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Critique de film
Le film

Une partie de campagne

(Partie de campagne)

Partenariat

L'histoire

Par une torride journée d’été, la famille Dufour quitte Paris pour Bezons-sur-Seine. Monsieur Dufour, accompagné de sa femme, sa belle mère, sa fille et son commis, s’arrête dans une charmante auberge en bord de Seine. Tandis que le déjeuner sur l’herbe est dressé, deux canotiers viennent à leur rencontre. La chaleur et le vin aidant, il est décidé que Madame Dufour et sa fille, Henriette, iraient faire une promenade en yole sur les eaux du fleuve en compagnie des deux jeunes hommes. Lorsque les bateaux quittent la rive, le ciel se charge de gris et annonce l’orage à venir...

Analyse et critique

Une partie de campagne fait partie de ces oeuvres dont la genèse est devenue légendaire. Décrite comme idyllique par certains, chaotique par d’autres, l’histoire de ce film et de son tournage diverge selon ses narrateurs. Entre mensonges, affabulations et vérités, il faut donc s’attarder sur les souvenirs de chacun afin d’appréhender au mieux ce treizième métrage de Jean Renoir.

En 1933, Pierre Braunberger est en visite à Billancourt. Sur le tournage d’Ademaï aviateur (Jean Tarride, 1933), le producteur croise le regard de Sylvia Bataille et tombe immédiatement sous son charme. Persuadé que la jeune actrice se métamorphosera en étoile du cinéma hexagonal, il la prend sous son aile. La "starlette" tourne alors quelques films produits par Braunberger avant que Renoir la dirige dans Le Crime de Monsieur Lange au début de l’année 1936. Le réalisateur, lui aussi séduit, rêve de lui offrir un premier rôle en costume et imagine une adaptation d’Une partie de campagne, la nouvelle de Maupassant. Quelques semaines plus tard, au cours d’un déjeuner rue de Rome, Renoir fait part de son idée à Bataille et Braunberger. Le repas largement arrosé baigne dans la bonne humeur et le couple, captivé par l’enthousiasme de Renoir, adhère immédiatement au projet.

Avant d’en écrire le scénario, il est décidé que le film serait un court métrage. A ce propos, la légende véhiculée par Renoir rapporte qu’il rêvait de ce format court qui s’inscrirait dans un programme en trois films. Mais, tel Howard Hawks outre-Atlantique, le réalisateur fantasmait un épisode de sa carrière dont la réalité était beaucoup plus terre à terre ! Dans son excellent ouvrage consacré à Une partie de campagne. (1) Olivier Curchod nous éclaire sur ce point en rapportant que le contrat de cession des oeuvres de Maupassant indiquait que la nouvelle ferait un "film de première partie" dont le métrage n’excèderait pas les 32 minutes (sous peine de surfacturation). (2) A la lecture du contrat, Renoir et Braunberger - qui avaient en tête un long métrage - ont donc dû revoir leur copie et préparer le court que nous connaissons. Après deux mois d’écriture, Renoir livre une adaptation particulièrement fidèle du roman dont il reprend minutieusement chaque dialogue. Le texte de Maupassant étant assez court, Renoir l’enrichit de situations afin d’en tirer un moyen-métrage et d’y développer sa thématique. Convaincu par la qualité du script, Pierre Braunberger accepte la première version et prépare le tournage qui aura lieu durant l‘été 36.

Si l’on s’en tient aux témoignages de Jean Renoir (3), la production dut renoncer à l’idée de tourner sur les bords de Seine jugés trop "industrialisés". Dans un souci d’harmonie avec le décor dépeint par Maupassant, l’équipe s’installe sur les rives du Loing, près du village de Marlotte en Seine-et-Marne. Néanmoins, il serait naïf de croire que la modernisation du paysage de la Seine soit la seule raison de ce "déménagement". Aujourd’hui encore, il paraît aisé de trouver des paysages de Seine "sauvages" où l’on pourrait tourner Une partie de campagne. La vérité se situerait plutôt dans un fantasme de Jean Renoir qui, en tournant au bord du Loing, investit un paysage autrefois parcouru et adoré aux côtés de son père...

Le "Patron" (son surnom dans la profession) installe donc son équipe à Marlotte et s’entoure de jeunes assistants au talent prometteur parmi lesquels non des moindres puisque Henri Cartier-Bresson, Jacques Becker ou Luchino Visconti font partie de la joyeuse bande ! Il s’adjoint également les services de son neveu, Claude Renoir, dont c’est le premier film en tant que chef opérateur. Côté distribution, les rôles sont tenus par des comédiens de second ordre dont le talent éclot sous la direction du cinéaste. En tête de ce casting, on trouve évidemment Sylvia Bataille (Henriette), mais également Jacques Brunius (Rodolphe), Georges Darnoux (Henri) avec ses faux airs de Gabin, et d’autres acteurs peu connus comme Jane Marken (Madame Dufour), André Gabriello (Monsieur Dufour), Paul Temps (Anatole) ou le romancier Georges Bataille qui interprète un des séminaristes aux côtés de Henri Cartier-Bresson et Jacques Becker !

