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Critique de film
Le film

Une décennie sous influence

(A Decade Under the Influence)

L'histoire

A travers deux documentaires américains et anglais, retour sur une décennie flamboyante, qui aura vu mourir le système sclérosé des studios Hollywoodiens, submergés par une génération de réalisateurs influencés par la Nouvelle Vague européenne et les mouvements contestataires américains de l’époque. A l’origine, Warren Beatty, Arthur Penn, Faye Dunaway et leur mythique Bonnie & Clyde. Un film qui va créer un formidable appel d’air, une brèche dans laquelle vont s’engouffrer Dennis Hopper, Francis Ford Coppola, Paul Schrader, Peter Bogdanovitch, Brian de Palma, Martin Scorsese, George Lucas ou encore Steven Spielberg. 10 ans d’une folie créatrice intense qui verra son déclin avec la sortie des premiers blockusters… C'est à travers deux films assez semblables que les héros de cette époque reviennent sur leurs films, leurs joies, leurs engueulades, leurs succès et leurs échecs. Dans les deux cas, un chant d'amour au cinéma et à une époque où tout semblait possible à Hollywood. Dans les deux cas aussi, une approche moderne et sensationnelle de cette décennie. Sensationnelle aux deux sens du terme...

Analyse et critique

Chroniqueur à Premiere US, Peter Biskind est devenu l’un des hommes les plus haïs d’Hollywood. L’un des plus craints aussi. A l’instar de Julia Philips, productrice de Taxi Driver mais aussi auteur du célèbre et trash You’ll never eat lunch in that town again, le journaliste américain s’est spécialisé dans le livre enquête sur Hollywood. Des ouvrages pointus, très bien renseignés, mais dégageant une véritable odeur de souffre. Le public français pourra d’ailleurs encore en juger dans quelques mois avec la traduction de son nouvel opus, Down & Dirty Pictures, dézingage en règle des frères Weinstein, de Robert Redford et du Sundance Festival…

Mais revenons quelques années en arrière.

1999. Sortie en librairie d’un des premiers ouvrages s’attaquant sérieusement à la génération des Movie Brats, les Coppola, Scorsese, DePalma, et autres Spielberg qui révolutionnèrent le cinéma hollywoodien à la fin des années 60. Easy Riders & Raging Bulls (1) signé… Peter Biskind. Enorme succès, le livre déçoit toutefois les cinéphiles les plus pointus. Touffue, presque trop dense, l’enquête est un véritable pavé dans la mare, qui éclabousse tout sur son passage. Le journaliste n’est pas réputé pour faire dans la dentelle, et rien n’est épargné à son lecteur : ragots, coups bas, vengeances par entretiens interposés, révélations sur les us et coutumes narcotiques et/ou sexuelles des uns et des autres… Il semblerait que le tout Hollywood des années 70 se soit donné rendez-vous dans ces pages pour le grand déballage. Peut-être n’aviez vous pas forcément envie de tout connaître du dépucelage de Steven Spielberg, ni de sa manie de faire l’amour en chaussettes. Biskind vous le sert pourtant sur un plateau d’argent. Ouvrage hybride, Easy Riders & Raging Bulls ne peut s’empêcher de tirer à vue sur ses idoles, et si l’on ressort du livre étourdi par la masse d’informations et l’acuité de Biskind sur cette époque fascinante, il reste en bouche un goût amer, cette étrange sensation d’avoir feuilleté un Voici consacré à ses artistes fétiches. Reste que les faits sont là : extraordinaire succès de librairie à travers le monde, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis, le livre de Peter Biskind jette une nouvelle lumière, crue et assez radicale, sur une époque que la presse et la littérature cinéma ignoraient depuis bientôt 30 ans… Les mavericks barbus du nouvel Hollywood remis au goût du jour, faut-il s’étonner alors que sortent quelques années plus tard deux documentaires retraçant cette période ?

Ce sont ces deux docs que Wild Side édite aujourd’hui en DVD.

Easy Riders & Raging Bulls le film est une adaptation documentaire du livre éponyme de Biskind. Un documentaire de deux heures, ponctué d’interviews et d’extraits de films, avec William H. Macy au commentaire. L’on y retrouve la même trame narrative que dans sa version papier, et le même sensationnalisme, considérablement atténué toutefois. Une décennie sous influence est son décalque quasi parfait, ragots en moins. Réalisé par Richard LaGravanese et Ted Demme, réalisateur de Blow et frère de Jonathan Demme, le film est dédié à Ted, décédé en cours de tournage.

