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Critique de film
Le film

Un mariage compliqué

(Holiday affair)

Partenariat

L'histoire

Jeune et ravissante veuve, Connie élève seule Timmy, son fils de six ans. Au moment de Noël, elle se rend dans un grand magasin pour faire de l’espionnage commercial. Steve, un des vendeurs, tombe sous le charme de sa cliente. Conscient de son attitude suspicieuse, il accepte malgré tout de lui rendre service au détriment de son poste…

Analyse et critique

En 1949, Robert Mitchum est ce que l’on peut appeler la nouvelle coqueluche de la RKO, son acteur viril par excellence, capable de dominer des films noirs tendus. Les films qu’il enchaîne alors font bel effet et séduisent le public. A la force du poignet, et cela surtout depuis le fameux Story of G.I. Joe de William Wellman, Mitchum affine son style et tourne avec une kyrielle de grands metteurs en scène. En 1947, Pursued de Raoul Walsh et Feux croisés d’Edward Dmytryk confirment ce statut de star naissante. La même année, c’est La griffe du passé de Jacques Tourneur qui lui donne la consécration. Son couple tragique avec Jane Greer fonctionne et donne au film un succès prestigieux. Dès lors, Mitchum est le nouveau « tough guy » du film noir, le dur à cuire au visage impassible, à la fois cool et rassurant, sans jamais non plus être dénué d’une touche de bestialité effrayante, chose que fera énormément ressortir La nuit du chasseur de Charles Laughton en 1955. Ce paradoxe offre également une identité à l’acteur, sur l’écran il interprète ses personnages d’une manière qui n’appartient qu’à lui… C’est la marque des grands. Seulement voilà, Robert Mitchum est un individualiste, un noceur, et le studio éprouve des difficultés à contrôler sa vedette. Point d’orgue de cette fracture, l’affaire de consommation de majijuana pour laquelle la star est condamnée fait la une des journaux. Dans un Hollywood encore policé par la commission Hays (dont le champ d’action allait parfois bien au-delà du simple contrôle du montage d’un film), il est important de préciser que la réputation de l’acteur n’en ressort pas grandie. La série B Ca commence à Vera Cruz de Don Siegel obtiendra un large succès malgré cette affaire. Mais la RKO ne compte pas en rester là et propose à Mitchum de faire un film pour rehausser son image publique : une comédie familiale dont la sortie sera calée sur la veille de Noël. Projet original pour la star dont c’est la première incursion dans une comédie, Un mariage compliqué sera réalisé par Don Hartman, un faiseur sans génie uniquement présent pour mettre en valeur la distribution. Car aux côtés de Mitchum, c’est la ravissante Janet Leigh (encore débutante, quoique très en vue à Hollywood) qui sera l’atout charme de l’entreprise. Le film obtiendra un gros succès et Robert Mitchum continuera un temps à la RKO, avant de travailler sous l’égide de certaines des Majors hollywoodiennes les plus prestigieuses dès le milieu des années 1950.

Néanmoins, Un mariage compliqué n’est pas représentatif de ce que la très débrouillarde RKO savait faire de mieux. Si l’on ne peut éluder son succès en salles et sa parfaite coordination avec son époque, le film n’assure cependant pas réellement le spectacle. En ce sens, le studio prouve une fois encore que la comédie n’est pas sa spécialité artistique, loin de là : Cary Grant assure au genre une visibilité importante grâce à quelques productions calibrées et sans grande saveur (Mon épouse favorite, La course aux maris, Un million clés en main…) et, en dépit de quelques véritables réussites déjà un peu anciennes (L’impossible monsieur Bébé de Howard Hawks en 1938), leurs productions dans le genre font pâle figure comparées à celles de la MGM ou de la Paramount, par exemple. Le film d’Hartman n’échappe pas à la règle. Le scénario brasse les bons sentiments sans savoir comment les rendre digestes, les péripéties s’enchaînent mollement et sans provoquer de réel attachement aux personnages… Pire encore, l’ensemble du film n’est pour ainsi dire pas très drôle. L’ouverture était bonne, l’idée de départ amusante, mais l’abondance de situations topiques sans intérêt et l’inéluctable attirance des personnages principaux ne présageait en fin de compte pas grand-chose d’enthousiasmant. En outre, tout le monde semble trop humaniste envers son prochain pour que l’on y croie sincèrement. En ce sens, il s’agit bien d’un film de Noël pur jus où la gentillesse et la bienveillance prédominent, du bas de l’échelle sociale à ses sommets vieillissants. Du vendeur au grand cœur au PDG qui trouve du temps pour écouter un petit garçon, tout cela semble effectivement bien familial. Curieusement, le défaut n’est pas celui auquel l’on penserait, car somme toute, nous avons déjà vu plus sirupeux, moins original et moins prometteur dans l’histoire du cinéma hollywoodien. Le problème vient de ce que le film ne parvient jamais à trouver son rythme, son discours véritable et surtout semble tout à fait superficiellement dédié à la personnalité de son acteur principal : Robert Mitchum. Il était déjà courant à l’époque de produire un film autour d’une star, mais en ce cas le studio négligeait très rarement le projet en ce qu’il avait d’artistique. Le potentiel pouvait parfois manquer son but et l’entreprise s’avérer ennuyeuse, mais très rarement superficielle. Il s’agissait de mettre en valeur la tête d’affiche, certes, mais de ne pas sous-estimer la valeur du film lui-même. Une erreur qu’a visiblement commise la RKO en ces lieux : le projet semble totalement adapté à une tendance (un projet rapide pour un succès rapide), sans jamais chercher à surpasser cette condition.

Malheureusement, Robert Mitchum va lui-même à contre-courant du film. Pourtant, l’acteur prouvera largement par la suite ses qualités comiques (El Dorado, Deux sur la balançoire, sans oublier le méconnu mais excellent Madame Croque-maris). Il semble ici complètement dépassé par la situation. Son allure et son interprétation hésitent constamment entre le film noir et la comédie, et l’humour des situations n’émane jamais de lui. Trop machiste pour être plaisant, trop directif pour attirer la sympathie, Mitchum irrite, chose très rare dans sa carrière. A ses côtés, Janet Leigh affiche un visage splendide et prend son rôle au sérieux, mais jamais elle ne donne l’impression de faire corps avec son partenaire. Cette histoire d’amour finit donc par lasser et surtout ne convainc guère. Janet Leigh est par ailleurs beaucoup plus à son aise dans les scènes où elle incarne une mère seule face à son petit garçon qu’elle élève parfois dans l’erreur. La perte d’un mari à la guerre et la difficulté de travailler et d’élever son enfant à cette époque, voici des thèmes effectivement originaux mais traités trop succinctement. Les dialogues souvent plats et chargés d’une morale bon enfant sont pour beaucoup dans cette impression d’échec relatif. On y apprend que Noël reste Noël, que tout y est blanc et que les rêves d’une existence simple peuvent se concrétiser. Avant et après, d’autres l’ont beaucoup mieux raconté. En fin de compte, Un mariage compliqué n’est de toute évidence pas le film espéré, et la distribution n’y arrange rien, confortablement installée dans une série de personnages sentimentaux trop polis pour être honnêtes. Il reste aujourd’hui un film oublié et dont l’exhumation n’a rien de formidable.

La RKO a produit une comédie romantique sans relief, sans piquant, dans laquelle Robert Mitchum ne trouve pas sa place. La faute à une entreprise qui n’avait ni franchement l’envie ni le courage de lui donner une autre stature que celle qu’il arborait depuis quelques temps. Un essai manqué donc, mais sans incidence sur la carrière de qui que ce soit.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 6 septembre 2011