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Critique de film
Le film

Un coeur pris au piège

(The Lady Eve)

Analyse et critique

De retour de la jungle brésilienne où l’avait conduit sa passion des serpents, Charles (Henry Fonda), scientifique célibataire, embarque sur le paquebot où l’attendent un redoutable trio d’escrocs, spécialisés dans les tours de cartes. Lui-même en connaît quelques-uns, assez pour se croire la main chanceuse quand ses arnaqueurs le laissent gagner. Ceux-ci, comme nombre de personnes sur le bateau, y ont foulé le pied spécifiquement pour le rencontrer - en raison de sa réputation d’héritier d’une grande marque de bière. Pour ce garçon rêveur venant de passer une année en Amazonie, l’argent coule littéralement à flot (manière également de conserver la sympathie à qui le détrousse : il est impossible de le saigner vraiment à blanc). Jean (Barbara Stanwyck), chargée de le séduire et le pousser à jouer auprès de son père (Charles Coburn), tombe amoureuse de ce garçon sage, en tous points dissemblables à elle. Faisant échouer une à une les tentatives de son paternel de plumer son fiancé, elle scelle une alliance... que le prétendant, découvrant l’identité de la voleuse, rompt d’une cruelle manière. Amère et bouleversée, la délaissée prépare une revanche, qui s’avérera une reconquête. Le coup bas était encore l'expression d'une attraction (« I need him like the ax needs the turkey. »)

Si Les Voyages de Sullivan demeure le plus célèbre classique de Preston Sturges, celui-ci aura réalisé la même année ce qui est son chef-d’œuvre. The Lady Eve est la contribution de Sturges à ce que Stanley Cavell, se penchant en détail et avec un enthousiasme particulier sur ce titre, appelle la comédie de remariage. Il s’agit bien pour l’héritier du houblon, ophiologue de son état, incarné par un Henry Fonda d’une troublante candeur, conquis par l’arnaqueuse de haut vol interprétée par Barbara Stanwyck, de sceller à nouveau, après découverte de l’identité et du passé de l’intéressée, un mariage avec celle-ci. Au mariage comme acte institutionnel, décret de la société, doit succéder l'acquiescement autonome, la réunion de deux parties émancipées. Ce renouvellement de l’union passe, comme le veut le genre, par l’humiliation du mari, répondant à une faute préalable par dédain moral. Mêlant le slapstick à la sophistication verbale, Sturges ponctue son trajet sentimental de purs instants burlesques. Chutes et éclaboussures ne manquent pas, obéissant à une logique rédemptrice où regarder son épouse en égale implique pour lui de faillir d’un piédestal. Images et métaphores (post)édéniques ne manquent pas plus pour illustrer cet humain rabaissement. Dans le canon de la comédie de remariage, le film se distingue cependant par l’étrangeté caractérisée de son intrigue, fondée sur un quiproquo identitaire à la fois invraisemblable sur le plan de la dramaturgie et vecteur d’une profonde vérité psychologique.

Jean, pour se venger, entend gagner sous une autre identité le cœur du nigaud... celle d’une aristocrate anglaise se présentant au domaine où il réside, sans changer quoi que ce soit à son apparence, sinon l’apparat vestimentaire et un faux accent british. Charles ne peut (ou plutôt ne veut) la reconnaître. Elle ressemble trop à son ex pour être elle. Son déni prend des proportions délirantes dans la rationalisation. Par un procédé aussi simple et aberrant, c’est toute la quête amoureuse, la répétition du même sous l’apparat de la nouveauté, un fond psychanalytique d’obsession pour l’image primitive ou platonicien de recherche de l’âme perdue, que le film laisse affleurer. Le plus étonnant étant que l'entier de son entourage (à l'exception de l'instance supposée constamment parer à sa naïveté sous la forme d'un laquais mi-tuteur mi-détective) "achète" également son accent grotesque et sa biographie bidon. De là un discours d’une étonnante virulence sur le jeu social, où la distinction, le rang valable, n’est affaire que de déguisement, de jeu de rôle, fondamentalement de mensonge (éhonté au besoin), sinon à soi, à tout le moins au reste d’un groupe. Le plan marche à merveille, ils sont mariés en deux semaines. Ce qui permet la sanction (une nuit de noces se retournant en un chapelet, visiblement interminable, d’anciennes relations énumérées au désarroi croissant du jaloux), aussitôt regrettée dès qu'infligée.

