Menu
Critique de film
Le film

Un monde à part

(A World Apart)

L'histoire

1963 à Johannesburg. Molly (Jodhi May), adolescente de 13 ans, ne voit que d'assez loin les abominations générées par le régime ségrégationniste de l’Apartheid, protégée qu'elle est par son milieu de Blancs assez aisé. Mais lorsque son père (Jeroen Krabbé), soupçonné de communisme, est obligé de fuir le pays et que sa mère (Barbara Hershey), journaliste qui lutte pour la liberté et les droits des Noirs, est emprisonnée durant 90 jours comme l’autorise la nouvelle loi à propos de n’importe quel "suspect", la jeune fille commence à prendre conscience de la réalité des injustices et des horreurs commises par le gouvernement sud-africain. Son passage à l’âge adulte ne va pas se faire sans heurts, non seulement chahutée puis ostracisée par ses amies mais également obligée de s’occuper de sa jeune sœur maintenant que ses parents sont "partis"...

Analyse et critique



Avant de devenir chef-opérateur à la fin des années 60, notamment pour Ken Loach (Kes) et Stephen Frears (Gumshoe), Chris Menges avait vécu quelques années en Afrique du Sud, comme cette année 1963 au cours de laquelle se déroule l’histoire du film. Il connaissait donc parfaitement son sujet lorsqu’il décida, en 1988, et sans hésiter, de passer pour la première fois derrière la caméra, dans le fauteuil de réalisateur, pour mettre en images le scénario de Shawn Slovo qui narrait son propre vécu d’adolescente à Johannesburg alors que l’Apartheid faisait rage. Une manière de rendre hommage à Ruth First, la mère de l'écrivain interprétée dans le film par Barbara Hershey, une femme courageuse qui avait été assassinée au Mozambique quelques années plus tôt, plus précisément en 1982. Alors qu'il était très en vogue depuis le début de la décennie pour avoir signé la photographie des plus grands succès de Roland Joffé, La Déchirure (The Killing Fields) et Mission, la production fit confiance à Chris Menges mais ne lui octroya malgré tout qu’un faible budget. Son intention n’étant pas de réaliser un film épique mais une modeste chronique, Menges réussit parfaitement à s’en accommoder et, au vu du résultat, on peut dire que rien n’y parait, la reconstitution d’époque semblant assez rigoureuse.


S’insérant dans un petit corpus de films consacrés au régime de l’Apartheid sortis à peu de temps d’intervalle dans les années 80, avec notamment Cry Freedom de Richard Attenborough avec Kevin Kline ou Une saison blanche et sèche d'Euzhan Palcy avec Marlon Brando, Un monde à part n’a malheureusement pas eu une couverture médiatique aussi considérable ; il en résulta un faible succès d’estime, loin de celui escompté par les critiques qui l'avaient vu et souvent grandement apprécié. Il reste de nos jours toujours aussi méconnu malgré sa réception élogieuse au Festival de Cannes, son Grand Prix du Jury et son triple prix d’interprétation féminine - tout à fait mérité - pour Jodhi May (la plus jeune comédienne a avoir reçu cette récompense), Barbara Hershey et Linda Mvusi. Il est toujours temps de le redécouvrir et de le faire sortir du relatif anonymat qu'à mon humble avis il ne mérite pas, d’autant qu’il pourrait bien au contraire s’avérer le meilleur film sur ce sujet politique dramatique.



Certains bien-pensants d’aujourd’hui s’offusqueront très probablement du fait que le film a été réalisé par un Blanc et que les personnages noirs ont une moindre importance au sein de l’intrigue. Puisque cette idée est à la mode, laissons-les croire que seul un Noir aurait eu la légitimité de réaliser un film sur leurs propres conditions et ne nous arrêtons pas sur de telles idioties, d’autant qu’en l’occurrence le projet est l’adaptation du livre d’une femme blanche qui a narré cette chronique d’après sa propre expérience alors qu’elle était encore adolescente. Ces ignominies vues à travers le prisme du regard d’une jeune fille assez éloignée de ces abjections, par son appartenance à une classe sociale aisée, constituait une très bonne idée, le ton du film s’en ressentant, très loin d’un quelconque moralisme emphatique à la sauce hollywoodienne - pas nécessairement condamnable d’ailleurs, Cry Freedom étant loin d’être un mauvais film - plus proche de celui d’un récit sobre et sans artifices. Ce qui n’en fait pas pour autant un film dénué de puissance, les rares séquences violentes n’en acquérant au contraire que plus de force. Efficaces sans avoir besoin d’être graphiquement insupportables ni grandiloquentes, elles possèdent le pouvoir de susciter l’indignation et la révolte. Exemple d’une de ces séquences se situant au début du film au cours de laquelle Molly assiste de loin à un accident : un Noir est renversé par une voiture sans que cela n’émeuve grand-monde, le conducteur s’enfuie sans se retourner, personne ne vient en aide à l’accidenté et les autorités policières ne cherchent pas à poursuivre le coupable. Pas de cris outranciers ni de commentaires attendus, juste les regards pleins d’interrogations et de pitié de Molly et de sa mère.


