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Critique de film
Le film

Ville sans Loi

(A Lawless Street)

Partenariat

L'histoire

La petite bourgade de Medicine Bend est encore endormie ; sur son cheval, un homme inquiétant y pénètre. Le shérif Calem Ware (Randolph Scott) apprend donc une fois de plus en se réveillant qu’un malade de la gâchette est arrivé en ville et qu’il semble ne pas lui vouloir que du bien. Mais c’est son quotidien depuis trois années passée ici et il a fini par s’y habituer; même s’il commence à fatiguer et que son souhait le plus cher serait que cela cesse une fois pour toutes. Calem est en effet venu à Medicine Bend appelé par le plus gros rancher de la région, Asa Dean (James Bell), qui, ayant appris sa réputation de "nettoyeur", l'a embauché pour faire respecter la loi et l’ordre. Mais il paraît gêner des notables corrompus qui ne cessent de louer les services de tueurs afin de faire place nette. Ces grosses huiles sont le directeur du cabaret, Hamer Thorne (Warner Anderson), ainsi que le propriétaire du saloon, Cody Clark (John Emery). Ceux-ci ont en effet conclu une alliance secrète afin de se débarrasser du shérif et avoir les coudées franches pour prendre le pouvoir sur la ville. Ils s’occuperont ensuite de leur ennemi le plus acharné, Asa Dean, dont l’épouse fréquente l’un d’entre eux. Thorne vient d'engager comme chanteuse pour son établissement Tally Dickson (Angela Lansbury) ; il annonce à ses concitoyens leur souhait de se marier sans savoir qu'elle est déjà l'épouse du shérif qu'elle a quitté, ne pouvant plus supporter les dangers que son métier lui faisait encourir. Calem est néanmoins ravi de retrouver  Tally ; elle apporte une note de fraîcheur dans son quotidien seulement éclairé par sa logeuse (Ruth Donnelly) qui lui prépare de bons petits plats ainsi que par le docteur (Wallace Ford), le seul habitant prêt à lui donner un coup de main. Un nouveau tueur à gages fait son entrée en ville, un homme que Calem a autrefois déjà rencontré, un redoutable tireur d'élite, Harley Baskam (Michael Pate)...

Analyse et critique

Quand on évoque le nom de Joseph H. Lewis, on pense avant tout au film noir ; il s'agit en effet, avec pourtant peu de titres à son actif, de l'un des plus grands cinéastes de série B ayant œuvré dans le genre. On se souviendra surtout du fulgurant Gun Crazy (Le Démon des armes), du très bon A Lady Without Passport ainsi que de l'excellent The Big Combo (Association criminelle), ce dernier étant d'ailleurs sorti la même année que le film qui nous concerne ici. Si beaucoup penseront que Ville sans Loi est son premier western, il n'en est rien. Auparavant, étalés sur une vingtaine d’années, Lewis en avait réalisé une douzaine d'autres qui, il est vrai, sont devenus rarissimes. Ils furent tournés exclusivement pour les studios Universal et Columbia, ne dépassèrent jamais les 60 minutes pour être diffusés en salles en première partie de programme. Disons le d'emblée : même si A Lawless Street est un western très agréable et assez original sur la forme - préfigurant d'ailleurs assez Forty Guns (Quaranre tueurs) de Samuel Fuller - nous sommes loin d'atteindre le niveau des films noir précités, car on y trouve trop d’afféteries dans la réalisation là où on aurait souhaité plus de simplicité. Cela étant dit, l'intrigue a tellement été vue et revue que pour sortir du lot, le cinéaste s'est peut-être senti obligé de forcer la dose et de trop en faire au risque de se regarder parfois filmer.

Un homme seul contre (presque) tous pour faire régner la loi dans une bourgade ayant tendance à être un peu trop "dissipée". Un Marshall se réveillant tous les jours la peur au ventre, dans l’angoisse permanente de se faire provoquer ou (et) tuer, surtout qu’en ville, on prend des paris sur le moment où cela arrivera... Rien de bien original dans cette histoire - L'Homme au fusil (Man With the Gun) de Richard Wilson, sorti quelques semaines plus tôt, avait quand même pas mal défriché le sujet et possédait a posteriori déjà beaucoup de points communs avec ce film - mais le scénario de A Lawless Street fourmille de détails insolites, assez noirs ou au contraire très délicats qui en font l'un des bons westerns urbains de cette période. Quelques exemples : le Marshall s’enferme pour faire sa sieste dans une cellule de sa prison afin d’y être tranquille ; il s'effondre seul à son bureau après avoir tué un homme malgré le fait qu’il en ait l’habitude de par sa profession et à cause de tous les tireurs d’élite qui ne rêvent que de se frotter à lui ; sa femme s'est autrefois enfuie par peur de la vie dangereuse qu’il mène, ne sachant jamais si elle le trouvera encore en vie le lendemain ; la ville se réjouit à l’annonce de la "mort" de son shérif.. Le film n’est pas non plus avare en séquences assez réalistes qui annoncent les films de Sam Peckinpah, telle la mise en scène du spectacle de cabaret, soit des démonstrations de musique, de chant et de danse certainement plus proches de ce qu’elles devaient être que celles, plus "folkloriques", que l’on trouve habituellement dans la plupart des westerns de cette époque : un spectacle amateur un peu "cheap", pas loin d’être déprimant tellement les danseuses font pitié avec leurs pauvres costumes et leur flagrant manque de talent. Malgré tout, la chanson entonnée par une excellente et charmante Angela Lansbury devient assez vite entêtante et cette assez longue séquence à l'intérieur du théâtre demeure l'un des très bons moments du film.

