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Critique de film
Le film

Un amour pas comme les autres

(Young at Heart)

Partenariat

L'histoire

Gregory Tuttle (Robert Keith), professeur de musique dans le Connecticut, est un veuf qui vit avec ses trois filles - Fran (Dorothy Malone), Amy (Elisabeth Fraser) et Laurie (Doris Day) - ainsi qu’avec sa sœur (Ethel Barrymore). L’ainée des filles, Fran, est sur le point de se marier, ce qui ravive l’envie de rencontrer le grand amour chez ses deux sœurs. Elles s’amusent alors à se lancer un défi "double or nothing" : soit elles se marient en même temps, soit elles resteront toutes deux vieilles filles. Puis c’est l’arrivée du charmeur et expansif Alex Burke (Gig Young), un compositeur de musique pour Broadway, dont le père fut durant ses années d’études une connaissance de celui des trois filles ; il s’invite à venir passer quelques jours dans leur sympathique demeure afin de pouvoir demander des conseils au musicien tout en travaillant au sein d’une ambiance chaleureuse. Sauf qu’il va faire tourner la tête des trois sœurs ! Le jour où il fait venir son arrangeur de talent, le triste et déprimé Barney Sloan (Frank Sinatra), les donnes vont à nouveau changer : l’atmosphère va se faire moins guillerette, plus sombre...

Analyse et critique

Pas évident de narrer l’intrigue de ce mélodrame musical avec ses trois sœurs qui vont tomber sous le charme du même homme alors que d'autres prétendants sont déjà en lice pour au moins deux d'entre elles ; mais le scénario de Julius J. Epstein et Lenore J. Coffee étant d’une belle fluidité et d’une progression dramatique exemplaire, vous n’aurez aucun problème à suivre cette chronique familiale douce-amère qui commence comme une comédie mais qui, dès l’arrivée de Frank Sinatra, penche brusquement et glisse sans prévenir du côté du soap opera à la Douglas Sirk, du mélodrame tragique de la plus belle eau, touchant et bouleversant ! Gordon Douglas s’étant surtout spécialisé dans les westerns et les films noirs, et étant bien plus connu pour ces derniers, après avoir commencé sa carrière par des productions burlesques pour Laurel et Hardy, il était logique que nous émettions un léger doute quant à sa capacité et son implication à diriger un tel film qui comporte de plus une petite dizaine de chansons. Sa réussite est d’autant plus étonnante et réjouissante qu’elle nous rappelle qu’il existe encore des pépites méconnues au sein du cinéma hollywoodien, et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises quant à d’éventuels trésors encore cachés.

Après un très beau panoramique démarrant en contre-plongée sur la rue du studio dans laquelle se trouve la maison familiale - très joliment décorée et photographiée par le chef-opérateur Ted D. McCord qui accomplit pour l'occasion un travail magnifique - et qui s'engouffre à travers la fenêtre pour aller surprendre deux personnages âgés, la première séquence muette voit la "confrontation" amicale entre ce veuf et sa sœur, lui jouant de la flute alors qu’elle est en train de regarder un match de boxe à la télévision. Une scène qui, dès le début, nous démontre non seulement la virtuosité du cinéaste mais également la tendresse et la douceur de ton dont ne va jamais se départir son film. Il s’agit du remake musical d’un film de Michael Curtiz datant de 1938, Four Daughters (Rêves de jeunesse), avec Claude Rains et Priscilla Lane dans les rôles que reprennent ici Frank Sinatra et Doris Day. D’après ceux ayant eu la chance de pouvoir visionner les deux films adaptés du roman Sister Act de Fanny Hurst (Imitation of Life), hormis le fait que l’une des quatre sœurs se soit volatilisée au passage, les deux scénarios seraient très semblables au point que de nombreuses lignes de dialogues auraient même été intégralement reprises ; des dialogues qui sont d’ailleurs très recherchés pour une comédie musicale, ce qui rend le film de Gordon Douglas déjà plutôt original comparativement au tout-venant du genre. Pas si courant non plus dans le domaine du film musical de ces années-là, le fait que l’allégresse qui règne durant une bonne demi-heure fasse ensuite rapidement place au drame, à la mélancolie voire même à la tragédie ; un deuxième point qui rend cette œuvre assez singulière !

