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Critique de film
Le film

Un jour à New York

(On the Town)

Partenariat

L'histoire

Trois soldats de la marine américaine, Gabey (Gene Kelly), Chip (Frank Sinatra) et Ozzie (Jules Munshin), débarquent à New York pour une journée de permission. Ils ont seulement 24 heures pour découvrir la ville et comptent bien les mettre à profit non seulement pour la visiter de long en large mais aussi et surtout pour faire des rencontres... féminines de préférence. Ils font ainsi la connaissance d'une conductrice de taxi, Brunhilde (Betty Garrett), qui ne souhaite qu’une seule chose, conduire le timide Chip jusqu’à son appartement, d’une étudiante en paléontologie, Claire (Ann Miller), qui tombe sous le charme "préhistorique" d’Ozzie, ainsi que d’Ivy (Vera-Ellen), élue "Miss Métro" du mois, qui fait tomber Gabey en pâmoison. Malheureusement ce dernier perd immédiatement sa trace dans la cohue new-yorkaise. Il entraîne alors ses deux compères et leurs nouvelles conquêtes dans une course effrénée à travers la ville afin de la retrouver. Ils seront tous réunis au sommet de l’Empire State Building après de rocambolesques aventures, ayant entre autres fait s'écrouler un dinosaure, s’étant déguisés en femmes orientales à Coney Island et s’étant fait courser par la police...

Analyse et critique

"New York New York, it's a Wonderful Town"... Après un prologue d’une grande délicatesse qui nous fait découvrir un ouvrier saluer en chantant le lever du soleil alors que les quais de New York respirent encore la quiétude (I'm Feeling Like I'm Not Out Of Bed), On the Town démarre alors sur les chapeaux de roue avec, sur cette célèbre et revigorante mélodie, en "gars de la marine" non moins que Gene Kelly, Frank Sinatra et Jules Munshin découvrant émerveillés la ville qu'ils vont pouvoir sillonner durant 24 heures de permission, chacun allant en profiter pour vivre une romance dans ce même court laps de temps. L’intrigue ne tient que sur ce pitch d’une extrême minceur sans que cela ne puisse être considéré comme un défaut, le genre ayant de tout temps et dans la majorité des cas recherché avant tout l'entertainment et non la profondeur psychologique ou quelconques enjeux dramatiques. Malgré tout, le rythme ne faiblira quasiment jamais, si ce n’est dans le dernier tiers avec notamment son ballet un peu redondant. Mais ne commençons pas à bouder notre plaisir car, malgré ses quelques insignifiants défauts, le premier film de Stanley Donen fait indéniablement partie des sommets de la comédie musicale hollywoodienne !

La comédie musicale On the Town, basée sur le ballet de Jerome Robbins intitulé Fancy Free, fit les beaux jours de Broadway au milieu des années 40 ; elle connut 462 représentations dans les théâtres de New York de décembre 1944 à février 1946. La musique était composée par Leonard Bernstein (qui signera plus tard celle du célébrissime West Side Story) et le livret par le duo Adolph Green & Betty Comden, duettistes qui seront également à l’origine de ceux de Chantons sous la pluie (Singin’ in the Rain) et de Tous en scène (The Band Wagon), autant dire pas moins que les deux comédies musicales les plus appréciées de la plupart des historiens et critiques de cinéma. Pour le spectacle On The Town, les deux librettistes s’essayèrent même à jouer, tenant alors les rôles que reprendront au cinéma Ann Miller et Jules Munshin. Sur scène, l’intrigue faisait parfois référence à la Seconde Guerre mondiale, des détails qui furent supprimés de la version cinématographique dont seules quatre chansons originales furent reprises, les autres ayant été ajoutées et signées par Roger Edens. Ces dernières, loin de nuire à l’harmonie de l’ensemble, n’ont au contraire rien à envier à celles du grand compositeur américain. C'est d'ailleurs Edens qui est à l'origine de la séquence la plus mémorable du film, la "drôlissime" et déchainée Prehistoric Man chantée et dansée par Ann Miller, Betty Garrett, Gene Kelly, Frank Sinatra et Jules Munshin, délurés comme jamais. Il est également l'auteur de la sublime You're Awful, Awful Nice to be with chantée en duo par Frank Sinatra et Betty Garrett en nocturne au sommet de l'Empire State Building. Si l’on ajoute à ces deux titres l'euphorisante leçon d’optimisme et d’amitié que représente Count on me ou le dynamique et joyeux On the Town, on se rend compte que le fait de faire se côtoyer Bernstein et Edens n’aura pas été une mauvaise idée.