La mise en place de l'intrigue avec la description de la ville, de ses habitants et de leur vie quotidienne est ainsi très bien vue. Les séquences qui se déroulent au sein de la pension où vit le shérif sont même très attachantes grâce au personnage de la vieille cuisinière (qui se fait du souci pour l’homme de loi comme s’il s’agissait de son propre fils) et aussi par le fait que Randolph Scott n’a jamais semblé aussi humain (voire tous les exemples de situations décrites au paragraphe précédent) ; seulement, à mi-parcours, son personnage se fait gravement blesser lors d’une confrontation avec Michael Pate et n'intervient alors presque plus durant le reste du film (hormis lors du fulgurant duel final où il fait son apparition en se jetant de dessous la porte à double battant). Dès cet instant, celui qui voit la ville en effervescence suite à la disparition de son homme de loi (car tout le monde pense qu'il a été tué), le film perd en intérêt même si la vision de ce nouvel "enfer sur terre" constitue l'idée la plus originale des auteurs. Seulement le compositeur Paul Sawtell, à l'instar du metteur en scène, semble avoir voulu faire résonner moderne à tout prix et ce n'est pas forcément toujours réussi, souvent même pénible, voire raté. Une cacophonie assez vite fatigante alors que le thème musical principal du film, celui que l’on pouvait entendre dès le générique, était en revanche très beau. Et le scénario de patiner un peu lui aussi, n’ayant plus grand-chose à nous proposer hormis cette description d’une ville qui jubile de ne plus avoir de loi, hormis les magouilles mises en place pour affirmer la mainmise des notables véreux, avec entre autres "l’écrémage" de ceux qui avaient soutenu le camp adverse.

Le personnage (interprété par un Randolph Scott, une nouvelle fois excellent) est donc plutôt fouillé, un peu moins impassible que nombre de ceux joués par l'acteur, plein de doutes et rongé par le remords ; il annonce un peu ceux que le comédien trouvera sous la direction de Budd Boetticher pas plus tard que l’année suivante. La métaphore qui lui fait comparer le ville à une bête sauvage est assez mémorable puisqu'elle revenant à plusieurs reprises et montre un ton plutôt inhabituellement pessimiste quant à la nature humaine : « This town is like a wild animal in chains, Molly. It doesn't fight back right away. It just lies there and snarls, waiting for a chance to pounce on you. » Angela Lansbury est également assez touchante par exemple lorsqu'elle explique à son ex-époux la vie qu’elle menait à ses côtés et pourquoi elle a dû le fuir : « I didn't know what it was like for a man to make his living with his gun, walking the streets a living target. I died a little more each day and I died more at night. » On peut se rendre compte aux travers de ces deux répliques de la bonne qualité des dialogues écrits par Kenneth Gamet (qui se permet même des private jokes avec son nom, mais je vous laisse les découvrir). Hormis cela, on trouve aussi d’autres protagonists attachants comme ceux interprétés par Wallace Ford ainsi que par le duo Jeanette Nolan / Don Megowan (contre ce dernier, Randolph Scott, où plutôt sa doublure, effectuera un combat à mains nues d’une grande brutalité). Le reste de la distribution se révèle malheureusement un peu en deçà, à commencer par les bad guys, hormis Michael Pate assez inquiétant dans la peau du tueur à gages ; ce qui rend logiquement la seconde partie bien moins captivante alors que cela aurait dû être le contraire.

A la fin du film, Randolph Scott pose les armes en expliquant que la loi ne devrait pas se trouver entre les mains d’un seul homme du moment qu’il porte un insigne, mais que ses concitoyens devraient parfois l’épauler dans sa tâche qui sans cela s’avèrerait vraiment trop ardue. Le message qu’il fait passer aux habitants de Medicine Bend est celui-ci : une fois qu’ils ont pris conscience que pour retrouver une certaine tranquillité, ils devaient tous y mettre du leur et s’entraider dans la lutte contre les personnes corrompues et violentes, ils n'ont désormais plus besoin de ses services. Il va enfin pouvoir lui aussi trouver la paix et la sérénité en allant convoler de nouveau avec son épouse. Voila pour le fond, très respectable. Sur la forme, avec Joseph H. Lewis aux commandes, cadrages, plan-séquences, placements et mouvements de caméra sont souvent inaccoutumés et détonnent dans le western classique de l'époque, sans encore (mais c'est tout juste) aller vers un trop grand formalisme limite agaçant et "tape-à-l’œil" comme ce sera le cas avec son western suivant, Terror in Texas Town. En somme, la description de la petite ville est assez bien vue, les seconds rôles bien typés, l'intrigue conventionnelle au possible mais bien menée et les 77 minutes de ce western passent comme une lettre à la poste. Ne vous attendez pas à un film du niveau exceptionnel de Gun Crazy par exemple, mais, s'il s'avère dans l'ensemble assez inégal, il n'en constitue pas moins une assez bonne surprise, un western urbain qui ne manque pas de charme et qui se clôt par un long duel très efficace. Il s'agit d'un western qui marche à nouveau sur les plates-bandes de High Noon pour les thèmes abordés mais tout en étant, une nouvelle fois à mon avis, bien moins balourd et figé. Ville sans Loi est le dernier film de Randolph Scott avant qu’il n’entame sa dernière partie de carrière, la plus prestigieuse et inoubliable, celle qui voit le début de sa collaboration avec Budd Boetticher.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 22 juin 2013