Menu
Critique de film
Le film

Une heure près de toi

(One Hour With You)

L'histoire

Le Dr. André Bertier (Maurice Chevalier) et son épouse Colette (Jeannette McDonald) convolent depuis trois ans en noces idéales. Apparaît, suite à une rencontre anonyme qu’André a fait d’elle dans un taxi, la meilleure amie de Colette : Mitzi (Genevieve Tobin). « Oh, that Mitzi ! »

Analyse et critique

« In Switzerland we have a very peculiar law : if a husband kills his wife, he goes to jail. »

Une heure près de toi (1932) est un remake du déjà excellent Comédiennes (The Marriage Circle, 1924), lui aussi réalisé par Lubitsch à une époque où la reprise d’un de ses titres par un metteur en scène de studio était chose courante (et fait relativiser la litanie du « tant de remakes » actuel). S’il avait une première fois tiré un matériau assombri de l’opérette de Lothar Schmidt qu’il adaptait, il profite cette fois du passage au parlant pour livrer une comédie-chantée agreste et pétillante. Lubitsch s’est essayé, avec le bonheur que l’on sait, au naturalisme et au mélodrame (L’Homme que j’ai tué) qu’il abandonne définitivement pour poser les jalons de sa Lubitsch Touch. Il retrouve Maurice Chevalier à qui il a établi une place de choix à Hollywood via d’autres comédies chantées, films-véhicules pour la star immigrée et son impayable accent parigot (The Love Parade, The Smiling Lieutenant). La sophistication et la qualité de marivaudage de One Hour With You augmentent l’ambition de leur collaboration d’un cran et annoncent pour le cinéaste ses perfections à venir des années 30 (Trouble In Paradise la même année). Le tournage aurait initialement dû se dérouler sous l’exécution de George Cukor, obéissant aux directives précises de son supérieur. Pour cause de mésententes avec le premier rôle, celui-ci se voit rapidement congédié et l’Homme au Cigare reprend les rênes du plateau. Malgré la collaboration annoncée (« assisted by George Cukor ») le spectateur nage en plein territoire lubitschien. (1)

Pour un marivaudage trademark Lubitsch, la trame reste raisonnablement simple : le Dr. André Bertier (Maurice Chevalier) et son épouse Colette (Jeannette McDonald) convolent le plus parfait amour depuis trois années de mariage. Au détour d’un trajet en taxi, le mari se laisse prendre à un jeu de séduction avec sa co-passagère d’(in)fortune (Genevieve Tobin) avant de prendre la fuite, effrayé de sa propre hardiesse : « You may think I’m a coward. I am. » Retour à l’épouse qui prépare de son côté la venue de Mitzi, l’amie chérie. Elle-même n’étant autre que... On l’aura deviné, la garce joueuse n’aura dès lors de cesse d’élaborer stratagèmes et minauderies pour tromper l’ennui d’une mise en ménage désastreux par une heure auprès de son élu désigné : le mari de sa meilleure amie.

Quant à l’impératif de fidélité conjugale, Lubitsch fait dans son œuvre, on le sait, preuve d’une certaine... souplesse. La question ici est de savoir si l’épanouissement insolemment exhibé (non dans un acte de démonstration publique qu’on pourrait soupçonner de dévoiement et d’hypocrisie, mais au contraire par la grâce d’une escapade secrète et complice en ouverture) tient en vertu d’une exclusivité des rapports. S’ils sont si bons amants, Colette et André devraient, on l’imagine, se suffire. Mais, nous intime Lubitsch, le désir ne fonctionne pas en terme de satiété. C’est parce que son couple n’est pas à proprement frustré (a contrario de celui formé par Mitzi et son pisse-froid d’époux) qu’il donne à voir ce qui au fond les ronge : le ressort carnassier de la sexualité. Lubitsch croit moins à la chasteté qu’à la réciprocité : pour une heure chez Mitzi, vingt-cinq minutes d’incertitude offertes à l’épouse (nous sommes en 1932, la parité n’est pas encore pleinement accomplie !).

Sous la facilité de désamorçage du quiproquo (ce sera "donnant-donnant"), plane la gravité dont le cinéaste s’amuse sans qu’elle tire à conséquence. Un docteur en proie au démon de minuit, désarçonné dans le même temps par l’intensité de la vie érotique (imaginée ou mise en action) de sa compagne... s’annonce ici sur un mode mineur et guilleret le dilemme schnitzlérien de Eyes Wide Shut. Kubrick, ainsi que Lubitsch, ne voient qu’un acte à même de réparer ce que cette révélation réciproque a brisé de confiance et d’amour-propre. Morale simple derrière les retrouvailles : pas d’amour sans désir, pas de désir sans amour.

Si Une heure près de toi refuse à tout prix le dramatique (le mari éclatant de rire face aux sanglots de son épouse), c’est aussi qu’il tourne en dérision ce qui n’apparaît guère plus comme une menace tangible : Mitzi-Genevieve Tobin, avec ses poses de vamp et ses œillades d’actrice du muet, ne fait pas le poids face à Colette-Jeannette MacDonald, plus sobrement élégante, citadine, indépendante. La retenue des années 30 (une certaine discipline dans la séduction, une discrétion prometteuse) l’emportent sur l’agressivité ostentatoire (« Oh, that Mitzi ! ») des Années Folles. Manière aussi pour le cinéaste de déclarer préférer au style lourd (et à la subversion affichée) la légèreté de ton et le refus du pathos (avec sur ce point une alarme anti-ridicule particulièrement aiguisée). D’où une sournoiserie sans pareil vis-à-vis des pédants (Lubitsch peut être d’une perfidie inouïe avec les empêcheurs de flirter en rond), à l’image du vautour cocu que traîne Mitzi dans ses adultérines pérégrinations.

Il faudra bien pardonner quelques affèteries, tels ces passages chantés (péché mignon des premiers Lubitsch parlant) ou la présence tout en ineffables sourires d’un Maurice Chevalier n’ayant pas tout à fait la carrure de son successeur Charles Boyer. Ce désuet assumé (Lubitsch rêve un Gai Paris qu’il n’a jamais connu) s’impose aussi comme lieu d’élection d’une inventivité formelle réelle. Le discours-caméra, figure boulevardière par excellence, omniprésent ici, prendra ensuite une place de choix dans la modernité expérimentale, cela en partie sous l’influence de Lubitsch et Guitry (popularisé par Scorsese, il a trouvé aujourd’hui un regain d’intérêt chez les néo-beaufs). L’art consommé des jeux d’entrée et de sortie écrit sous nos yeux la grammaire d’un cinéma d’intérieur parfois moins égrillard que ne l’est le Kammerspiel lubitschien. Il y a là surtout, pour les futurs cinéastes émancipés, la clé de voûte d’un cinéma libéré du jugement : What would you do ? (That’s what I did too.)

 
(1) 
Il est difficile d’évaluer l’apport réel de Cukor au projet, tant sa propre carrière - c’est ce qui a retardé sa reconnaissance critique - ne tient pas sur l’identification de thématiques ou figures de styles aisément discernables. La soumission dont il fit preuve envers les vues de Lubitsch joue donc malgré tout en son honneur de technicien capable d’aborder n’importe quel genre et sujet.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 22 mai 2014