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Critique de film
Le film

Vendredi 13

(Black Friday)

Partenariat

L'histoire

Le professeur Kingsley est victime d’un règlement de comptes entre gangsters. Son ami, le docteur Ernest Sovac, lui sauve la vie en transférant une partie du cerveau du gangster mourrant, Red Cannon, vers son corps. Mais les bonnes intentions de Sovac s’estompent lorsqu’il apprend que le gangster laisse derrière lui une immense fortune cachée. Déterminé à s’octroyer l’argent du bandit, Sovac manipule son patient en espérant que la personnalité du gangster se réveille et lui permette de mettre la main sur le magot...

Analyse et critique

Black Friday est le stéréotype parfait des petites productions de série B que la Universal lança dès le début des années 1940. Bénéficiant parfois de stars, ce genre de films contribuait à faire les choux gras du studio. Débarquant sur les écrans en 1940, Black Friday est alors symptomatique de la santé du genre de l’épouvante à cette période : pas si terrible que cela, connaissant paradoxalement une vitesse de production à nouveau soutenue. Malgré quelques relances à cette époque, avec de beaux classiques tels que The Wolf Man en 1941 ou Phantom of The Opera en 1943, la Universal va progressivement s’acheminer vers un autre style, laissant le soin à ces années-là de s'achever sur un lot considérable de séries B et de suites à répétitions (plusieurs séquelles de Dracula, The Invisible Man, The Wolf Man et The Mummy, aux qualités plutôt variables, mêlant bon et moins bon). Or, Black Friday n’est assurément pas une œuvre importante, mais tout de même un bon produit de commande, solide, animé par la présence d’un trio de grands acteurs, et surtout follement rythmé. En effet, le scénario aux nombreux rebondissements et la qualité technique digne des meilleures séries B proposent un bon divertissement. Le goût généralement laissé par ce style de film est très agréable ; et à défaut de grand cinéma, nous nous retrouvons en face d’œuvres mineures mais remplies de bonnes idées et d’une énergie communicative. Ce très plaisant Black Friday ne déroge pas à la règle et s'avère réjouissant en de nombreuses occasions. La mise en scène est confiée à un réalisateur peu connu, Arthur Lubin, qui se démène pour nous offrir un film robuste et criant d’efficacité. Le faible budget, Lubin le transcende grâce à la présence de vraies stars et en parsemant son film d’une masse considérable d’idées artistiques intéressantes et de scènes d’action impressionnantes (pour l’époque). Jeux d’ombres, surimpressions d’images, rues étroites et sombres, night-clubs remplis de gangsters, séance d’hypnose, rien ne nous est épargné et l’agencement général fonctionne admirablement bien. A noter même une poursuite sur les toits de New York, filmée en extérieurs, avec quelques prouesses physiques. Si la séquence ne dure pas plus d’une vingtaine de secondes, force est de constater que la chose, c’est à dire filmer une séquence d’action sur les vrais toits de la ville de New York, est suffisamment rare à cette époque dans le cinéma d'épouvante pour être soulignée.

La photographie se rapproche beaucoup du Film noir (de même que la tonalité générale du film qui manie les genres avec élégance) et propose quelques plans d’une beauté fulgurante : Kingsley/Cannon descendant les escaliers d’un sous-sol en bord de mer dans un noir et blanc somptueux... Le gangster reprenant psychologiquement le dessus en certaines occasions permet de recréer un canevas fantastique très proche de celui de Dr Jekyll & Mister Hyde, sans toutefois la même portée (remettons les choses à leur place). Deux personnalités complètement opposées cohabitent dans le même corps : le professeur Kingsley est un homme tout ce qu’il y a de plus gentil et adorable, timide et réservé, honnête et droit. Mais quand la partie rajoutée de son cerveau prend le dessus, il devient le gangster Red Cannon, une crapule impitoyable, rongée par l’idée de vengeance, voulant absolument remettre la main sur son argent. Modernisation du mythe créé par Robert Louis Stevenson, les affrontements psychologiques intérieurs faisant exploser la dualité du personnage. L’acteur Stanley Ridges donne une époustouflante composition en interprétant ces deux facettes : son changement physique et moral est à chaque fois impressionnant, et Ridges semble particulièrement à l’aise dans ce double-emploi. Boris Karloff, quant à lui, est légèrement évincé par Ridges qui monopolise l’attention. Mais cela ne l’empêche pas de tenir son rôle de docteur à la perfection. Préoccupé par la santé de son ami de toujours, le plongeant volontairement dans la violence et la haine afin de retrouver l’argent, Karloff joue de dualité dans ses propres sentiments. Il est toutefois étonnant de le voir au second plan, alors que le film est très clairement vendu sur son nom.

Enfin, Bela Lugosi interprète un rôle peu important, n’apparaissant qu’une dizaine de minutes en tout et pour tout, s’affichant presque comme un simple argument commercial (son nom sur l’affiche prenant une certaine place). L’acteur tournait ses derniers films pour la Universal et, lui qui avait tenu le haut de l’affiche au cours des années 1930, ne se voyait plus offrir que des rôles secondaires, comme dans The Wolf Man l’année suivante. En bref, Lugosi joue les utilités en ponctuant régulièrement le film de ses apparitions toujours élégantes et jamais embarrassantes. Car on a pu s’ingénier à dire que l’acteur n’était pas à sa place dans ce type de personnages plus modernes et moins mystérieux. Au contraire, sans être réellement éloigné de ce dont il avait l’habitude, ce rôle lui va comme un gant. Il incarne un chef de gangsters new-yorkais avec sobriété et désinvolture. Sa petite contribution est appréciable et démontre encore que, même dans des rôles anecdotiques, il parvient à impressionner durablement la pellicule. Il reste que, sans être un échec, le film ne fut pas réellement un succès d’envergure, ce qui poussa alors la compagnie de production à chercher d’autres acteurs capables de tenir la tête d’affiche, en vue d’apporter un peu de sang neuf au genre. Le duo Karloff-Lugosi avait-il fait son temps ? Il semble tout du moins que leur association au générique procure un enthousiasme chez le public bien moins conséquent qu'il ne l'était plusieurs années auparavant.

Black Friday ne possède que peu d’originalité et apparaît seulement comme un produit de série. Ce qui ne l’empêche pas d’offrir un joli moment largement rythmé, jamais ennuyeux, plein de rebondissements et solidement mis en scène. Un bon film que l’on aurait tort de laisser de côté.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 25 février 2009