Menu
Critique de film
Le film

Un si doux visage

(Angel Face)

L'histoire

Frank Jessup (Robert Mitchum), ambulancier, est appelé au chevet de Catherine Tremayne (Barbara O’Neill), victime d’une asphyxie au gaz. Cette dernière, femme d’un écrivain (Herbert Marshall) qui l’a épousée en secondes noces, soupçonne une tentative d’assassinat, mais faute de preuves tangibles, la police retient la thèse de l’accident. A cette occasion, Frank fait la connaissance de la fascinante Diane (Jean Simmons), belle-fille de Catherine. Tombé sous son charme et malgré ses fiançailles engagées avec Mary (Mona Freeman), il accepte d’être engagé comme chauffeur au sein de cette famille : Diane lui a promis qu’avec l’aide de sa belle mère – qu’elle déteste – elle pourrait l’aider à concrétiser son rêve de monter un garage spécialisé dans les voitures de sport. Il deviennent alors amants mais Diane ne cesse de semer le trouble dans l’esprit de Frank jusqu’à l’inciter à croire que Catherine, par jalousie de la complicité qui l’unit à son père, a essayé de la tuer. Frank n’est pas dupe et lui laisse entendre qu’il pourrait bien s’agir du contraire. Il décide de rompre toute relation avec Diane pour renouer avec Mary. Mais l’envoûtante et mystérieuse Diane va réussir à lui faire changer d’avis : ce jour-là, il aurait mieux fait de se casser une jambe car dès lors, la glissade vers un abîme sans fin ne fait que commencer…

Analyse et critique

Otto Preminger, viennois d’origine, exilé aux USA en 1935, est depuis dix ans à Hollywood. Depuis la réalisation de son illustre Laura, et suite au succès inattendu de celui-ci, il s’est au début plus ou moins cantonné dans le genre qui lui a si bien réussi, le film noir. Viendront donc ensuite Crime passionnel (1945), Le Mystérieux Docteur Korvo (1949) et Mark Dixon détective (1950) pour ne citer que les plus connus. Le réalisateur vient de terminer The thirteen letter, remake du Corbeau de Henri-George Clouzot, lorsque Darryl F. Zanuck, président de la Fox, lui transmet une proposition de la RKO. Howard Hughes a alors sous contrat une actrice qu’il tient absolument à faire tourner encore une fois, actrice avec qui il vient d’avoir une violente dispute et dont il veut se débarrasser non sans l’avoir laissée auparavant entre les mains d’un réalisateur réputé pour sa rudesse et sa poigne de fer, son ami Otto Preminger par exemple qui devient à cette occasion l’homme de la situation, l’instrument idéal de sa vengeance. Il lui offre une liberté totale, la seule contrainte étant la durée de tournage, à peine 18 jours !

Preminger n’appréciant guère le script "Murder story" de l’écrivain Chester Erskine, confie sa réécriture à Oscar Millard et surtout Frank Nugent, homme qui vient auparavant de signer pour John Ford les scénarios du Massacre de Fort Apache, de La Charge héroïque, du Convoi des braves, de L’Homme tranquille et qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin puisqu’il sera encore à l’origine de ceux de La Prisonnière du désert du même Ford ou des Implacables de Raoul Walsh. On a connu pire comme filmographie ! Le tournage devant commencer sans plus tarder, la préparation est réduite au strict minimum et les scènes sont la plupart du temps écrites durant la nuit précédant leur réalisation. Quand on connaît la minutie et le pointillisme de Preminger, nous ne sommes pas étonnés qu’il ait jugé ces conditions de tournage exécrables. Et pourtant, phénomène absolument pas nouveau dans le Hollywood de l’époque, toutes ces contraintes, hâtes et contrariétés n’empêchèrent pas d’avoir pour résultat un bien beau film au fini parfait. Un film splendide mais qui ne m’a été facile d’apprécier à la première vision à cause d’une des caractéristiques récurrentes du cinéma de Preminger à l’époque, une certaine froideur clinique ; froideur en apparence puisque, comme chez tous les grands cinéastes, froideur qui recèle en fait un romantisme profond, le feu qui couve sous la glace en quelque sorte. Un film qui demande donc à ce qu’on l’apprivoise même si on ne le trouve pas immédiatement à son goût.