Comme l’a très bien expliqué Stéphane Hessel dans son célèbre et récent essai, l’indignation qui est le ferment de l’esprit de résistance contre toute injustice, un tel film - malgré les éventuels défauts relevés par certains comme la tiédeur, l'académisme, la fadeur... que néanmoins je ne partage pas du tout, même si je comprends la raison de leur mise en avant - demeurera toujours salutaire et utile pour se souvenir que si cet avilissement cet abus de pouvoir se sont déjà produits, ils pourraient encore se reproduire sous des régimes sans éthique, fustigeant les droits de l’homme pour mieux sauvegarder la souveraineté nationale. Sauf que Chris Menges et sa scénariste s’appesantissent plus longuement sur la description d’une famille chahutée par la vie quotidienne sous le régime ségrégationniste, et surtout sur le portrait de l’ainée des deux filles et ses difficultés lors du passage à l’âge adulte, que sur les drames vécus par ses parents ou ses connaissances de couleur noire, tout du moins pendant une bonne moitié du film. Non pas que ces derniers soient évacués mais, plus qu’ils ne viennent s’inviter sur le devant de la scène, ils forment avant tout un arrière-fond pour trois magnifiques portraits de femme. Au début, on se préoccupera d'ailleurs surtout des relations que Molly entretient avec ses parents, sa sœur, sa grand-mère ou les amis de son âge, qu’ils soient blancs ou noirs, au travers de modestes séquences de la vie quotidienne.



La description du passage à l’âge adulte de cette attachante adolescente est d’ailleurs parfaitement bien ressenti et rendu à l'écran. Comme la plupart des filles de son âge, à la puberté Molly commence à se révolter, à se révéler égoïste, susceptible, possessive et accaparante, à vouloir avant tout qu’on la regarde et qu’on s’occupe d’elle, remontée autant contre sa petite sœur que contre sa grand-mère qui l’agacent toutes deux tout autant. « Ne se sentant plus un bébé », elle a également du mal à supporter que sa mère ne se soit pas confiée plus tôt quant aux activités de leur couple. Cette dernière, ayant estimé sa fille encore trop jeune, ne lui avait jamais révélé son combat politique pas plus que celui de son mari dont elle lui a toujours caché la vérité sur son "départ". Molly va donc grandir en prenant conscience du monde qui l’entoure et de ses injustices, les droits niés aux Noirs, les réunions publiques interdites, les emprisonnements abusifs et les morts dans de curieuses circonstances. La nouvelle loi des 90 jours qui autorise les autorités à interpeler, emprisonner et détenir quiconque est estimé suspect afin de pouvoir sans mandat l’interroger et lui soutirer des informations, va la frapper de plein fouet puisque sa mère va être une des premières à en être victime. Deux fois de suite d’ailleurs puisqu’au bout des trois premiers mois de détention dans de très mauvaises conditions, elle sera de nouveau arrêtée et incarcérée pour une durée à nouveau égale, ce qui va marquer le début de l’implication de la jeune fille dans la lutte après qu’elle a mis le doigt sur les iniquités qui se déroulaient en dehors de sa "communauté". D’autant plus que Molly commence elle-même à être ostracisée par ses amis qui ne souhaitent plus fréquenter la fille d’un traitre et d’une prisonnière politique d'autant qu'elle entretient également des relations amicales avec certains Noirs. Après la tentative de suicide de la mère pour échapper à la torture et son retour au foyer, la famille va de plus être sous surveillance quotidienne, ce qui va rendre leur vie encore plus pénible sans que jamais le film, lui, ne le soit.


Un monde à part est un long métrage à prendre plus comme une chronique adolescente sur fond d'Apartheid - un régime qui vivait ses derniers soubresauts en cette année 1988 - que comme un violent pamphlet, même si dans ce domaine le film se révèle efficace sans pour autant s'approprier les travers, les clichés et les lourdeurs des réquisitoires manichéens. Aidé par une remarquable interprétation d’ensemble, une superbe BO de Hans Zimmer, dont il s’agissait du premier travail en solo après sa longue collaboration avec Stanley Myers, ainsi que d’une très belle photographie - aussi pastelle que le ton du récit -, Chris Menges nous livre - à l’instar de sa bouleversante dernière séquence des obsèques d’un militant noir mort sous la torture et des prémices de la révolte qui s’ensuivent - une œuvre touchante et toute en subtilité. Molly ayant compris que ses parents activistes se battaient pour rendre le monde meilleur, elle accepte enfin pour que cela puisse perdurer de ne pas avoir une vie "normale" comme la plupart des enfants de son âge et de son entourage mais de se confronter à la brutale réalité de la vie en Afrique du Sud pour faire avancer les choses et faire tomber ce système oppressif. Admirable !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 19 septembre 2017