La « tournaison », comme aime l’appeler Renoir, démarre le 27 juin 1936 avec un budget réduit (250 000 francs) et un contrat au forfait prévoyant 12 jours de prises de vues. Malheureusement, les conditions météorologiques sont catastrophiques et une pluie incessante retarde les prises de vues définies lors du découpage. Au terme du contrat, Renoir n’a mis en boîte que quelques plans tandis que, sur le plateau, l’ambiance se dégrade peu à peu. Le 15 août, le plan de tournage a largement dérapé et Sylvia Bataille, excédée, pique une colère contre Renoir ; déchiré par le conflit qui oppose ses deux amis, Braunberger ordonne alors de tout arrêter.

Décidé à oublier cette triste Partie de campagne, Jean Renoir noie son désarroi dans un nouveau projet qu’il tourne avec Gabin, Les Bas-fonds. De son côté, Braunberger regrette son coup de gueule et se demande comment sauver le film. Il imagine tout d’abord un long métrage qui intégrerait la Une partie de campagne entre deux épisodes tournés en ville. Il reprend contact avec Renoir et demande à Jacques Prévert de se charger du scénario. Le poète (qui se définit comme un « rempailleur de scénario ») livre une première ébauche de son travail. Mais depuis Le Crime de Monsieur Lange, Renoir n’apprécie guère le poète et voit d’un mauvais oeil son intervention sur ce nouveau projet. Furieux, il refuse le nouveau script et lance à Braunberger : « Tu es vraiment le roi des cons, tu crois qu’après Lange je vais retourner un scénario avec Prévert ? » Rappelons que par la suite les relations entre Prévert et Renoir ne cesseront de se dégrader, le réalisateur allant jusqu’à rebaptiser Le Quai des brumes (Carné / Prévert, 1938) en « Cul des brèmes » et à le qualifier de « film fasciste » ! (1)

Renoir ne croit plus à ce treizième métrage et refuse d’en entendre parler. Lorsque la guerre éclate en 1939, il fuit en Italie avant de gagner les Etats-Unis, laissant Braunberger seul avec ses bobines de films non montées et incomplètes. Dans un entretien télévisé (visible sur le DVD édité par StudioCanal), le producteur raconte comment l’histoire d’Une partie de campagne rebondit vers la fin de la guerre : après avoir entendu des bruit de bottes SS, Braunberger se réfugia sur une île du Lot où il passa la journée dissimulé sous des feuillages. Le cadre bucolique, lui évoquant certainement le tournage à Marlotte, lui donne l’idée d’insérer deux cartons explicatifs au début et à la fin du film afin de palier l’absence de deux séquences clés. Après l’Armistice, les bobines sont confiées à Marguerite Houllé Renoir et à Marinette Cadicqx qui planifient le montage d’après « Tout ce qui avait été décidé 10 ans avant avec  Renoir. » (1) Le 18 décembre 1946, le film sort enfin au cinéma Le César à Paris, soit plus de dix années après les premiers tours de manivelle donnés par Jean Renoir...

Pendant cette période, la face du monde a profondément changé et, aujourd’hui, il paraît difficile d’appréhender cette oeuvre sans la replacer dans son époque. Ecrite en 1936, alors que le Front Populaire révolutionnait la société française, l’adaptation de Maupassant offre le visage radieux de cette période pleine de promesses. Lorsque la famille Dufour s’installe pour déjeuner sur les bords de Seine, le soleil brille, les oiseaux chantent et les femmes à la mine radieuse sourient tandis que les escarpolettes flottent dans la douceur d’une belle journée d’été. Les Dufour sont le reflet de cette France qui découvre les congés payés et les sorties à la campagne. On se prend alors à rêver d’une vie moins contraignante où l’homme retrouverait une certaine pureté. Renoir rend parfaitement compte de cette forme d'insouciance dans la première partie du film grâce à des images laissant une grande place à la nature ensoleillée : ces longs plans sur les arbres, ces regards tendres sur la rivière ou ces petits rires incessants composent le paysage idyllique que de nombreux admirateurs du film encensent avec tant de verve.

