura pas lieu de s'en offusquer ; en effet, comme nous l'avons déjà évoqué, pour beaucoup une partie du charme de ces films vient justement de là.

Kurt Neumann, émigrant allemand ayant à son compteur une ribambelle de films de séries depuis le début des années 30 (dont quelques Tarzan), sera surtout connu pour son effrayant La Mouche noire (The Fly) qui aura traumatisé plus d'un spectateur (dont votre serviteur, ayant vu l'extrait d'une de ses séquences finales au sein de documentaires sur les films fantastiques). Quoiqu'il en soit, pour la première fois avec Rocketship X-M le cinéaste écrivait son propre scénario, et l'on peut dire qu'il s'en est plutôt bien sorti ; mais l'apport de Dalton Trumbo (non crédité) doit y être pour beaucoup, notamment dans le fatalisme qui se dégage de l'avant-dernière séquence. Il y a effectivement de fortes chances pour que le scénariste "blacklisté" soit à l'origine de cette scène pour le moins sombre et pessimiste qui conclut presque le film, la fusée et ses passagers se scratchant dès leur retour sur Terre en ne laissant aucun survivant. Néanmoins, pour effacer ce traumatisme (car cet accident a probablement dû faire un sacré effet sur les jeunes spectateurs de l'époque), cette scène est immédiatement suivie par un ultime message d'espoir : le programme Rocketship XM 2 allait pouvoir être désormais mis en chantier.

On relèvera quelques autres éléments assez plaisants au sein de cette petite production néanmoins vite oubliable : une touche de féminisme avec la présence d'une femme forte au sein de l'équipage (on trouve d'ailleurs une séquence assez savoureuse qui montre la condescendance des membres masculins à son égard, et qui dénonce le machisme de cette époque puisque cette supériorité phallocratique conduira à ce que la fusée n'atteigne pas son objectif premier !), certains personnages lettrés citant Kipling et faisant de la poésie en découvrant un clair de Terre, des effets spéciaux assez réussis (tout du moins charmants) comme les effets de la gravitation sur les objets, des décors loin d'être ridicules (l'intérieur de la fusée est plutôt bien vu même si totalement irréaliste), un casting agréable (auquel participe Lloyd Bridges), la première utilisation du theremin au sein d'une bande originale de film (d'ailleurs plutôt sympathique elle aussi, signée Ferde Grofe, le compositeur de la célèbre Grand Canyon Suite). Autrement on pointera une mise en scène assez statique, beaucoup de bavardages, un humour parfois bien lourdingue et une partie martienne bien moins intéressante que la précédente se déroulant dans l'habitacle de la fusée. Hormis l'idée de teinter la pellicule en rouge pour cette minime portion de film (à peine un quart d'heure), on sent les scénaristes en général moins inspirés, expédiant vite et sans trop d'imagination ce qui semblait devoir être le climax du film. La cité est uniquement vue au loin, les Martiens sont à peine entrevus, leurs silhouettes faisant plus penser à des Indiens qu'à des extraterrestres (les paysages rocailleux et désertiques de Red Rock Canyon ressemblent d'ailleurs beaucoup à des décors naturels de westerns).

Malgré ses défauts et ses invraisemblances, malgré son très faible budget et son manque d'inventivité, Rocketship X-M est un film de science-fiction qui se laisse regarder avec plaisir. En 1989, Wade Williams acheta les droits du film pour y ajouter de nouveaux effets spéciaux. Les acquéreurs de la VHS purent voir cette version retouchée mais, heureusement, c'est la version originale qui nous a été restituée depuis et sur le DVD édité par Artus.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 22 décembre 2011