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Critique de film
Le film

Utu

Partenariat

L'histoire

1870. La Nouvelle-Zélande est sous protectorat britannique. La couronne organise une milice afin d'éteindre les velléités d'indépendance de la population locale. Te Wheke, un Maori, est éclaireur dans une de ces brigades. Lorsqu'il découvre que l'armée britannique a décimé son village, il déserte ses rangs et rallie à lui des rebelles des différents clans pour lutter contre l'oppresseur...

Analyse et critique

Des soldats britanniques qui défilent, un avant-poste perdu au cœur de la montagne. Un village de cahutes enfoncé dans la jungle, une gamine qui dévore un fruit un cachette. En deux très courtes séquences, Geoff Murphy nous fait ressentir l'espace néo-zélandais et oppose deux mondes, celui des Maoris et celui de l'occupant anglais. Un corps armé et discipliné face à de simples villageois. Quelques images très simples qui nous font ressentir également que les Blancs n'appartiennent pas à ce monde, qu'ils sont comme greffés dessus artificiellement alors que les Maoris font d'évidence partie de la forêt, de ce territoire. Puis c'est la charge. Un cor qui sonne, des coups de feu et les corps qui tombent, la fillette qui s'écroule. La scène nous saisit car elle advient très vite, la violence du massacre étant rendu encore plus prégnante par la brièveté de la séquence. Trente-trois secondes chrono entre l'irruption du clairon et les soldats qui quittent le village en flammes.


Cette efficacité, Murphy va la maintenir durant tout son film. Toutes les séquences n'auront pas la brièveté de celle-ci, mais c'est par l'agencement et le choix singulier des épisodes qu'il choisit de filmer que le cinéaste va nous raconter le parcours de Te Wheke, ou du moins sa vision du personnage et de ce qu'il incarne. Utu n'a rien de classique dans sa manière de nous narrer un épisode d'Histoire. Murphy tranche dans la succession des faits pour ne sélectionner que ce qui va venir nourrir son discours sur la violence et la haine.

Ainsi, juste après cette séquence inaugurale, il retourne le motif du colonisateur tout-puissant. La caméra surplombe une poignée de soldats perdus dans la jungle. Te Wheke surgit des fourrages : « On est perdus... » « Ne vous inquiétez pas, c'est mon pays. » Avec cette situation et ce simple échange, Murphy indique deux choses : que les Anglais ne sont pas chez eux sur cette terre qu'ils ont volée, mais aussi que Te Wheke n'a pas conscience de qui il est. Est-ce son pays, vraiment ? Qui sont alors ces soldats dont il est à la solde ?


Vient ensuite la découverte du massacre du village par Te Wheke. Il parcourt, hébété, le champ de ruines. On entend en fond la lamentation d'une vieille femme tandis que la caméra mouvante passe d'un corps à un autre, flottant au-dessus du carnage. La séquence est filmée comme un rêve (ou plutôt un cauchemar). Mais c'est un rêve inversé qui va faire sortir Te Wheke du songe dans lequel le maintient l'occupant britannique. Il se réveille, prend conscience de l'horreur de la colonisation de son pays et décide de se rebeller. La musique (qui se fera assez envahissante et un brin pompière par la suite) prend le pas et couvre la complainte tandis que Te Wheke est filmé en contre-plongée, Murphy nous révélant de manière iconique la naissance d'un héros.


Mais c'est une fausse piste et Murphy ne va pas s'arrêter à la transformation d'un indigène asservi en héros de la cause maorie. Il le filme au départ comme un mythe en train de s'inventer, s'attachant à la création d'une légende. C'est d'abord le rituel du tatouage de son visage (le Moko, marque de beauté et de dignité dont les colons ont changé l'image en en faisant la marque du sauvage) qui accompagne le déroulement du générique, après que Utu (« la vengeance ») s'est affiché cerné de flammes. Il quitte son costume de soldat, son ancienne peau, et crée un nouveau personnage, celui du vengeur, dont le visage scarifié est conçu pour semer l'effroi chez l'ennemi. Juste après la scène du tatouage, le plan suivant nous montre un photographe prenant les soldats anglais en photo. Te Wheke renoue avec sa culture, avec son passé. Les Britanniques se figent quant à eux dans un photogramme, ils ne seront bientôt plus qu'un souvenir.