Un film noir sans être un polar puisque les éléments constitutifs de ce dernier genre sont peu présents ici : aucun des personnages principaux n’appartient de près ou de loin à la police. Dès la séquence initiale qui voit une ambulance s’enfoncer à toute allure dans la nuit, le spectateur pénètre en un territoire mouvant et étrange à la limite de l’onirisme, dans une histoire diabolique et fascinante unissant deux êtres que tout sépare. Dès le départ, un sentiment de fatalité pèse de tout son poids sur cette œuvre, la marque des plus grands films noirs. Robert Mitchum (il va sans dire que la nonchalance habituelle de l’acteur fait une nouvelle fois merveille dans Angel face) interprète un individu taciturne, assez frustre et désabusé qui traîne sa grande carcasse avec résignation, son seul rêve étant de pouvoir posséder un jour un garage ou de s’adonner au sport automobile. Il est fiancé à la jolie Mary mais nous avons du mal à ressentir de l’amour entre les deux, plutôt une "complicité d’agrément". La rencontre de Franck avec Diane va déclencher chez lui un certain regain d’intérêt au milieu de la grisaille qui a l’air de l’envelopper : l’homme blasé se découvre enfin une véritable passion pour une femme.


Cette rencontre participe de l’onirisme étrange et dérangeant qui nimbe le film. Alors que Laura apparaît d’abord sur un tableau, ici, c’est la musique qui va révéler l’héroïne aux yeux de Frank et du public, le thème étrange et profondément romantique de Dimitri Tiomkin. La caméra caressante suit Mitchum attiré par cette intrigante mélodie au piano qui sort du salon ; il y pénètre par curiosité et il découvre alors une femme au visage d’ange en train de jouer ce thème obsédant. Jean Simmons est absolument superbe et immédiatement captivante par sa beauté gracile. S’ensuit la fameuse scène de la gifle. Diane, frappée par une crise de nerfs en apprenant que sa belle-mère a failli mourir, Frank la gifle. Mais ce à quoi il ne s’attendait pas, c’est que cette gifle se retourne contre lui : "C’est bien pour les crises de nerfs mais la riposte n’est pas prévue" répliquera-t-il interloqué, amusé mais d’ores et déjà conquis. Etrangement, nous pressentons dès lors que Diane vient de prendre un ascendant sur son partenaire et qu’elle ne le perdra jamais. Mais Frank n’est pas un être faible pour autant, il ne sera jamais dupe du jeu et des mensonges de sa maîtresse. Seulement, il se résigne, impuissant à résister aux attraits de cette femme et privé par la même de toute possibilité de choix ; quand bien même, il souhaite prendre une décision, le charme de Diane vient l’en détourner. C’est une sorte de démission, d’envoûtement plus que de la faiblesse.

