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Critique de film
Le film

Un crime dans la tête

(The Manchurian Candidate)

Partenariat

L'histoire

L’intrigue du film peut être résumée de la façon suivante : le capitaine Bennet Marco (Frank Sinatra), de retour de la guerre de Corée, fait des rêves récurrents impliquant son bataillon ainsi que le Sergent Raymond Shaw (Laurnce Harvey) dans une sorte de séance d’hypnose collective dirigée par ce qui paraît être un ensemble d’émissaires de pays communistes. De son côté, cet imbuvable Sergent, qui reçut la médaille d’honneur de l’armée américaine à la suite de la recommandation de Marco, est accueilli triomphalement par sa mère (Angela Lansbury) et son beau-père le Sénateur John Iselin (James Gregory), deux anti-communistes enragés. Il va tenter de s’émanciper de son environnement familial castrateur et surtout de cette mère qu’il hait au plus profond de lui-même.

Marco quant à lui est au bout du rouleau, détruit par ses cauchemars incessants. Il est seul dans la tourmente jusqu’au moment où il apprend qu’un autre membre de son ancienne équipe fait des rêves similaires, ce qui va pousser les autorités militaires à le prendre au sérieux. Dès lors, il sera chargé de trouver ce qui ne tourne pas rond chez lui et chez Raymond qui est clairement au centre de ses visions nocturnes. Cette enquête éprouvante le conduira à découvrir que Raymond a été manipulé comme lui, mais également contrôlé par une personne dont ils ignorent l’identité et surtout le but. C’est cette enquête qui constitue la trame du film.

Analyse et critique

John Frankenheimer commença sa carrière dès les débuts de la télévision américaine en 1954 et dirigea plus de 150 shows télévisés avant de passer au cinéma en 1961. On peut constater que son style visuel est à son apogée dès ses premières oeuvres cinématographiques ; il avait eu largement l’occasion d’expérimenter le travail sur la caméra et les différents objectifs de même que le montage durant les 7 années passées à la télévision.

La qualité majeure de son cinéma est de prendre le spectateur aux tripes à l’aide d’images fortes et souvent indélébiles, imposant sa propre vision du sujet comme une évidence indiscutable. Il ne craint pas de choquer ou de provoquer des réactions violentes dans son public et ce quel que soit le type d’oeuvres qu’il réalise (petites ou grosses production). Pour se faire, sa mise en scène est toujours le fruit d’un énorme travail au cours duquel il met sur pied des structures complexes aux mouvements de caméra audacieux et jamais gratuits, ce qui associé à sa connaissance du montage lui permet de surprendre et d’accrocher le spectateur comme peu de réalisateurs en sont capables.

On dénote chez lui une prédilection pour les sujets difficiles et psychologiquement fouillés, les intrigues torturées, qui sont la preuve d’une grande ambition. Il est donc aisé d’isoler dans sa longue filmographie le thème récurrent d’un monde cruel qui induit une confusion mentale, souvent sévère, chez les héros qui se révèlent le plus souvent être des inadaptés sociaux. La virulente dénonciation critique de l’inhumanité et de l’âpreté du fonctionnement de notre société moderne et de ses dirigeants (folie et paranoïa) est au centre de son univers. Un pessimisme justifié et un sens de l’absurde ravageur hantent son œuvre et l’aspect dérangeant qui en résulte peut expliquer en partie le succès mitigé de la plupart de ses films, le grand public n’aimant généralement pas trop être bousculé et ébranlé dans ses certitudes.

Il en résulte un style précis, flamboyant et très travaillé, mais également une thématique évoluée et passionnante ainsi qu’une conscience sociale élevée. Pourtant l’oeuvre de Frankenheimer est toujours largement sous-estimée en France alors qu’il possède de façon évidente les qualités des plus grands cinéastes. Si ses meilleures réalisations n’atteignent peut-être pas la "perfection" des plus grands chefs-d’oeuvre du fait de leur énergie et de la fougue qui le conduisent à être parfois excessif voire grandiloquent, on ne peut certainement pas le taxer d’académisme, loin de là.. Malgré leurs petits défauts, ses films les plus passionnants démontrent en effet sa capacité à être en avance sur son temps et ce aussi bien au niveau de la mise en scène que des thèmes abordés et de leur traitement. Toutefois, il faut bien avouer qu’après 1970, la qualité de ses oeuvres connut une baisse significative due à un alcoolisme sévère qui gâcha sa vie et son travail dans des proportions dramatiques.