Pourtant, l’oeuvre de Renoir cache une face autrement plus sombre qui résonne comme l’écho des horreurs qui vont bouleverser l’Humanité. Si la famille Dufour vient à la campagne, c’est pour vivre un moment d’innocence et rompre avec les difficultés de la vie parisienne. En dehors de cette parenthèse enchantée sur la Seine, la petite Henriette n’échappera pas à son triste destin : elle finira par épouser cet imbécile d’Anatole et sa rencontre avec Henri restera gravée comme le souvenir nostalgique d’un bonheur éphémère. Un an après leur aventure, elle retourne à Bézons et croise Henri qui, en quelques mots, évoque leur rencontre. Vêtue d’une robe sombre, symbolisant le deuil de leur amour, elle lui murmure dans un souffle tragique : « J’y pense chaque soir. » Pourtant, Henriette vit désormais avec un homme qu’elle n’aime pas et semble brisée. Comment ne pas voir dans le destin de la petite fille interprétée par Sylvia Bataille celui du "monde" qui bascula de l’innocence et des espoirs suscités par Jean Jaurès ou Rosa Luxembourg vers l’horreur des régimes totalitaires... ?

Outre l’écriture du script qui permet cette parabole, on ne peut échapper à la mise en scène de Renoir, elle aussi en totale adéquation avec l’histoire. Au-delà du soleil et des rires, des bons repas largement arrosés, Jean Renoir annonce le drame à venir : il y a d’abord ce regard qu’il pose sur ses personnages, un regard parfois tendre pour Henriette et Henri mais empli de sarcasmes à l’encontre de tous les autres. L’égoïsme de monsieur Dufour, l’idiotie d’Anatole (affublé d’une perruque blonde évoquant les Jeunesses Hitlériennes), la perversité de madame Dufour, sont autant de traits de caractère qui laissent présager un avenir difficile pour Henriette. Ensuite, Renoir décrit une nature emplie de douceur qu’il mâtine de petits détails infernaux : on apprend notamment que les poissons peuvent dévorer une main, que les chenilles sont urticantes ou encore qu’il faut pêcher avec du fromage moisi ! Derrière la verdure de la forêt et le bleu du ciel se cache un monde de violence et de pourriture absent de la nouvelle de Maupassant. Renoir décrit cette menace tapie dans l’ombre, prête à surgir et à libérer ses forces. L’allégorie avec les évènements qui émaillent l’Europe est évidente : la montée du nazisme en Allemagne, l’antisémitisme qui gangrène l’Europe et la guerre civile en Espagne sont autant de vicissitudes qui imprègnent l’oeuvre de Renoir et qui, quelques années plus tard, précipiteront la destinée du monde. Au fur et à mesure que le récit d’Une partie de campagne avance, cette force malfaisante étend sa présence sur la pellicule du cinéaste : la rivière d’abord ensoleillée et statique finit par être filmée en mouvement, sous la pluie et balayée par le vent. L’heure n’est plus aux sourires béats devant tant de beauté mais aux larmes à venir symbolisées par ce fleuve devenu noir et tumultueux.

Une partie de campagne peut donc être appréciée comme une œuvre épicurienne. Néanmoins, l’histoire nous impose de l’appréhender, également, comme la peinture nostalgique d’une époque dorée dont les espoirs furent brisés sur les récifs de la Seconde Guerre mondiale. Mais si le thème de la nostalgie occupe une place prépondérante dans ce moyen métrage, c’est aussi parce qu’il renvoie à l’histoire de Jean Renoir et à celle de son père...

Après sa réouverture sur les quais de Bercy (octobre 2005), la Cinémathèque Française a rendu hommage à Jean Renoir et a organisé une exposition consacrée au couple Renoir père et fils. (3) Dans une salle du bâtiment, le spectateur peut contempler certains tableaux de Pierre-Auguste et les comparer à des extraits des films de Jean. Si, dans ce contexte, il semble difficile pour un critique de proposer une analyse originale du rapport qui existe entre les deux artistes, il serait idiot d’en faire abstraction tant l’hommage rendu par Jean Renoir à son père paraît évident dans Une Partie de Campagne.