Regarder ces deux documentaires en parallèle ou l’un après l’autre a quelque chose de fascinant, tant les deux films se ressemblent finalement énormément. Mêmes interlocuteurs, narrant parfois les mêmes anecdotes (Dennis Hopper racontant le tournage rocambolesque de Easy Rider à la Nouvelle Orléans, Paul Schrader expliquant la genèse de Taxi Driver…), mêmes références, même construction, même conclusion, même point de départ… Easy Riders & Raging Bulls commence sur une image N&B de Jack Warner vieilissant ? Une décennie sous influence en fait de même… Le premier fait de Pillow Talk le symbole du Hollywood en plein déclin ? Le second aussi. Et quand l’un présente Bonny & Clide comme le film à l’origine de cette nouvelle génération, l’autre lui emboîte le pas.

C’est le paradoxe de la sortie combinée de ces deux DVDs se coltinant le même sujet, peut-être trop proches l’un de l’autre.

Cette mise au point établie, ne boudons pas notre plaisir. Deux films revenant sur une période si riche, ce n’est peut être pas de trop, d’autant que malgré ces réserves, reconnaissons à chaque film quelques particularités propres. Comme expliqué plus haut, Easy Riders & Raging Bulls n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis. Abordant le cas Macadam Cowboy, Une décennie sous influence met en lumière le parcours documentaire de John Schlesinger, quand le film de Kenneth Bowser et Peter Biskind axe son approche sur l’homosexualité non assumée du réalisateur. Deux choix radicalement opposés, pour un exemple qui donne une bonne idée de l’éclairage apporté par les uns et les autres sur une même époque : quand Ted Demme et Richard LaGravanese expliquent la révolution Easy Riders sous un angle cinématographique, Bowser y ajoute une bonne pincée de sexe et de drogues. Et quand les deux documentaires abordent le cas The Last picture Show, les premiers décortiquent le film d'un point de vue sociétal (la révolution sexuelle) et cinématographique (le choix assumé du noir et blanc) quand le second met l'accent sur les infidélités de son réalisateur, Peter Bogdanovitch, délaissant sa femme (Polly Platt) pour l'actrice principale du film, la jeune Cybill Shepherd. C’est sûrement la raison pour laquelle, si les deux documentaires ont sensiblement le même casting (Schrader, Millius, Hopper, Platt, Bogdanovitch comme interviewés communs), seuls Demme et La Gravanese ont réussi à attirer devant leurs caméras quelques gros poissons, qui manquent singulièrement au Bowser : Martin Scorsese, Francis F. Coppola, Robert Altman, Milos Forman, Robert Towne. Le prix à payer pour 800 pages d’indiscrétions un peu trop trash : Biskind et Bowser doivent se contenter de seconds couteaux, certes prestigieux, mais dont aucun n’a l’aura des réalisateurs précités.

Ces choix ou impératifs éditoriaux n’empêchent pas les deux documentaires de retracer la décennie d’une manière sensiblement identique. Mêmes références à la Nouvelle Vague (même si Une décennie sous influence pousse les influences hors des frontières strictement françaises : Visconti, Bertolucci, Fellini, Bergman, Ozu, Kurosawa... autant de cinéastes ignorés par Bowser), mêmes anecdotes quant à l’intervention de Truffaut sur le scénario de Bonnie & Clyde, même portrait de Coppola, mêmes extraits de The Terror ou Targets… On pourrait continuer ce jeu des sept différences sur deux heures pour s’apercevoir qu’elles sont assez infimes.

Bowser, Demme, LaGravanese : tout ce petit monde s’accorde ainsi sur un même point de départ, une même matrice. Bonnie & Clyde, écrit par Robert Benton et David Newman, adoubé par Truffaut et Godard, marque la naissance de l’ouragan qui va balayer Hollywood et installer dans la place une toute nouvelle génération de cinéastes. Tous trois reconnaissent le rôle majeur joué à l'époque par le jeune et intelligent Warren Beatty. Tous s’accordent aussi à reconnaître le génie visionnaire de Roger Corman, chaperonnant une bande de geeks - Coppola, Scorsese, J. Demme, Ron Howard - prêts à mourir de faim pour tourner un film, mais aussi l’influence de John Cassavettes, le rôle de Robert Evans, le talent d’une nouvelle génération d’acteurs allant de Jack Nicholson à Bruce Dern en passant par Jon Voight et Dustin Hoffman… Des centaines d’artistes, dont l’imagination fertile, la colère et l’ambition vont totalement chambouler le paysage cinématographique mondial.

