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Critique de film
Le film

Un témoin dans la ville

Partenariat

L'histoire

Pierre Verdier assassine sa maitresse Jeanne Ancelin en la jetant d'un train en marche. Il réussit à obtenir un non lieu de la Justice sans convaincre personne de son innocence, surtout pas le mari de Jeanne qui décide de se venger. Un soir, il tend un piège à Verdier dans sa demeure et le tue, maquillant la scène en un suicide. Mais en sortant, il est vu de Lambert, un radio taxi qu'avait appelé Verdier. L'existence d'un témoin va hanter Ancelin, qui le pourchasse sans relâche...

Analyse et critique

Le pur Film Noir est souvent considéré comme l'apanage du cinéma américain et s'il arrive d'évoquer le genre pour certains films français, c'est au sujet de cinéastes particuliers, comme Jules Dassin formé à l'école américaine, pour son formidable Du rififi chez les Hommes ou encore Jean-Pierre Melville, le plus américain des cinéastes français. C'est oublier que certains cinéastes considérés comme plus "français" ont également œuvré avec succès dans le genre. On pense à Razzia sur la Chnouf de Decoin, au Rouge est mis de Gilles Grangier et donc à Un témoin dans la ville, peut-être le plus beau représentant du genre tourné par un cinéaste hexagonal, Edouard Molinaro, et interprété par l'un des acteurs majeurs du cinéma populaire français, Lino Ventura.


En 1959, le statut de Ventura n'est pas le même. Depuis ses débuts sur grand écran, cinq ans plus tôt dans Touchez pas au Grisbi, il enchaîne des seconds rôles très souvent marquants mais qui ne lui permettent pas encore d'accéder à la tête d'affiche. Pourtant, son charisme et son talent sont déjà évidents et il se constitue une jolie filmographie, dominée par le style policier qui met a profit son impressionnante carrure. En 1958 il connait un premier véritable succès avec Le Gorille vous salue bien, film agréable mais sans grande ambition, qui lui donne un nouveau statut. Il a désormais le choix des films dans lesquels il va tourner, et sa première ambition va être de s'extraire de l'archétype de la grosse brute dans lequel son succès risque de l'installer. Alors qu'on lui propose Un témoin dans la Ville, choix lui est donné entre deux personnages : celui d'Ancelin et celui de Lambert, le témoin. Il refuse le dernier, personnage plus mineur et dont le rôle implique une romance qu'il n'acceptera jamais de jouer à l'écran, pour choisir le rôle de l'assassin. Un rôle a priori négatif, ce qui le gène car il craint de s'enfermer dans ce stéréotype, mais suffisamment humain pour lui plaire. Il s'identifie à ce personnage qui tue pour une raison acceptable : venger l'assassinat de sa femme. Ventura fait réécrire le personnage pour lui insuffler plus d'humanité et forger un caractère qui deviendra typique de sa filmographie, celui de l'homme seul face à l'adversité. Mis en confiance par plusieurs des intervenants de la production, et notamment par les noms de Boileau et Narcejac qui constituent pour lui une référence artistique, Ventura se lance dans l'aventure qui lui donne son premier très grand rôle, l'interprétation quasi spectrale d'un homme qui vit sa descente aux enfers.

