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Critique de film
Le film

Un chien qui rapporte

L'histoire

Comment trouver un amoureux, beau et riche à la fois ? C’est simple ! Comme pour les truffes, confiez la mission à un chien dressé pour la circonstance… mais voilà, le chien peut aussi vous rapporter des ennuis.

Analyse et critique

Léonie Bathiat (1898-1992), alias le mannequin Arlette, devenue Arletty pour le cinéma et le théâtre, a obtenu une reconnaissance internationale pour trois films qui ont marqué l’histoire du cinéma mondial : Hôtel du Nord, Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du soir, considérés comme les films français les plus célèbres au monde et figurant pour certains, dans de nombreux classements et autres listes d’incontournables du cinéma.

Ce coffret est donc le bienvenu pour découvrir des raretés de la filmographie de la célèbre môme "Atmosphère", représentante de la gouaille parisienne mais aussi de l’émancipation de la femme, capable d’assumer sa féminité et son indépendance (tous les éléments que Prévert fera incarner dans le magnifique personnage de Garance, dans Les Enfants du Paradis)

Tout d’abord, son premier véritable film (après une première tentative de cinéma, expérience ratée, où elle ne supportait pas que l’on fasse des plans sur son visage, se trouvant parfaitement moche à l’écran !)… qui démontre assez bien que son jeu provient effectivement de son naturel exceptionnel et enjôleur, voire même d’une certaine candeur.
Et puis le choix d’un film qui va précéder celui qui va littéralement emballer sa carrière, grâce à son considérable succès (Hôtel du Nord), où elle joue un personnage totalement différent socialement parlant, mais qui a toujours cette liberté de ton, ce même bagou, ce même culot, qui séduisent encore le spectateur d’aujourd’hui. Cette fois, l’actrice professionnelle est à l’écran.

On voit ainsi l’évolution du jeu de l’actrice et le parcours effectué en sept ans sur deux films au même registre (adaptations de pièces boulevardières à succès). On voit se construire la carrière d’une actrice au destin particulier et libre mais qui conserva l’amour de son public, jusqu’à servir de référence à la génération des jeunes actrices des années quatre-vingt.

Arletty, c’est la femme qui osa vivre une passion avec un gradé allemand pendant l’occupation et à qui Jeanson (qu’elle admirait beaucoup) fera dire, à propos de cette liaison dangereuse : "Mon cœur est français, mais mon cul est international !" Au plus fort de l’ostracisme aveugle d’immédiat après-guerre, elle déclarera ingénument "Ce n’est pourtant pas moi qui avait déclaré la guerre !", et non sans humour "Après avoir été la femme la plus invitée de Paris, je suis la plus évitée."

En 1988, lors d’un entretien (figurant dans le coffret) elle avait du mal à accepter d’être adulée, refusant qu’on lui pose cette dernière chaîne à la liberté qu’elle n’a cessée de revendiquer que ce soit par son mode de vie ou son respect des autres. Ce refus quasi pathologique de ne pas admettre sa part de responsabilité dans la composition de ses plus grands rôles (elle en reporte le mérite uniquement aux auteurs des textes), à la fois comme si elle abdiquait totalement devant leur talent pour leur permettre de porter au jour tout le rayonnement et l’amour qui émane de sa personnalité. Arletty se présente comme une sorte de matériau brut… Qu’elle s’appelle Raymonde (Hôtel du Nord), Garance (Les Enfants du paradis), Dominique (Les Visiteurs du soir), Clara (Le Jour se lève), elle représente un archétype féminin qui n’existe pas de manière courante dans la société. Elle est un étendard, celui de la femme qui veut vivre sa vie et ses amours comme elle l’entend tout en faisant semblant d’accepter la contrainte.

Femme prête à la combine la plus abracadabrante et la plus basse pour trouver un homme, et prête à renoncer à tout pour le garder, même s’il n’est pas le riche escompté. Femme divorcée, prête à remettre sur le droit chemin son beau-fils afin de l’aider à s’émanciper. Voilà deux exemples d’une carrière d’actrice sans équivalent ou presque dans le cinéma français pendant plusieurs décennies.

Les débuts.


Et pourtant, ce n’était pas gagné. Un chien qui rapporte a plus valeur de témoignage que d’intérêt cinéphilique à proprement parler. Jean Choux, le réalisateur de cette adaptation d’une pièce de boulevard ne démérite pourtant pas. Ce dernier se fera d’ailleurs connaître essentiellement par son film Jean de la Lune qui consacrera la carrière de Michel Simon. En 1938, il réalisera un film consacré à une famille Alsacienne déchirée entre la France et l’Allemagne (Paix sur le Rhin) qui fut interdit par l’état Français pour "avoir porté atteinte au morale de la nation" puis par le régime Nazi.

Il ne démérite pas, donc, car il n’hésite pas à casser avec les conventions d’écriture cinématographique de l’époque, cédant certainement à l’attrait des canons esthétiques de l’art nouveau pour travailler à la fois sur des décors et des cadrages surprenants comme cette plongée curieuse sur le hall de l’ascenseur au dallage très art déco. Choux joue aussi malicieusement avec le spectateur lorsqu’il filme Arletty ouvrant la porte d’une armoire vitrée vers lui (sûrement surpris de ne pas voir la caméra dans ce miroir qui lui fait soudainement face). Lorsque celle-ci la referme quelques secondes plus tard, elle apparaît dans une nouvelle tenue. Le spectateur attentif saura même repérer dans la séquence d’ouverture, et juger sur pièce, de la poitrine de Mlle Arletty, petite audace sous forme de clin d’œil aux revues dansantes et déshabillées des ces années dites folles. Il y a un effort manifeste pour donner du rythme en alternant des séquences extérieures avec des plans d’intérieurs multipliant les lieux où se réunissent les protagonistes de l’histoire. Ce montage qui se veut nerveux frôle souvent l’ellipse et conduit malheureusement à un effet d’appauvrissement drastique de la psychologie des personnages souvent réduits à de la figuration artistique (surtout pour les divers rôles féminins). Pourtant ce divertissement d’époque qui oscille entre la comédie marseillaise, la comédie de mœurs chic, et le boulevardier à deux sous n’est pas sans exprimer un charme désuet qui nous amène à porter un regard quasi ethnologique sur une période qui nous semble terriblement exotique de nos jours. Arletty, en gentille artiste oisive, à la recherche de l’amoureux qui pourra lui assurer son train de vie, ne manque pas d’attrait même si on a un peu de mal à croire à son coup de foudre pour ce jeune premier faussement naïf (René Lefebvre) et qui parait presque plus calculateur qu’elle. Il y a manifestement erreur de casting pour les rôles principaux, même si on appréciera une galerie de personnages secondaires truculents malgré leurs traits caricaturaux (la concierge, la garçonne très ambiguë…)

Mais ce qui surprend le plus, c’est cette absence d’un travail d’adaptation cohérent pour que les dialogues très théâtraux s’adaptent à l’image de cinéma. Il en résulte un film très schématique, et sans relief, où l’on arrive difficilement à croire aux sentiments des personnages. Toutefois, on peut être admiratif du réel travail de recherche sur les cadrages, le montage, et les effets sonores (alors que nous sommes au début du parlant en France) de la part de Jean Choux. Serge Bromberg qualifie avec un certain à propos le film d’ovni cinématographique, un moyen certes élégant de ne pas se prononcer sur la qualité intrinsèque du film mais qui illustre assez bien l’ambivalence de jugement que l’on peut lui porter.

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Par Majordome - le 1 juin 2004