En prise avec les aspirations de la jeunesse post-68, cette nouvelle vague américaine rompt tous les carcans. Occasion lui est enfin offerte de s’adresser à un public élevé aux B movies et aux drive-ins, mais avec des moyens de plus en plus élevés, des sujets de plus en plus adultes, sociaux et contestataires. C’est l’époque des Blacks Panthers, de la Blaxploitation, des manifestations anti-Vietnam, de Woodstock, du Watergate, du LSD et de la révolution sexuelle. C’est l’époque de Shampoo, de The Last Picture Show, des Gens de la Pluie, d'Alice doesn't live here anymore, de Conversation Secrète ou encore de Macadam Cowboy… Autant de films durs, et qui pourtant font de ces réalisateurs de véritables stars en mesure de tenir tête aux Studios. Coppola et son projet fou de studio indépendant, Zoetrope, en tête.

Rajeunis, les organigrammes de Warner et Paramount prennent alors le train en marche, et offrent à Francis Ford Coppola un budget conséquent et un best-seller sur un plateau. Ce sera Le Parrain. Triomphe au-delà des rêves les plus fous, le film entraîne dans son sillage toute une série de films brillants, vendus avec talent à un public exigeant, curieux et avide de nouvelles expériences cinéphiles. Période magique, quelques mois fous qui virent bourgeonner des films aussi variés que Le Privé, Chinatown, Chiens de paille, Deliverance, Mash, Mean Streets L'Exorciste, French Connection ou Harold et Maud alors que, tout un symbole, mourrait dans le même temps, Samuel Goldwyn, cofondateur des mythiques studios Goldwyn Mayer…

C’est sur cette époque incroyable qu’Easy Riders & Raging Bulls et Une décennie sous influence reviennent, à travers moult anecdotes, le tout grâce à un habillage assez classieux. Extraits, commentaires et effets infographiques du meilleur goût se succèdent. Ainsi, chez Bowser, les graphistes ont fait feu de tout bois, jouant avec les affiches d’époque pour offrir de superbes intermèdes graphiques. Pas en reste, Demme et son équipe multiplient aussi les références aux posters vintage et aux extraits de films, donnant à leur documentaire un rythme très "nouveau documentaire". Chacun de ces deux films ne s’embarrasse en effet pas de détails, et ne consacre en général pas plus d’une minute à un film ou à un réalisateur. Tout cela va très vite, un bombardement d’informations dont le rythme et le brio ne sont pas sans rappeler dans la forme un certain Michael Moore. Soit du documentaire monté cut (limite clip chez Bowser) et qui préfère l’abondance d’information à l’approfondissement d’un sujet. Pas forcément désagréable, mais autant être prévenu : on n’est pas chez Marcel Ophuls ou Nicolas Philibert (Etre et avoir) !

Didactiques et agréables, riches en documents rares (images d’une fête chez Julia Philip réunissant les tout jeunes Coppola, Scorsese, Spielberg et DePalma pour Bowser - images infrarouges du public en transe lors d’une séance de Jaws pour Demme/LaGravanese), ces deux documentaires feront sûrement moins parler que le pavé de Peter Biskind. Ceci dit, moins rentre-dedans et plus mainstream, ils laissent toutefois la place au débat et ne manqueront pas d’opposer les cinéphile sur divers points, dont le crépuscule supposé de cet âge d’or. Mis au pilori, Spielberg et Lucas ne sortent guère grandis de ces deux reportages, même si une fois de plus c’est Biskind qui charge la barque le plus sévèrement, accusant en creux les deux cinéastes d’avoir mis à mort cette période faste avec deux blockbusters décérébrés : Les Dents de la Mer et La Guerre des Etoiles. On imagine déjà notre Roy Neary fulminer à la lecture de ces lignes, lui qui avait déjà mis un contrat sur l’auteur d’Easy Riders & Raging Bulls il y a quelques années ;-) Qu’il soit rassuré, si Demme et LaGravanese ne sont pas loin de penser de même, ils offrent tout de même à Robert Towne ce beau droit de réponse : "On n’a jamais dépassé Les Dents de la Mer. Un cinéaste de talent a fait un très bon film. Et ce n’est pas qu’on en a tiré les mauvaises leçons mais on a juste suivi les leçons à l’excès". Belle conclusion pour deux films peut être un peu redondants, mais néanmoins indispensables aux fans des seventies hollywoodiennes.

(1) Le nouvel Hollywood - Peter Biskind
503 pages - Editions le Cherche Midi

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Par Xavier Jamet - le 28 octobre 2004