Cette opportunité lui est donnée par Edouard Molinaro, qui voit lui aussi sa carrière décoller. Après s'être cantonné à tourner des courts métrages pendant plus d'une dizaine d'années, il vient de tourner coup sur coup deux films : Des femmes disparaissent, sorti quelques semaines avant Un témoin dans la ville, et son premier film, le Dos au mur, deux œuvres déjà à classer dans le registre du film policier. Ce genre est un point de passage presque obligé pour tout réalisateur français débutant à l'époque mais il est évident que Molinaro s'y sent particulièrement à l'aise. Dès son premier film, à la mécanique scénaristique extrêmement bien huilée, il impose une atmosphère prenante et une esthétique remarquable. C'est sur l'expérience capitalisée dans ces deux films ainsi que lors du tournage de ses court métrages documentaires qu'il va construire Un témoin dans la ville. Tout d'abord en s'appropriant tout simplement les codes du polar français de l'époque : la musique jazzy, notamment utilisée par Louis Malle dans Ascenseur pour l'échafaud, et le cadre parisien, décor classique de l'intrigue policière. A ces repères classiques, il donne une touche documentaire en décrivant précisément la ville, ses rues, son métro, ses voitures, à l'image de ce que feront presque simultanément les figures les plus connues de la Nouvelle Vague. Une volonté documentaire qui s'illustre aussi par sa description du quotidien des Radio-taxis, la façon dont s'organise leur vie, leur solidarité, un effort comparable, par exemple, au portrait des routiers que faisait Gilles Grangier dans l'excellent Gas-oil. Molinaro donne à son film un cadre finalement assez classique, proche du style des polars contemporains, mais va se démarquer nettement des autres productions par un ton et une esthétique atypiques dans le paysage cinématographique français.


Adaptation d'un roman de Boileau et Narcejac, duo qui était déjà une source d'inspiration pour les Diaboliques de Clouzot ou Sueurs froides de Hitchcock - de sacrées références -, Un témoin dans la ville se caractérise d'abord par le faible volume de ses dialogues, élément traditionnellement majeur dans le cinéma policier. Ici, le silence se fait souvent dominant, notamment lorsque le personnage d'Ancelin est à l'écran. Dès son apparition, alors qu'il s'infiltre dans la demeure de l'assassin de sa femme, Molinaro filme une longue séquence sans le moindre mot, ce qui deviendra l'une des caractéristique du personnage d'Ancelin, quasi muet. Un élément qui plait d'ailleurs beaucoup à Lino Ventura, qui dans la suite de sa carrière interprétera de nombreux personnages peu diserts. Ancelin, qui a tout perdu dès l'ouverture du film et le meurtre de sa femme qui ne l'aimait déjà plus, n'a presque plus aucun contact avec l'humanité, comme s'il était un fantôme. A cette atmosphère silencieuse s'ajoute le poids de l'obscurité. La quasi-totalité du film se déroule dans la nuit, à quelques rares exceptions. Et encore, lorsqu'il fait jour, les personnages dorment après une nuit de travail, ou comme Ancelin, attendent. Le jour et la lumière ne sont pas l'univers des protagonistes. Pour preuve, lorsque Ancelin suit Lambert à la sortie de son travail, ils remontent à contre-courant la foule sortant de la bouche du métro, illustration par l'image qu'ils n'appartiennent pas au monde de ceux qui vivent à la lumière du soleil. Ces éléments installent une atmosphère particulière, quasi surréaliste, qui donne au spectateur l'impression de voir se dérouler un rêve, ou plutôt un cauchemar, sous ses yeux. Il faut, à ce titre, souligner le formidable travail du chef opérateur Henri Decaë, un des plus grands représentant de sa profession qui au même moment travaille avec Chabrol, Truffaut, et accompagnera Melville tout au long de sa carrière photographiant quelques uns des ses films noirs principaux, notamment Le Samouraï et Le Cercle rouge.