Mais cette adaptation cinématographique du spectacle de Broadway a failli ne pas voir le jour. En effet, selon Arthur Freed dans sa biographie, Louis B. Mayer ainsi que d’autres pontes de la MGM, n’appréciant guère la version scénique, regrettèrent d’en avoir acquis les droits. Le projet est néanmoins lancé ; c’est George Abbott (le metteur en scène du spectacle et futur collaborateur de Donen sur au moins un chef-d’œuvre, Pique-nique en pyjama) qui est d’abord pressenti par le studio du lion pour réaliser le film avant que le projet n’atterrisse entre les mains de Stanley Donen et Gene Kelly. Ce dernier avait déjà prouvé son talent de cinéaste / chorégraphe l’année précédente en concoctant la mise en scène et la chorégraphie de la très belle séquence The Slaughter on Tenth Avenue dans le sympathique Words and Music (Ma vie est une chanson) de Norman Taurog, un biopic des compositeurs Lorenz Hart et Richard Rodgers, respectivement interprétés par Mickey Rooney et Tom Drake. Quant à Stanley Donen, il n’a alors que 25 ans en cette année 1949 et On the Town sera son premier film en tant que réalisateur. Petit retour arrière sur ce tout jeune homme pour connaître très brièvement le parcours qui l’a amené à collaborer avec Gene Kelly. Il débute donc comme danseur à Broadway dans Pal Joey, spectacle au cours duquel il se lie d’amitié avec Kelly, alors vedette du spectacle. Sur Best Foot Forward, Gene Kelly, qui en règle la chorégraphie, l’embauche comme assistant ; c’est le début de leur courte mais belle collaboration. Donen se rend ensuite à Hollywood pour jouer dans l’adaptation cinématographique de ce musical réalisé par Edward Buzzell avec Lucille Ball en tête d’affiche. Il n'en repartira plus !

Il assiste ensuite Gene Kelly pour les chorégraphies de La Reine de Broadway (Cover Girl) de Charles Vidor (dans lequel l'acteur danse avec Rita Hayworth), et c’est de lui qu'émerge l’idée géniale de faire danser le marin interprété par Kelly avec la souris Jerry dans Escale à Hollywood (Anchors Aweigh) de George Sidney. En cette fin de décennie, la MGM ayant été grandement convaincu par le duo Frank Sinatra / Gene Kelly dans Anchors Aweigh cherche à renouveler l’expérience. Ce sont Donen et Kelly qui écrivent alors l’histoire de Match d’amour (Take Me Out to the Ball Game) que réalise l’immense Busby Berkeley dont ce sera l’ultime film ; Donen se retrouve également Unit Director sur cette comédie musicale mésestimée, pourtant très amusante et agréable. Cette même année, Stanley Donen, toujours en collaboration avec Gene Kelly, réalise son premier film, celui qui nous concerne donc ici, reprenant quatre des comédiens du film de Berkeley - le trio masculin ainsi que Betty Garrett. Les deux hommes feront à nouveau ensemble l’indémodable Chantons sous la pluie en 1952 ainsi que, trois ans après, le très beau et mélancolique Beau fixe sur New York (It's Always Fair Weather). Ce dernier connaitra malheureusement un cuisant échec (totalement immérité) et marquera la fin de leur travail en commun. Sur le tournage d'Un Jour à New York, Stanley Donen a toujours dit ne pas s’être rendu compte que lui et Gene Kelly innovaient. Pourtant, de nos jours le film est logiquement réputé pour avoir sorti la comédie musicale hors des studios.