Une réhabilitation s’impose donc comme une nécessité afin de faire découvrir ce grand artiste à tous les spectateurs qui sont malheureusement passés à côté de la richesse, de la subtilité et de la puissance de ses plus grandes réussites : The Birdman of Alcatraz, The Manchurian Candidate, Seven Days in May, The Train, Seconds, The Fixer, The Gypsy Moth et I Walk The Line.

Le thème central de The Manchurian Candidate est une réflexion sur le "contrôle" que son scénariste George Axelrod a tiré du roman éponyme de Richard Condon et que John Frankenheimer a su amplifier par le biais d’un mise en scène éblouissante. Cette réflexion est élargie à ses conséquences et moyens de contrôle que sont le pouvoir, les manipulations qui en découlent et la peur générée chez les victimes. Le scénario d’Axelrod est vraiment remarquable en ce sens qu’il ne craint pas de dénoncer le fait que les médias cherchent par tous les moyens à contrôler nos pensées. Mrs Iselin est à ce titre le personnage phare de cette démonstration de lavage de cerveau que subissaient en permanence les citoyens de l’époque, qui n’avaient pas eu le temps de prendre la mesure de la puissance mystificatrice des médias. Elle régente la vie affective de son fils, détruit son équilibre mental et elle manoeuvre l’opinion publique par l’intermédiaire de son époux le Sénateur Iselin.

Les personnages de Raymond et de Marco expriment parfaitement l’angoisse générée par le fait d’être soumis à la volonté d’une tierce personne contre son gré. Cet aspect du film souligne également de façon irréfutable la crainte que suscitait chez bon nombre d’Américains ce que l’on a coutume d’appeler le McCarthysme. En 1959, le fait d’être catalogué communiste signait presque votre arrêt de mort sociale.

Le film frappe par sa capacité à fonctionner à divers niveaux, mélangeant les ingrédients de différents styles et genres avec une grande aisance. Il est en premier lieu un thriller d’une efficacité rare où Frankenheimer réussit à nous passionner pour le déroulement de l’enquête de Marco et installe un suspense redoutable lors de nombreuses scènes dont l’éblouissant final. Quel va être le sort de Raymond, quelle est l’identité de son manipulateur, à quelle mission est-il destiné ?

C’est aussi un film dont l’aspect politique est très important surtout si on le replace dans son époque, celle troublée de la guerre froide du début des années 60. En effet, la perspective de voir son pays infiltré et dirigé par les communistes a de quoi effrayer plus d’un Américain, mccarthyste ou non.

Il s’agit également d’une comédie qui se sert du rigolard psychiatre asiatique Yen-Lo et du grotesque Sénateur Iselin pour illustrer son humour caustique et cynique. La séquence de la soirée chez les Iselin est à ce titre un grand moment irrévérencieux qui réussit à la fois à amuser le spectateur et à faire ressortir l’absurdité de la situation politique de l’époque et de ses dirigeants.

De plus, l’aspect dramatique est une autre composante majeure de l’oeuvre. La relation destructrice qu’entretient Raymond avec sa mère, l’histoire d’amour qu’elle lui a gâchée et le fait qu’il ne soit pas du tout maître de son destin offrent au personnage une dimension poignante et forte. Parallèlement, l’état pathétique de Marco lorsqu’il est sous l’emprise de ses rêves perturbateurs est essentiel pour l’adhésion du spectateur à son personnage.

Du dramatique on passe au tragique (au sens le plus fort du terme) par le personnage de Raymond. Il doit tuer par programmation des êtres proches ou qu’il aime. Redevenu autonome, il tuera de sa propre main son beau-père puis sa mère. Enfin, il sera acculé au suicide par désespoir, victime touchante de toute cette manipulation.

The Manchurian Candidate se révèlera de surcroît être une oeuvre prophétique dont l’avenir verra se réaliser beaucoup des hypothèses qu’avait imaginé Richard Condon dans son roman et auxquelles Axelrod et Frankenheimer ont su donner une illustration cinématographique qui nous laisse souvent pantois. Ainsi, la parfaite démonstration du pouvoir que peuvent avoir les femmes d’hommes politiques sur leurs époux et surtout de la discrétion de cette emprise qui leur permet d’agir à leur guise dans le plus grand secret est parfaitement représentée par le personnage de Mrs Iselin. De même, l’exagération des moeurs de la communauté politique (la fête organisée par les Iselin) permet de souligner l’aspect carnavalesque et grotesque que prendront par la suite les campagnes électorales aux Etats-Unis. L’anticipation du pouvoir hypnotique et manipulateur qu’aura la télévision à échelle mondiale est d’une justesse et d’une précision remarquables. Les Américains étant les pionniers dans ce domaine, leur art de la mystification télévisuelle si brillamment exposé ici atteindra son paroxysme dans les années 90 avec la couverture de la Guerre du Golfe.

