Menu
Critique de film
Le film

Un tueur dans la foule

(Two-Minute Warning)

L'histoire

Durant la finale du Superbowl au Los Angeles Memorial Coliseum, un mystérieux tireur s'installe derrière le panneau d'affichage. Le match attire de nombreuses personnalités, le maire de Los Angeles et les gouverneurs des Etats des équipes concernées sont présents, et le président des Etats-Unis lui-même est attendu. Lorsque les caméras de télévision détectent l'intrus, la police locale dirigée par le capitaine Peter Holly ainsi que le SWAT mené par le sergent Button sont alertés et s'organisent pour empêcher le tireur de nuire.

Analyse et critique

Durant les années 70, le film catastrophe est un des genres les plus populaires aux Etats-Unis et à travers le monde. Quelques grands films ont émergé de ce mouvement, comme La Tour infernale ou L’Aventure du Poséidon, ainsi que beaucoup de sympathiques divertissements, souvent bien moins mémorables. Durant l’hiver 1975, le studio Universal Pictures connaît un grand succès public américain et international avec Tremblement de terre - qui appartient clairement à la seconde catégorie -, l'un des derniers films du vétéran Mark Robson qui met en scène Charlton Heston, une des stars dominantes de la période. Une année plus tard, le studio choisit alors d’utiliser une recette similaire en adaptant le premier roman de l’auteur George LaFountaine, Two minutes warning, et décide d’en confier la réalisation à Larry Peerce, metteur en scène confirmé à la télévision mais moins expérimenté que Robson au cinéma, qui vient de connaitre un petit succès avec The Other Side of the Mountain. Plus habitué à tourner des comédies dramatiques intimes, Peerce est un choix curieux pour un film d’action à grand budget, tout comme le sujet, potentiellement plus noir que les films catastrophes habituels. Conséquence logique, Un tueur dans la foule sera un film atypique, reprenant les codes du genre tout en lorgnant vers le ton du thriller paranoïaque et de la critique sociale.


Un tueur dans la foule s’ouvre de manière virtuose. Une série de plans subjectifs du tireur qui s’entraine en abattant froidement de sa fenêtre un passant, puis démonte et range soigneusement son arme avant de quitter sa chambre d’hôtel pour prendre la route du Los Angeles Memorial Coliseum. Une séquence frappante qui met en évidence dès les premières minutes le remarquable montage du film, qu’il faut mettre au crédit de Walter Hannemann et Eve Newman, qui seront récompensés d’une nomination aux Oscars 1977. Alors que le tireur se dirige vers le Coliseum, son cheminement est interrompu par la présentation des nombreux personnages du film. Peter Holly, le capitaine de la brigade de la police locale interprété par Charlton Heston, le sergent Button, son homologue du SWAT sous les traits de John Cassavetes, et le directeur du stade, qui nous offre le grand plaisir de retrouver l’excellent Martin Balsam, sont les plus marquants. Autour d’eux, c’est une cohorte de personnages secondaires qui entrent dans le film et se dirigent eux aussi vers le stade. Dans cette galerie nous découvrons entre autres un parieur compulsif, un pickpocket, une famille apparemment modèle mais souvent conflictuelle et un étrange couple au bord de la rupture. Voici l’occasion de découvrir plusieurs visages familiers du cinéma américain, parmi lesquels ceux de Gena Rowlands ou Walter Pidgeon, qui viennent compléter un casting absolument remarquable. Ces présentations successives de personnages, dont nous entrons peu à peu dans la vie, est typique du film catastrophe, qui propose traditionnellement de longues ouvertures visant à créer l’empathie avec ceux qui seront les protagonistes des évènements à suivre. Habituellement dans le genre, le monde décrit est plutôt idyllique, les personnages principaux symbolisant une société stable et ordonnée, perturbée par quelques marginaux que la catastrophe se chargera d’éliminer. Ce sentiment d’équilibre et d’ordre est absent dans Un tueur dans la foule, quelque chose cloche chez chacun des personnages présentés et donc pour la société toute entière, puisque ce sont les Etats-Unis dans leur ensemble qui sont concernés par la finale du championnat de football américain qui va avoir lieu sous nos yeux.  Cette atmosphère curieuse met immédiatement la puce à l’oreille du spectateur, le film que nous avons sous les yeux ne va pas se dérouler comme pourraient l’annoncer les codes qu’il reprend.