Sa première apparition après sa transformation se déroule dans une église où il interrompt le prêche d'un vicaire. Il est comme un démon, la langue tirée comme dans un haka, les yeux fous, figure transgressive dans ce lieu saint. Il reprend les mots du prêcheur dont la tête trône à ses côtés sur la chaire : « Qui vit par l'épée périra par l'épée... Ce n'est pas une menace de Dieu, c'est une promesse. » En détournant ainsi la parole des Evangiles, Te Wheke annonce le programme du film qui va dès lors enchaîner les scènes de traques et de combats, entraînant les personnages dans une spirale de violence dont ils sont incapables de s'échapper.

On découvre ensuite Jonathan Williamson le fermier (Bruno Lawrence, que l'on retrouvera dans le film suivant de Murphy, Le Dernier survivant) et sa femme Emily, un couple de fermiers cultivés, courageux, qui parlent la langue maorie (l'un d'eux offre à Jonathan un pendentif représentant un lézard qui sera un leitmotiv du film), ils sont ouverts d'esprit mais n'en seront pas moins les victimes suivantes de la bande de Te Wheke. En attaquant leur ferme, ce dernier se fond dans le portrait du bandit terrifiant, du criminel sans merci que le prêtre faisait de lui (et qui selon Jonathan avait depuis longtemps perdu la tête avant qu'elle ne soit coupée). Un nouveau rôle qu'il peaufine, s'arrêtant pendant l'attaque pour parfaire son visage effrayant - et son jeu de langue - dans une glace.


Si l'on évoque dans les dialogues les exploits de Te Wheke face aux Anglais, c'est le massacre d'un couple innocent que Murphy décide de filmer. C'est que le cinéaste se refuse à faire le portrait simpliste d'un justicier de la cause maorie. Il va au contraire s'intéresser à la dérive de cet homme trop conscient de se fabriquer une légende. Dérive identitaire aussi bien que morale. Murphy rend réel cette légende car il en fait un être humain pétri de contradictions. Te Wheke rêve de revenir à la pureté originelle mais il profite de l'éducation qu'il a reçue des colons (c'est dans Macbeth de Shakespeare qu'il trouve des plans pour lutter contre le colonisateur). Il a vu l'horreur (sa famille et ses proches massacrés) mais cela ne va pas l'empêcher de se livrer à son tour à une violence aveugle. Te Wheke est un personnage entre deux mondes. Christianisé, il reste cependant toujours lié aux croyances de son peuple et à ses rites (le haka, les tatouages), s'en remettant aux dieux maoris tout en se référant à des passages de la Bible.

Te Wheke se réinvente en héros mais les actes qu'il est amené à faire l'éloignent rapidement de ce qu'il est et de ce qu'il défend. Tour à tour chasseur et proie, il fera des victimes aussi bien dans les rangs des Pakeha (les Néo-Zélandais blancs), des soldats de la Couronne que des clans maoris. Ses actes ne sont pas réfléchis car il est porté par son désir de vengeance, par le Utu. Et ses exactions vont à leur tour transformer ceux qui croisent son chemin : le jeune lieutenant Scott, qui pourtant n'a d'yeux que pour la jeune rebelle Kura et qui est prêt à épouser sa cause ; Jonathan qui le pourchasse pour venger la mort de sa femme ; Matu la Maorie qui voit sa nièce et son oncle périr sous ses coups... Te Wheke engrange autour de lui toute la haine d'un pays meurtri, s'isolant de plus en plus pendant le film. Aussi vite qu'il se transforme en une figure rebelle quasi mythique, il s'écroule pour devenir un simple bandit, perdu dans ses contradictions et ses dilemmes moraux.