Mais ce qui reste le plus troublant dans ce génie d’anticipation est la fiction de l’assassinat d’hommes politiques, fiction qui devint réalité 13 mois à peine après la sortie du film avec la mort du président Kennedy. D’ailleurs, Frankenheimer et son oeuvre furent montrés du doigt ; on leur attribua une responsabilité dans la motivation de Lee Harvey Oswald. De plus, Raymond Shaw présentait de nombreuses similitudes psychologiques avec celui-ci, ce qui ne fit que renforcer les accusations. Une expression fort usitée fut même créée pour désigner une personne dont on a lavé le cerveau ou qui est contrôlée par une autre, "‘a Manchurian Candidate".

On ne peut donc faire l’impasse sur l’étude de la paranoïa que Frankenheimer et Axelrod ont mise en valeur par des procédés cinématographiques. Les spectateurs ont pu partager la perception déformée du monde qu’ont les paranoïaques, grâce à l’utilisation constante d’objectifs grand angle qui provoquent une perte de repères spatiaux.

A ce titre, la scène du cauchemar dégage un surréalisme troublant dû au montage syncopé et aux incessants changements de personnes et de lieux, qui ont permis aux deux créateurs de faire la démonstration de tout leur talent. L’expressive musique de David Amram, qui participe à l’aspect dérangeant de l’oeuvre par sa capacité à exprimer en notes les violents troubles intérieurs des protagonistes, est totalement au diapason des principes de mise en scène. La photographie de Lionel Lindon très nette et contrastée, parfois même d’une précision chirurgicale, renforce par son réalisme la crédibilité du film. A l’opposé, certaines scènes sont traitées de façon totalement expressionnistes, ce qui désarçonne le spectateur.

Il est important de souligner aussi que si le scénario du film paraît totalement extravagant, la mise en scène de Frankenheimer et le jeu des acteurs réussissent à le rendre tangible ou du moins à lui donner de la crédibilité. Pour produire cette vraisemblance, le ton du film qui raconte des choses horribles est forcément pessimiste. Il s’en dégage une noirceur générale aggravée par les malheurs de Raymond Shaw qui se révèle être l’une des victimes les plus poignantes de l’histoire du cinéma. Le tragique de son suicide final est d’ailleurs d’une modernité et d’une audace sidérantes pour l’époque.

De même, tous les personnages positifs du film sont éliminés par Raymond et cela correspond parfaitement à la psychose, au sentiment de peur déjà nommé et à la démarche radicalement dénonciatrice de Frankenheimer qui convie ses spectateurs à une expérience assez désagréable mais fort prenante. L’irrationalité apparente de bien des scènes contrebalance cette méchanceté globale par un ton plus loufoque et décalé. Ainsi dans cette optique, le traitement qu’il appliqua aux quelques scènes joyeuses leur donne un ton souvent niais et à la limite du ridicule. Cela ne les empêche absolument pas de fonctionner et de remplir leur rôle dramatique ; mais le sentiment d’irréalité qui en résulte est à nouveau dans la logique de la paranoïa où les aspects positifs sont forcément suspects et donc sujets à caution quant à leur réalité.

Les spectateurs sont poussés à réagir physiquement et psychologiquement et cela est possible grâce à l’atmosphère absurde dans laquelle baigne le film. De cette manière, ils ne peuvent réagir rationnellement, se retrouvant au même niveau que les héros ce qui facilite l’identification et l’empathie. Pour ce faire, Frankenheimer utilise judicieusement et avec parcimonie des scènes à l’ambiance surréaliste, se servant de leur incongruité et de leur extravagance. Ainsi The Manchurian Candidate demande un effort permanent et intense au spectateur afin qu’il ne se perde pas dans sa complexité, pour décrypter les symboles les plus évidents tout en continuant à suivre l’intrigue tortueuse et assimiler toutes les subtilités que le réalisateur fait passer par la mise en scène.