Ce qui pourrait s'en tenir à un marivaudage improbable prend dans les mains de Sturges, n’ayant pourtant jamais l’air d’y toucher, un conte philosophique doublé d’un enchantement plastique. Le sens de la composition dont il fait preuve cadre une réflexion sur la nature de la projection amoureuse, se permettant dans un écrin classique, à la mise en scène en principe invisible, des effets étonnants rendus, par une maestria frontale, acceptables... tel ce brouillage subjectif de la vision d’un homme littéralement aux pieds de sa partenaire (le floutage, effet plutôt malheureux dans une dispensable scène de tribunal des Voyages de Sullivan, trouve ici un emploi à la parfaite évidence). Il y a, plus que du glamour, une dimension sexy, directe et désarmante au jeu de séduction qu’il met en place. Au-delà de l’enjeu financier, ce qui met à mal, avant même son départ, l’équilibre d’un mariage tient ici à une disparité érotique (pour le dire vite, l’écart d’expérience flagrant entre l’amant et l’amante, au détriment du premier). L’animalité de chacun est au cœur du film, ne se privant pas d’un bestiaire à la symbolique proche de l’obscène (un serpent dont elle a la phobie, un cheval dérangeant de ses coups de tête leur idylle face à un paysage renvoyant à l'idéal d’un rapport sublimé). La conscience nous permet-elle de nous comporter différemment que des animaux ? se demande Charles, cherchant en lui une compréhension que son tempérament à cet instant lui refuse. Une position magnanime, un acte d'acceptation, mis au défi par les nerfs, des libidos, la glaise dont est faite l'animal humain.

En dépit de ce que son titre aux résonances bibliques, de l’image (en cartoon dès le générique) du reptile, pourraient laisser suggérer, jamais The Lady Eve ne fixe l’animal d’un côté de la barrière du genre. Dès l’ouverture en un éden tropical que l’explorateur quitte, son illusion d’être au-dessus de son propre corps est dévoilée : tandis qu’il se réjouit d’avoir passé une année en compagnie d’hommes habités comme lui par la passion du savoir, l’un d’entre eux fait ses adieux, colliers de fleurs à l’appui, à l’indigène dont il a visiblement profité. Ce n’est du reste pas lui, mais sa fiancée, qui a la terreur des ophidiens (lui en a fait la passion d’une vie). Sturges ne manque pas de déséquilibrer à maintes reprises ce qui ferait une démonstration caricaturale : tout naïf qu’il est, il a également connaissance de mauvais tours aux cartes... il n’est simplement pas au niveau de ses adversaires. Pas matérialiste pour un sou, il échoue cependant à voir les conditions qui lui permettent, à lui et non à elle, de se comporter honnêtement sans que cela n’implique de dilemme. Ce qui est en jeu pour le candide est la reconnaissance d'un privilège, l'accueil conséquent de la magnanimité - il a beau croire, il ne vaut pas mieux qu'elle (quand ils reçoivent une pomme sur la tête en montant l'échelle d'une croisière, tous les corps chutent). Et pas moins non plus (ironie finale du remariage : il est déjà marié, mais elle aussi).

Sturges, issu par ses parents d’une rencontre entre le monde de la haute culture européenne (la légende veut que sa mère ait rappelé à Isadora Duncan, proche amie, l'écharpe qui l'étrangla à la roue de son auto quelques minutes plus tard) et celui de l’entrepreneuriat courant les opportunités du nouveau monde, qui aimait à affecter l'inculture quand il était plus cultivé qu’à peu près quiconque à Hollywood, réfléchit tout au long d’une œuvre impertinente, s’évertuant (selon le principe élémentaire du satiriste) à paraître moins maligne et informée qu’elle ne l’est, sur les conditions matérielles d’une culture, la sublimation par un imaginaire embelli d’une réalité crue, jusqu’à un certain point indépassable. Raison pour laquelle il préférait au discours esthète celui des gens de divertissement ne revendiquant pas de chercher autre chose que ce qu’ils obtiennent parfois : du profit. Le paradoxe salutaire est qu’il fut, ce faisant, un immense esthète, autant qu’un penseur valable (et nullement réductionniste) de ce qu’est et de ce qui fait une culture. Ce paradoxe intenable, il ne le tiendra précisément pas. Ses grands films réalisés, Sturges disparaît rapidement des radars créatifs. The Lady Eve, par la brillance d'une mise en scène éclairant les recoins de psychés désirantes, est là pour en témoigner : aussi fort et sincèrement qu’il ait désiré être (et n'être rien de plus qu') un artisan de l’amusement, il se sera révélé dans cette recherche, et en payant le prix, comme un artiste authentique. Pour lui non plus, l'arnaque n'aura pas prise. "Let us be crooked but never common."

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 22 janvier 2018