Autre particularité d'Un tueur dans la foule, cette séquence de présentation des personnages s’étend anormalement longtemps. Le film s’apparente en fait à une longue attente, puisque l’action attendue n’apparaitra que durant le dernier quart d’heure, après près d’une heure et quarante minutes. Loin d’être ennuyeuse, cette très longue présentation permet à Larry Peerce d’installer une atmosphère prenante, renforçant le suspense inhérent au sujet et créant une véritable sensation de malaise autour de ces personnages qui pourraient finalement, à l’image du tireur bien installé en hauteur dans le stade, tous être des personnages néfastes à leur échelle. Dans Un tueur dans la foule, tout le monde fait peur, y compris ceux qui devraient représenter l’ordre. Nous sommes incapables d’identifier un héros. Les policiers et les membres du SWAT, le regard souvent caché derrière leurs lunettes noires, sont même pour le spectateur plus angoissants que le tireur lui-même. L’attitude violente des policiers à l’égard d’un témoin qui vient leur expliquer qu’il a repéré un individu suspect ou celle belliciste des membres du SWAT, impatients de donner l’assaut contre leur cible, n’inspire aucune confiance. Nous sommes plongés en plein thriller paranoïaque, où la menace est partout, impalpable. De ce point de vue, le titre français du film est pour une fois bien trouvé, la menace provenant tout autant du tueur que de la foule elle-même. Et puisque la foule est celle des spectateurs, organisateurs, sportifs et forces de l’ordre présents pour le Superbowl, elle est bien sûr représentative des Etats-Unis tout entier. Une nation présentée comme malade et menaçante. Comme dans tout film de cette époque, l'une des sources majeures de cette paranoïa est bien évident l’assassinat du président Kennedy. C'est même particulièrement explicite, puisque Un tueur dans la foule nous présente un président qui doit se rendre au stade et un tireur isolé sans aucune motivation explicite, raccrochant immédiatement le film aux préoccupations de son époque. On peut d'ailleurs y voir une variation intéressante, une nouvelle réflexion sur la vérité des faits, puisque là où la scène de Dallas n’avait été captée que par une seule caméra, le tireur est ici entouré de nombreuses caméras qui ne permettent toutefois pas plus d’éviter la menace où de l’identifier clairement. Sous ses airs de film catastrophe, Un tueur dans la foule se rapproche également de l’atmosphère de Conversation secrète (Francis Ford Coppola) ou A cause d’un assassinat (Alan J. Pakula), révélant l’angoisse et les craintes d’une époque dans une attente stressante et glaçante.

[ATTENTION : LE PARAGRAPHE SUIVANT DEVOILE LA CONCLUSION DU FILM]
Cette analyse terrifiante de la société américaine se déroule pendant qu’en toile de fond le match à lieu. Peerce ne s’intéresse en aucun cas à l’évènement sportif, mais uniquement à ce qu’il représente à l’échelle de la société. Seul un élément a réellement un impact scénaristique, le fameux Two-minute warning qui donne son titre au film. C’est le moment le plus important du match, mais surtout le moment durant lequel le drame va se nouer. Mais si nous pensions que la catastrophe serait matérialisée par les victimes du tueur, le film prend à nouveau les spectateurs à contre-pied. Lorsque la première victime est abattue, le public n’y prête aucune attention, restant fasciné par le spectacle sportif, sans réaction. Même chose après le second tir, qui voit l’un des membres du SWAT abattu et littéralement pendu par les pieds au-dessus de la foule. Une image choc, l'une des plus marquantes du film et probablement l'une des plus effrayantes, celle d’un pays qui accepte l’horreur de la mort et l’intègre au spectacle sportif. Puis les tirs se multiplient, et la foule réagit enfin. Larry Peerce oublie alors les tirs, qui font quelques victimes, pour se concentrer sur la panique. Les spectateurs se piétinent, se frappent les uns les autres, et chacun est prêt à faire basculer son prochain dans le vide pour sauver sa vie. La séquence est terrible, impressionnante. Un tueur dans la foule dévoile alors sa véritable conclusion : la menace est bien la foule, d’abord insensible au drame puis source de la catastrophe. L’intervention des forces de l’ordre ne semble rien résoudre. Si le tireur est appréhendé, la foule n’est pas maîtrisée et le spectateur ne ressent aucune libération. Dans un film catastrophe classique, malgré les victimes, c’est l’apaisement qui domine : le héros a triomphé, les personnages les plus positifs sont sauvés et renforcés dans leur bonheur. C’est tout le contraire dans Un tueur dans la foule : rien n’a été sauvé, tous les personnages sont brisés, l’intervention des policiers est ressentie comme un échec et la population toute entière est désignée comme une menace. Cette explosion finale est d’autant plus marquante qu’elle vient à la suite de 100 minutes d’attente. Peerce film des images chocs et mémorables, qui viennent définitivement ancrer le film et son pessimisme dans l’esprit du spectateur.
[FIN DES RÉVÉLATIONS]

Une telle conclusion, malgré sa richesse thématique et la force de son propos, est forcément une déception pour le studio Universal. Un tueur dans la foule ne ressemble pas aux attentes du studio et ses résultats commerciaux déçoivent au point que le film sera totalement remonté pour sa diffusion télévisée, avec de nombreuses nouvelles scènes et une violente atténuation de sa dimension oppressive. Larry Peerce a totalement subverti le genre dans lequel il devait s’inscrire, se permettant même de ne pas mettre en valeur ses stars. Les principaux noms du générique, Charlton Heston et dans une moindre mesure John Cassavetes, ne monopolisent absolument pas l’écran. Leur temps de présence semble même très faible pour une production d’une telle ampleur, ce qui explique probablement aussi le relatif échec du film. Ce n’est pas pour autant que leur performance ne doit pas être soulignée, bien au contraire. Tous deux offrent une interprétation subtile et ambiguë de leurs personnages, et ce film compte pour chacun parmi les fleurons de leur filmographie. Heston en sera bien conscient, au point de proposer à Larry Peerce de diriger son film suivant, Sauvez le Neptune. Peerce déclinera, préférant revenir à un genre plus intimiste qui a sa prédilection. Il retourne alors dans l’anonymat hollywoodien, et la fin de sa carrière se fera principalement à la télévision. Dommage pour nous, Un tueur dans la foule avait fait la preuve de son talent et de son ambition, et fait de lui le temps d’un film l’égal des plus grands cinéastes du Nouvel Hollywood.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 20 février 2018