Frankenheimer se révèle être un réalisateur totalement conscient des effets qu’il utilise avec une maîtrise remarquable qui suscite l’admiration. L’emploi qu’il en fait lui permet d’exploiter totalement les possibilités du cadre et de conserver l’aspect claustrophobique et angoissant induit par les propriétés déformantes des objectifs grand angle. De même, il sait se servir du symbolisme des cartes à jouer, des vêtements, des déguisements, des objets, tout en introduisant une notion de transgression de ces mêmes symboles aussi importante que leur signification même. Ainsi la dame de carreau est associée à la fois à Mrs Iselin mais aussi à Jocelyn Jordan comme si elles étaient les deux facettes d’une même personne. Dans le même esprit, l’imagerie "lincolnienne" (bustes, portraits, déguisements) très présente dans le film sert de contrepoint à la veulerie et aux bassesses du couple Iselin, mais dans le même temps souligne leur désir de grandeur politique et de respect tout en suggérant leur volonté d’assassiner une figure politique importante. Les emblèmes américains sont constamment mis à mal, ce qui souligne la volonté de destruction du même couple mais aussi la décadence idéologique des politiques qui recherchent à tout prix l’efficacité immédiate, bafouant régulièrement les valeurs fondatrices de leur nation.

Ses expérimentations ne s’arrêtent pas là. Dans la scène de la conférence de presse, il joue à merveille du principe du cadre dans le cadre, augmentant ainsi la pertinence de sa charge contre les médias, en créant une métaphore de la télévision à partir de mise en scène pure, sans discours. On observe ainsi les caméras de télévision qui enregistrent sous tous les angles possibles cet évènement sans que les journalistes soient capables de repérer la mystification grossière qui s’opère sous leurs yeux. Dans le registre métaphorique, les scènes de cauchemar représentent la manipulation des êtres, thème principal du film. De même, la fête des Iselin qui affirme la dimension comique de l’oeuvre, illustre de façon caricaturale la déliquescence de la vie politique américaine, devenue une véritable bouffonnerie.

On peut aisément repérer divers emprunts techniques à deux grands maîtres du 7ème art. A Orson Welles, il a emprunté les angles de caméra obliques, à Alfred Hitchcock les techniques de suspense de la scène finale et aux deux, le maniement de la profondeur de champ. Ces influences sont clairement visibles et Frankenheimer ne chercha jamais à s’en cacher, mais elles sont bien intégrées au reste du film et servent vraiment l’histoire et l’ambiance si bien qu’on peut réellement parler d’influences assimilées plus que de plagiat ou de copie.

Le montage de l’oeuvre est pour beaucoup dans son aspect novateur. A ce titre, la technique de montage de surimpression (difficile à maîtriser), qui consiste à faire fusionner sur une même image deux ou trois scènes dans lesquelles les personnages interagissent sur divers plans dans des unités temporelles différentes, permet au spectateur de mieux saisir la psychologie de Raymond grâce à ces pistes visuelles. D’autres surimpressions aussi primordiales traversent le film, le parsemant d’images furtives mais à la fois fortes de sens et d’un impact visuel puissant. La musique et le son en général sont utilisés de manière complexe et réfléchie, soulignant et amplifiant souvent le malaise. Ainsi, dans la scène du cauchemar les voix de différents protagonistes sont interchangées de façon remarquable ce qui accentue la désorientation du spectateur. Le silence est également utilisé pour rendre poignantes certaines scènes. Il coupe ainsi le son là où une oeuvre plus conventionnelle aurait fait appel à une musique émouvante.

Ce projet put voir le jour grâce à l’investissement total de Frank Sinatra dont la présence et les relations permirent de produire ce film dont aucun des studios ne voulait à cause de son sujet sulfureux et de son traitement subversif. Sinatra prêta même son avion personnel pour le tournage, et alla jusqu’à se fracturer un doigt lors de la scène de combat. Marco Bennett qu’il incarne n’est pas le personnage central mais remplit la fonction de guide du spectateur, son alter ego filmique. Il est un homme rationnel, équilibré, qui a subi un traumatisme violent et se trouve toujours au même niveau de conscience des évènements que les spectateurs. Il reste cependant fortement sujet à caution quant à sa totale dépendance vis à vis des manipulateurs de Raymond, en ayant subi lui aussi l’influence. Le scénario très précis et minuté peut paraître s’attarder inutilement sur la description des lectures hétéroclites de Marco, qui lui sont envoyées par une "personne" de San Francisco, mais cela permet en fait de susciter des interrogations dans l’esprit du spectateur. Ainsi, sans montrer quoi que ce soit de significatif, Marco est désigné comme un autre "Manchurian Candidate" potentiel qui serait gardé en réserve en qualité de bombe à retardement.