Dès lors, le lieutenant Scott et son commando pourchassant les rebelles paraissent bien plus héroïques que la bande de Te Wheke. Mais c'est un commando composé de Maoris, ce que Murphy souligne en les montrant en pleine transe du haka, danse guerrière qui vient entrecouper des courtes visions de combats dont ils sortent victorieux. Ce n'est pas la victoire de la Couronne contre les rebelles que Murphy met en scène, mais des Maoris qui s'affrontent. Dans cette guerre fratricide, il n'y a pas de bons et de méchants mais un même peuple déchiré par la colonisation. Murphy ne renvoie pas à dos colons et colonisés. C'est bien la terreur et les humiliations qu'ont subies les Maoris qui devient le terreau d'une violence sans fin. Les Maoris sont bien des victimes, doublement même car c'est la violence qu'ils ont endurée qui les transforme en criminels. Mais dans un même temps, Murphy ne fait pas l'impasse sur les guerres de clans qui existaient avant l'arrivée des colons. L'histoire maorie est une succession de conflits et le film ne réduit pas la violence à une guerre entre deux races, entre exploiteurs et exploités. La violence était déjà là et les colons ont su utiliser les tensions tribales pour asseoir leur domination sur le pays.

Le film évite ainsi le manichéisme tout en prenant fermement position contre le colonialisme et pour la reconnaissance des souffrances subies par les Maoris, et ce dans un contexte contemporain où est constamment brandie la réussite de la coexistence harmonieuse des deux cultures alors même que la société est déchirée par de constantes guerres de clans et des affrontements entre Pakuhas et Maoris. Il n'est pas anodin d'ailleurs que Murphy ait choisit de confier le rôle de Te Wheke au populaire syndicaliste Anzac Wallace. Mais au-delà de la dénonciation de la colonisation, Murphy entend montrer comment la violence déchire les hommes, pas seulement des sociétés, des cultures, mais leurs âmes mêmes. Ainsi Murphy filme la découverte du massacre du village depuis le point de vue de Te Wheke, la caméra épousant son regard. Mais lorsqu'il attaque les Williamson, c'est celui des Blancs que le film épouse, Te Wheke devenant une sorte de créature vengeresse, cruelle et insaisissable. Plus tard, c'est Jonathan qui deviendra un fantôme venant hanter Te Wheke. Deux fois il pensera l'avoir tué, deux fois il reviendra. Invisible comme lui, il est l'ombre qui le suit, sa mauvaise conscience, sa création. C'est Te Wheke qui a fait de Jonathan, paisible fermier, un chasseur sans pitié. Murphy le filme longuement perfectionnant ses armes, jusqu'à ce terrible fusil à quatre canons dont les détonations vont bientôt couvrir la bande-son. Il est à son tour possédé par le Utu, comme le sera Scott, soldat fidèle et courageux qui manque de sombrer lui aussi lorsqu'il apprendra la mort de Kura. Comme le sera Matu. Tous se transforment suite à la mort d'un proche, comme Te Wheke s'était révélé avec le massacre de son village. Même si la cause de Te Wheke est juste, il apprendra que la violence ne fait que corrompre et abaisser.


Murphy ne nie pas la nécessité de la révolte contre l'oppresseur, mais ses dérives. La justice ne peut être rendue par des hommes portés par le Utu. Matu, Scott, Jonathan... tous veulent se charger d'exécuter Te Wheke après son arrestation. Mais Wiremu, le bras droit de Scott, les arrête et leur fait comprendre qu'ils n'en ont pas le droit moral. Ils sont possédés par leur soif de vengeance or la justice se doit de dépasser cela, c'est la seule manière d'arrêter le cycle infernal de la violence. Seul lui, qui n'est porté par aucun désir de vengeance, peut exécuter la sentence. Et c'est par une séquence calme, apaisée, au cours de laquelle Wiremu assure à Te Wheke qu'il a gagné sa place au Paradis, que le film se clôt. Pas par un dernier exploit, mais dans l'intimité d'un feu de camp au fond de la jungle.