Ce cauchemar filmé par Molinaro, c'est évidemment celui d'Ancelin. A aucun moment, tout au long du film, il ne lui arrive quelque chose  de bon. Dès l'ouverture, il perd sa femme dont il avait déjà perdu l'amour, puis perd sa dignité en se transformant en assassin avant d'errer vers une mort certaine. On peut d'ailleurs considérer qu'Un témoin dans la ville est essentiellement l'illustration de l'autodestruction d'Ancelin. Dès qu'il assassine Verdier, il ne cherche plus rien d'autre que la mort. En sortant de la demeure de l'amant de sa femme, il voit le taxi de Lambert et comprend que son meurtre n'est pas parfait. Il se met alors à le suivre. On pourrait penser qu'il s'agit de s'assurer de son silence. Mais alors qu'il à l'occasion de le pousser sous le métro, il ne le fait pas, prouvant ainsi qu'il n'est pas au fond de lui un véritable assassin, et qu'il n'est pas prêt à tout pour se sauver. Son acte de vengeance, il ne pouvait s'empêcher de le commettre mais il est incapable de l'accepter. Reste alors pour lui à errer, dans le sillage du témoin, pour qu'il le mène à sa mort. Cette errance tragique est profondément émouvante, alors que le film nous donne finalement peu d'éléments quant au personnages d'Ancelin. On sait sa tragédie de cœur, mais la première chose que l'on voit de lui, c'est le meurtrier. Pourtant, l'empathie est immédiate envers le personnage, tant sa tristesse et sa solitude transparaissent. Un très beau personnage, formidablement incarné et à qui le spectateur conservera son attachement, malgré les circonstances terribles de sa fin. En fin de compte, dans un contexte policier, Molinaro a su extraire son film des mécaniques habituelles du genre. Il n'est pas vraiment question de suspense dans Un témoin dans la ville, à vrai dire il n'y en a aucun. C'est une tragédie à laquelle nous assistons, à la trajectoire inéluctable d'un homme frappé par le destin, et contre lequel il n'a plus la force de lutter.


Une dimension tragique qui s'accentuera encore dans les derniers moments du film.
[SPOILER] Démasqué, Ancelin est poursuivi par la police et par les Radio-Taxi alors qu'il a agressé Lambert. S'ensuit une course poursuite qui laissera d'autres taxis sur le carreau. Jamais Molinaro ne reviendra sur le destin de ces victimes. Sont-elles seulement blessées, ont-elles succombé ? Nous ne le sauront pas, elles restent de simples victimes collatérales du destin d'Ancelin qui s'exécute définitivement dans une dernière scène remarquable, qui le voit pris dans les lumières d'un cercle de taxi et abattu par un policier alors qu'il pointe son arme vers eux, le geste évident d'un homme qui choisit sa mort. Plutôt que de revenir sur Lambert et de nous offrir une éventuelle fin heureuse qui aurait largement entamé la force dramatique du film, c'est le mot fin qui s'inscrit sur l'écran alors qu'Ancelin s'écroule, choix courageux que de ne pas céder à une fin plus conventionnelle et de conclure sur un plan exceptionnel, qui achève de faire d'Un témoin dans la ville un chef-d'œuvre. [FIN DU SPOILER]

Autour de la trajectoire d'Ancelin, mille détails enrichissent le film. L'aspect documentaire nous l'avons vu, essentiellement le quotidien nocturne de ces Radio-taxis - une nouveauté en 1959 -, leurs habitudes, les rouages de leur corporation, qui offrent de nombreux moments amusants et s'inscrivent dans les nombreux traits d'humour qui parcourent le scénario, comme lorsque l'on voit quelques fêtards américains emprunter le taxi de Lambert pour être déposés... à l'hôtel de Moscou ! Il y a également, en parallèle de celle d'Ancelin, la destinée de Lambert, son histoire d'amour avec la standardiste de sa compagnie, leurs conversations nocturnes, leurs multiples et touchantes scènes de séduction, une bien belle romance qui sera brutalement interrompue par la conclusion funeste du film. Ces éléments, loin d'affaiblir la force de l'histoire, l'étoffent, lui donnent une consistance particulièrement appréciable.


Un témoin dans la ville est un des plus beaux films noirs du cinéma français, l'un des plus tragiques aussi. Une vision quasi onirique, implacable, du funeste destin d'un homme seul face au monde qui a vu sa vie se détruire malgré lui. Ce sera l'impulsion d'une longue et formidable carrière pour Lino Ventura, et le premier grand film de Molinaro. on peut d'ailleurs légitimement penser qu'il s'agit de son chef-d'œuvre. Il ne retrouvera pas, dans ses célèbres comédies, la réussite de cette œuvre de jeunesse, même si sa carrière regorgera, dans des registres divers, de très beaux films.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 17 juin 2014