C’est donc bien Diane, "ange luciférien", qui mène le bal, qui soumet tous les autres à sa volonté : c’est elle qui se compare d’emblée à une sorcière dès la scène du bar : "J’ai garé mon balai en face". On pourrait presque parler d’un "climat fantastique et hypnotique" tellement les apparitions de Diane, surtout en début de film, sont fantomatiques. Ceci est dû en grande partie aux ellipses de Preminger et ses scénaristes : on la découvre au bar sans qu’on ait su qu’elle allait s’y rendre et n’est même pas dans le champ de la caméra quand elle y pénètre ; on entend seulement la porte s’ouvrir et on voit le regard du barman la remarquer. Scène suivante, elle se trouve attablée avec la fiancée de Franck sans qu’aucun indice nous ait appris auparavant qu’elle était entrée en contact avec Mary. En dehors de ces ellipses, l’exemple le plus flagrant de ce climat d’étrangeté est donné par cette très longue scène muette vers la fin où nous voyons Diane déambuler, perdue dans ses pensées, à travers toute la vaste maison : un vrai fantôme voire même une morte-vivante qui a déjà franchi la barrière de l’au-delà. [Sa ressemblance physique, notamment dans le regard, avec cet autre monstre d’autorité et d’obstination qu’est Vivien Leigh interprétant Scarlett O’Hara est assez frappante]. Jean Simmons incarne donc ici le modèle parfait de l’ingénue perverse et calculatrice, qui arrive à obtenir tout ce qu’elle avait prévu : "Je sais tirer des gens ce qui m’intéresse". Mais attention, c’est plus un problème psychologique et névrotique qui fait de Diane ce qu’elle est ; nous sommes ici loin de la garce intégrale dont le modèle pourrait être Barbara Stanwyck dans Assurance sur la mort de Billy Wilder ou Lana Turner dans Le Facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett.

Nous en sommes même très loin par le capital de sympathie que traîne malgré tout derrière elle Diane, contrairement à ses consœurs totalement privées de sentiments. Car oui, Diane est réellement amoureuse et son amour est possessif mais aussi très pur : elle est prête à s’accuser pour ne pas que son amant finisse en prison. Ce sont les autres (en l’occurrence les avocats) qui la poussent à ne pas le faire. Une femme maléfique car déséquilibrée : son amour pour son père (remarquable Herbert Marshall que l’on avait plus l’habitude de voir dans des comédies, de Lubitsch notamment) est aussi très troublant. Ayant devant nous un personnage aussi fascinant que Diane, il est assez aisé de se mettre dans la peau de Frank et de comprendre comment il se laisse entraîner sans rien faire, dans cette fatale descente aux enfers. Le spectateur que nous sommes se surprend à se laisser emporter avec une volupté certaine vers l’irrémédiable dénouement. Le style délié et élégant de Preminger est là pour nous prendre par la main et la beauté mortifère de certaines séquences font que nous ne pouvons pas résister au trouble délice que procure cette perle noire. La scène au cours de laquelle, à mi-film, Franck souhaite arrêter ses relations avec Diane mais sans y arriver est d’un lyrisme déchirant et la fabuleuse et enivrante partition de Tiomkin n’y est pas étrangère : à ce moment là, elle prend des allures de concertos pour piano de Rachmaninov, à savoir, parmi les moments les plus romantiques de la musique classique. Diane demande alors à Frank : "M’aimez vous ? " sur quoi il répond "Je suppose, mais avec vous comment être sûr ?". Magnifique !

Cette histoire d’une passion dévorante et obsessionnelle, cette inexorable plongée vers un abîme sans fond, d’un sombre romantisme, est menée de main de maître par un cinéaste qui sait comme nul autre installer cette ambiance de fatalité typique aux plus grands films noirs, aidé en cela par le remarquable travail de Harry Stradling à la photo. Une œuvre de commande vite expédiée mais qui au final vous laisse pantois : impossible d’oublier ces deux fins successives qu’il me démange de vous dévoiler ; je ne succomberai pas à la tentation mais cette image du taxi attendant vainement devant cette grande maison vide devrait vous hanter pendant un bon bout de temps. Mais laissons le mot de la fin à Jacques Lourcelles, journaliste ne tarissant jamais d’éloges quand il s’agit de parler de son cinéaste fétiche, véritablement inspiré quand il aborde n’importe laquelle de ses oeuvres : "Le style délié, élégant, glacial de Preminger, à la fois très proche et très détaché de son sujet, relève autant de la peinture que de la psychologie des profondeurs. La surface et le fond secret de l’œuvre ne font qu’un, sont appréhendés dans une seule visée qui a quelque chose de diamantaire. Au diamant, les films de Preminger empruntent d’ailleurs plusieurs caractéristiques, le brillant, les multiples facettes, la dureté, le mystère". Belle définition qui convient tout à fait à Un si doux visage.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 19 février 2007