Tout au long du film, Geoff Murphy n'aura eu de cesse de faire se succéder scènes d'action et longs moments de pause. De même, il mélange allégrement les genres, passant du western au film de guerre, de la reconstitution historique (même si le personnage n'a pas existé, Murphy s'inspire de nombreux faits réels) à la romance, ménageant autant d’accès de violence que d'irruptions comiques. Cette mixité n'est pas gratuite mais vise à rendre la complexité des enjeux historiques, culturels et moraux qui traversent cette histoire. Comme Herzog dans Le Pays où rêvent les fourmis vertes, Geoff Murphy n'entend pas expliquer la culture maori (1), il en conserve au contraire tout le mystère, conscient que c'est une pensée qui lui échappe. Comme il conserve intact le mystère Te Wheke, figure aussi héroïque qu'insaisissable, complexe, et qui interdit une pleine identification du spectateur.


Si Murphy propose un film ample et lyrique, souvent halluciné, il n'oublie jamais en chemin qu'il s'agit avant tout de raconter des parcours humains. Ce projet ambitieux, Geoff Murphy l'a longtemps porté. Au tout début des années 70, il veut déjà raconter l'histoire de la révolte de Te Kooti, quatre années de rébellion contre l'empire britannique menée par un Maori et que James Cowan raconte dans Tales of the Maori Bush. Mais la télévision néo-zélandaise refuse son scénario et il lui faudra attendre le phénoménal succès dans les salles de Goodbye Pork Pie pour pouvoir mener son projet à bien.


Geoff Murphy est l'un des cinéastes a avoir lancé une industrie cinématographique néo-zélandaise balbutiante. Wild Man (1977), Dagg Day Afternoon (1977) et Goodbye Pork Pie (1980) sont tous des phénomènes du box-office et c'est ainsi qu'il se retrouve aux commandes d'une superproduction de trois millions de dollars (soit environ l'équivalent de 30 millions aujourd'hui). Il s'agit en 1983 - Peter Jackson a bien sûr fait exploser les curseurs depuis avec Le Seigneur des Anneaux, sur lequel Murphy officiera comme réalisateur de seconde équipe - du film le plus cher jamais produit en Nouvelle-Zélande. Ce budget imposant, on le retrouve dans la qualité des décors, des costumes et des accessoires. Uniformes, ferme, ville de western, fortin... tout fait vrai, on sent le dur, l'usure, rien qui ne fasse fraîchement sorti des ateliers de la production. Le film est magnifiquement photographié, tout en lumières naturelles, Murphy donnant comme consigne à son chef opérateur Graeme Cowley de s'inspirer du travail de Nestor Almendros sur Les Moissons du ciel. Il fait également venir pour la première fois une Steadicam en Nouvelle-Zélande, ce qui lui permet ces nombreuses séquences qui nous font épouser le point de vue des personnages. Cowley et Murphy brillent à rendre palpable la nature. Le film est moite, terreux, étouffant ou alors se déploie dans de vastes espaces sauvages auréolés de lumière. On passe de la jungle aux pics enneigés, des plaines aux sous bois, une traversée d'un territoire hallucinant que le film permit en son temps de découvrir. Utu est en effet le premier film néo-zélandais a être sélectionné au Festival de Cannes. Une consécration méritée pour ce film singulier, déroutant et complexe, qui joue sur la puissance d'iconisation du cinéma non pour héroïser mais pour creuser ce qu'il y a derrière le mythe. Pour chercher derrière la légende l'humain, ses tourments et ses doutes.


(1) Murphy connaît pourtant bien la culture maorie, ayant tourné le premier film entièrement dans leur langue.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 21 mars 2018