Ce qui nous amène à parler du personnage le plus énigmatique du film, Eugénie Rose Chaney, une jeune femme jouée de façon neutre par l’excellente Janet Leigh. Eugénie va se comporter de la façon la plus étrange et irrationnelle qui soit tout en ayant l’air parfaitement normale et naturelle. Sous ses dehors sans histoire, il s’agit du protagoniste le plus sujet à caution. Trois options sont envisageables pour expliquer ses bizarreries. La première serait que son rôle est mal écrit, inintéressant, s’avérant un prétexte pour la présence d’une star, hypothèse simpliste mais semblant retenir la majorité des suffrages chez les spectateurs. La suivante serait qu’elle est une agent communiste chargée de surveiller et contrôler la deuxième chance des manchouriens en la personne de Marco. Elle pourrait être donc son agent et la personne qui lui envoyait ces livres étranges de San Francisco. Nombre d’éléments vont dans ce sens. Ainsi la conversation sans queue ni tête qu’elle noue avec Marco dans le train est truffée de passages absurdes pouvant être aisément interprétés comme des confirmations de sa vraie identité. Mais cette accumulation de symboles liés au communisme est également suspecte de la part de Frankenheimer et Axelrod.

L’hypothèse la plus crédible est celle d’une manipulation supplémentaire de la part du scénario et de la mise en scène. Afin d’accroître le sentiment de suspicion chez leurs spectateurs, les deux hommes auraient disséminé des indices laissant supposer sa nature ennemie sans pour autant en amener de preuves définitives mais en induisant cette probabilité dans l’esprit des spectateurs. La maîtrise dont témoigne leur oeuvre élimine presque totalement la possibilité d’une erreur ou d’une faiblesse de leur part. Les zones d’ombre de Marco et l’étrangeté du personnage d’Eugénie, par ailleurs totalement inutile à la progression dramatique, ont sans doute été délibérément mis en place pour renforcer l’égarement du spectateur n’arrivant plus à distinguer les véritables sous-entendus des factices.

Angela Lansbury nous offre sans conteste la prestation de sa carrière en incarnant l’une des femmes les plus effroyables de l’histoire du 7ème art. Son personnage est passionnant par son machiavélisme, son intelligence, sa détermination sans failles et son ambition démesurée. Elle représente la manipulatrice ultime, ne s’appuyant que sur sa force mentale et sa volonté pour littéralement asservir les personnes dont elle a besoin pour arriver à ses fins. Son déguisement de bergère lors de la soirée qu’elle organise à des fins politiques est une métaphore parfaite de sa condition de dirigeante secrète, elle gère son troupeau de moutons avec rudesse et sans respect aucun. Elle campe ainsi une ‘méchante’ sans être unidimensionnelle ou caricaturale car Frankenheimer finit par nous la montrer capable d’amour pour son fils et donc de sentiments humains. Le film est d’ailleurs plus timoré en ce qui concerne leur relation incestueuse que le livre de Condon, beaucoup plus explicite sur ce point.

Raymond est le véritable héros ou plutôt antihéros du film, suscitant au départ un rejet de la part du spectateur tant il est antipathique et suffisant. Grâce aux flashbacks au cours desquels il redevient humain et explique la tendre relation qui l’unissait à Jocelyn, le public va commencer à comprendre ses troubles intérieurs et s’attacher à lui. En fait, Raymond est l’un des personnages principaux de film les plus martyrisés qui soient en ce sens qu’il est véritablement un outil pour tout son entourage. Plusieurs personnages vont se servir de lui en le programmant volontairement ou par erreur pour une action qu’il n’a pas décidé de lui-même.

Mais c’est principalement la relation avec sa mère qui intéresse Frankenheimer, qui nous le montre comme un adulte n’ayant pu réellement grandir par la faute de son éducation. C’est un enfant lorsqu’il est en la présence de sa mère et ses attitudes en disent long sur son degré de soumission. Les influences néfastes du lavage de cerveau et du comportement de sa mère à son égard font qu’il traverse le film dans un état hagard et désincarné proche de la transe. Sa personnalité est clairement multiple, proposant trois visages différents selon les scènes. Il peut ainsi être cynique et froid, dominé et soumis lorsqu’il est manipulé ou sympathique et chaleureux, ce qui est assurément sa vraie nature. Laurence Harvey incarne Raymond avec une intensité et un sens du tragique en tous point admirable. Il arrive à exprimer toute une palette d’émotions opposées sans pour autant modifier beaucoup son jeu, se servant essentiellement des changements d’expression sur son visage.

Nous espérons que cet article vous aura donné envie de vous plonger plus profondément dans l’examen de la symbolique et de la perspicacité des dénonciations que Frankenheimer, Axelrod et Condon ont désiré farouchement mettre en oeuvre. Ce film suscite étonnement, réflexion, prise de conscience, le tout à travers une technique artistique originale et novatrice ayant pour objet de rendre le grand public conscient des dérives de la société américaine où tous les hommes pourraient devenir des moutons sous la houlette d’une horrible bergère.

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Par Stefan Rousseau - le 6 janvier 2005