Comme le détaille avec justesse l’exposition, la filmographie de Jean Renoir a toujours laissé planer l’ombre du père. Néanmoins, Une partie de campagne s’avère être (avec Un déjeuner sur l’herbe certainement) l’oeuvre où la symbiose entre le père et le fils semble la plus forte. D’ailleurs, le cinéaste ne s’en cache pas lorsqu’il déclare : « Si certains passages et certains costumes peuvent rappeler les tableaux de mon père, c’est pour deux raisons : d’abord parce que cela se passe à une époque et dans des lieux où mon père a beaucoup travaillé, à l’époque de sa jeunesse ; ensuite c’est parce que je suis le fils de mon père et qu’on est forcément influencé par ses parents. » (4) On notera toutefois que Jean Renoir minimise le rapport à l’oeuvre paternelle et ne parle que d’influences. Au-delà de la simple inspiration, l’histoire du film prouve à quel point ce projet était un hommage appuyé à Pierre-Auguste. Tout d’abord, il y a le choix d’adapter Maupassant dont l’oeuvre semble être la transcription littéraire des tableaux campagnards de Renoir, puis la volonté de tourner sur les bords du Loing, région adorée par Pierre-Auguste. Enfin, il y a ce rapport évident entre les images du fils et les tableaux impressionnistes du père : cette école, à laquelle appartenait le peintre, a révolutionné la peinture en y apportant, entre autres, le mouvement. Mouvement de l’artiste qui pouvait se déplacer où bon lui semblait (l’invention du tube de peinture en étant une des raisons principales), puis mouvement rendu sur la toile grâce à un style qui s’affranchit des lignes et où se mêlent les effets de flous, les mélanges de couleurs ou le travail sur l’épaisseur du matériau. Avec sa caméra très mobile, ses prises de vue d’éléments en mouvement (la rivière, les arbres dans le vent, les balançoires...) et ses flous légendaires (le fameux regard caméra de Sylvia Bataille), le style de Jean Renoir est incontestablement impressionniste. Mais au-delà de ce rapport à un mouvement artistique en phase avec le sujet du film (Maupassant était un contemporain des impressionnistes), Une partie de campagne est constamment nourrie de clins d’oeil aux toiles de Renoir père.

L’exposition de la Cinémathèque Française le montre avec intelligence : certains plans composés par Jean Renoir renvoient directement à l’oeuvre paternelle. Citons d’abord les plus évidents, comme la scène des escarpolettes évoquant sans la moindre ambiguïté le tableau intitulé La balançoire : si l’on enlève les rubans bleus du modèle peint par Pierre-Auguste, Sylvia Bataille apparaît comme par magie. Ensuite, il y a ce plan où Henri prend la main d’Henriette pour la mener vers son "cabinet" (une petite clairière sur une île du fleuve) : dans La Promenade, tableau peint en 1870 par Pierre-Auguste, on observe la même scène laissant une "impression" de symétrie entre les deux oeuvres. Il est également facile d’imaginer les personnages du film sortant des tableaux de Pierre-Auguste Renoir. Ainsi, Le Déjeuner des canotiers représente deux bellâtres charmer de jolies bourgeoises rondelettes. Le rapprochement avec Rodolphe, Henri et Madame Dufour est évident ! Enfin, il suffit de jeter un oeil à l’oeuvre "campagnarde" de Pierre-Auguste Renoir pour multiplier les liens avec Une partie de campagne. Que ce soit Les Canotiers à Chatou, La Grenouillère ou La Yole, chacun de ces tableaux trouve son reflet dans le film de Jean Renoir et évoque la force qui unit les oeuvres du père et du fils.

Derrière cette force, il faut certainement y voir de l’amour. Un amour unissant un fils et son père, un amour bâti depuis la naissance de Jean et rendu éternel sur la pellicule du cinématographe. Quelques années après la fin de la guerre, Jean Renoir (alors exilé aux Etats-Unis) reçoit une copie du film et commence à l’aimer. Les difficultés du tournage oubliées, Renoir projette fièrement le film à ses étudiants et en assume la paternité. Pourtant, si un homme a toujours cru à cette adaptation et au talent de son ami cinéaste, c’est évidemment Pierre Braunberger auquel il est juste de rendre hommage tant son travail de producteur et sa passion pour le cinéma furent essentiels dans la genèse d’Une partie de campagne. Depuis sa sortie, le film est devenu un chef-d’oeuvre incontournable et presque intouchable. D’abord sous-estimé, il a fallu que la jeune critique des Cahiers du Cinéma s’en mêle pour offrir un nouveau regard sur ce film avant que d’autres passionnés, comme les membres de la Cinémathèque Française, y apportent leur analyse et leur passion. Rendons hommage à ce chef-d’œuvre de Jean Renoir, cinéaste en phase absolue avec l’histoire, l’histoire de sa famille et plus largement l’histoire de l’humanité, notre Histoire.


(1) Une Partie de Campagne (Etude critique d’Olivier Curchod)
(2) Le contrat sera renégocié en 1946 avec Albin Michel afin, notamment, d’autoriser la durée du film à 39 minutes.
(3) Présentation par Jean Renoir (document INA)
(4) Jean Renoir - Entretiens et Propos (Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma)

Note : je tiens à remercier Olivier Curchod dont le travail de recherche historique sur Une Partie de campagne fut une aide plus que précieuse. J’incite tout amoureux du film à se pencher sur ce remarquable ouvrage édité en poche et à bas prix.

dans les salles

DISTRIBUTEUR : SOLARIS DISTRIBUTION
DATE DE SORTIE : 28 MAI 2014

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Par François-Olivier Lefèvre - le 18 octobre 2005