En effet, un bon cinquième de la durée d’On the Town a été filmé dans les extérieurs réels des rues de New York, ce qui ne s’était encore quasiment jamais vu dans le genre par excellence du tournage en studio. Donen et Kelly auraient voulu faire encore plus mais ils furent dans l’obligation de réintégrer les plateaux de la MGM après cinq jours de tournage en plein air, ce qui aboutira à des séquences en extérieur contenant quelques transparences, cependant assez bien intégrées pour que l’ensemble demeure harmonieux. Cette innovation étant indiscutable, il ne faudrait cependant pas croire qu’elle ait été destinée à rendre le film plus réaliste ; ce qui n’est absolument pas le cas (soupireront d’aise les mordus de musicals traditionnels) et ce qui n’était d’ailleurs pas dans les intentions des auteurs qui ont seulement tenu à aérer l’intrigue. Ces nouvelles expérimentations porteront cependant leurs fruits, les premières séquences du film paraissant encore aujourd’hui très modernes, que ce soit le prologue avec le grutier saluant l’arrivée d’un nouveau jour ou encore le fameux New York New York composé de multiples plans de nos trois marins en goguette dans les différents lieux typiques de Big Apple : le Brooklyn Navy Yard, Wall Street, Columbus Circle, la tombe de Ulysses S. Grant, Central Park, la Statue de la liberté, le pont de Brooklyn... Les transparences seront surtout intégrées lors des scènes qui se déroulent en voiture ou en haut de l’Empire State Building.

Outre l’aération du spectacle, les deux réalisateurs ne seront pas en manque d’inspiration et d’inventivité formelle. Prenons pour exemple cette utilisation des heures apparaissant à l’écran façon annonces télégraphiques comme s’il s’agissait de news ou bien encore ces ballets expressionnistes, abstraits et minimalistes, dépouillés de tous décors autres que des aplats de couleurs figurant le fond ou des figures géométriques simulant les "reliefs". Ce sera le cas à deux reprises : au début avec le délicieux Miss Turnstiles, les marins s’imaginant comment pourrait se comporter dans la vie réelle la jolie fille sur laquelle ils ont flashé à partir des affiches dans le métro ; dans le dernier tiers avec A Day in New York, sorte de résumé onirique de ce qui s’est passé depuis le début de la journée. Si l’ensemble de ce numéro s’avère assez redondant et trop sérieux d’un seul coup au vu de ce qui a précédé, l’extrait du ballet voyant Gene Kelly et Vera-Ellen dansant quasiment en ombres chinoises se détachant dans la lumière d’un spot rouge sur une barre de danse se révèle d’une rare sensualité et d’une grâce certaine. Connaissant ce qu’il fera seul par la suite (Invitation à la danse notamment), il est fort à parier que ce sont deux numéros mis en scène par Gene Kelly. Reprenant la même idée à peu près au même moment du film, les réalisateurs feront néanmoins beaucoup mieux avec le superbe Broadway Melody de Chantons sous la pluie.

Un jour à New York, ce tourbillon d’un dynamisme communicatif et d’une étonnante énergie, est aussi l'un des films les plus délurés qui soit, sans fausse pudibonderie ; il faut voir Betty Garrett et Ann Miller quasiment nymphomanes, sauter sur leurs amants d’un jour sans grande pudeur ni retenue ! Un rythme d'enfer, une vitalité de tous les instants, Stanley Donen et Gene Kelly s'en donnent ici à cœur joie, nous communiquant leur enthousiasme juvénile à l'occasion de leur premier film en tant que réalisateurs. De leur côté, les comédiens ne déméritent pas, semblant avoir pris un plaisir fou sur le tournage, y compris d’ailleurs les seconds rôles dont une Alice Pearce (qui tenait déjà sur scène le même rôle de la colocataire enrhumée) aussi amusante que touchante, notamment lors de sa dernière scène pleine de tendresse avec Gene Kelly. Une comédie musicale à l'opposée de celles par exemple tournées par Vincente Minnelli car ici point d'élégance mais une frénésie non dépourvue d'une trivialité souvent réjouissante. Si la dernière partie semble parfois légèrement s’essouffler, nous n’en voudrons à personne d’autant que le film se termine superbement, comme il avait commencé, nous faisant retrouver l’ouvrier le lendemain, au petit matin, au moment où trois autres marins sont sur le point de se lancer à l’assaut de New York. La ville s'est révélée un personnage à part entière du film, presque aussi important que nos six "héros" remarquablement bien campés par six habitués du genre, tous parfaitement rodés pour le chant, la danse et le jeu d'acteur.

100 minutes drôles, euphorisantes, jubilatoires et enlevées pour un musical coloré qui nous laisse pantois, le sourire aux lèvres ! Une bouffée d’air frais et une sacrée dose de bonne humeur qui devraient être conseillées à tous ceux qui souffrent de morosité ; vous serez remboursés si vous n'êtes pas satisfaits par mon ordonnance !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbuckler films

DATE DE SORTIE : 30 decembre 2015

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Par Erick Maurel - le 30 décembre 2015