Le premier quart du film fera grandement penser aux tranches d’Americana telles Le Chant du Missouri (Meet Me in St. Louis) pour citer le chef-d’œuvre du genre. La rue respire la quiétude, la maison est belle et propre, les costumes rutilants, les habitants souriants et a priori tous heureux, les filles rêvent du prince charmant ; au sein de ce monde "idéal" et idéalisé, où tout le monde semble vivre en parfaite harmonie, vient progressivement filtrer une certaine mélancolie, de façon discrète et dès le début avec la vision de cette douce cohabitation entre le frère et la sœur désormais âgés ou encore avec la splendide séquence de la conversation entre les deux sœurs complices devisant sur l’amour alors qu’elles sont sur le point de se coucher, d’une délicatesse de ton assez inhabituelle d’autant qu’elle est accompagnée de dialogues richement écrits (à tel point qu’ils ne seront pas aisés à suivre ou à traduire par les moins anglophiles d’entre nous sans l’aide de sous-titres français). S’ensuit la rencontre autour de la naissance de chiots entre une Doris Day pétillante et un Gig Young affable dont on se dit d’emblée qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Avec son aplomb, son amabilité et son caractère extraverti, Gig Young charme non seulement l’ensemble de la famille dans laquelle il s’incruste mais aussi les spectateurs que nous sommes. On assiste à son "show" assez drôle lors du premier dîner familial au cours duquel il accapare toute les attentions puis l’on se retrouve toujours en sa compagnie pour l’unique fois en dehors des studios, sur une plage où la mer est bleue et le soleil brille, tout ce petit monde finissant par pique-niquer en nocturne devant un sympathique feu de camp avec chansons à l’appui. Même si certains regards font penser que les couples présents risquent de ne pas rester ensemble longtemps, l’atmosphère est encore empreinte d’une gaieté et d'une allégresse, de celles que l’on trouve dans la majorité des comédies musicales de l’époque. Les spectateurs allergiques à ce genre "sucré" risquent donc de ne pas plus accrocher à ce long prologue qui régalera au contraire les aficionados.

Puis arrive au bout de 30 minutes le personnage joué par Frank Sinatra ; le vernis se fendille alors et le ton commence à évoluer vers une atmosphère plus sombre. La scène de la première rencontre entre Doris Day et Frank Sinatra est anthologique et fait regretter que les deux plus belles voix du moment ne se soient pas retrouvées par la suite (ils s'étaient avant cela juste croisés lors d'émissions de radio dans les années 40). La "confrontation" entre la joie de vivre de l’une et la déprime de l’autre aboutit à une séquence d’une douceur et d’une richesse émotionnelles assez rare, les deux fabuleux chanteurs s’avérant également deux comédiens exceptionnels même si l’on n’en avait jamais douté. Laurie a pitié de cet homme morose, taciturne et sarcastique qui broie du noir et qui croit que les anges l’ont abandonné dès sa naissance (il est orphelin). Elle décide immédiatement de le prendre en main et de le guérir de ses démons (Im The Girl Who Brought Chintz Curtains Into Your Life !) ; alors que lui, sans se l’avouer ni le faire deviner, est tombé amoureux de cette femme au tempérament totalement contraire au sien. Tout basculera pour la plupart des membres de la famille lorsque Laurie annoncera, lors d’une réception donnée en l’honneur de son père, qu’elle va convoler en justes noces avec... Gig Young ; non seulement l’espoir de Sinatra va s’envoler mais également ceux des deux autres sœurs qui n'étaient pas insensibles au charme du bel homme avec qui elles se seraient bien vues également mariées. Je ne continuerai pas à vous narrer le reste du film, qui est une suite ininterrompue de séquences profondément émouvantes dont une, sublime, qui rappelle la fuite éperdue de Lana Turner au volant de sa voiture dans Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful) de Vincente Minnelli et qui prouvait que Gordon Douglas était un excellent metteur en scène capable de faire éclore le plus beau des lyrismes - sa direction artistique s'avère dans le même temps irréprochable, tout comme sa réalisation et sa direction d’acteurs. Le happy end voulu par Frank Sinatra - et qui se démarque de la fin tragique du film de Michael Curtiz - a beau sembler sortir de nulle part et ne pas forcément coller avec tout ce qui a précédé, les midinettes (dont je fais partie) devraient s’en délecter même s’il est compréhensible que ce final ait au contraire déçu une majorité des spectateurs.

Martin Melcher - qui était alors l’époux de Doris Day - fonda sa propre société de production à l’occasion de ce film, la Arwin Productions. Young at Heart fut donc le premier d’une longue liste qui aboutira au fameux Doris Day Show qui eut un succès considérable aux USA durant les années 70. L’idée de génie du film fut bien évidemment de réunir les deux plus grandes stars de la chanson de l’époque, Doris Day et Frank Sinatra, dont le couple fonctionne ici à merveille. Musicalement, le film de Gordon Douglas est un véritable enchantement, dû non seulement à des interprètes au sommet de leur forme vocale mais également à la beauté des mélodies composées par George Gershwin, Cole Porter, Harold Arlen ou Sammy Fain. Imaginez que The Voice chante non moins que - outre la sublime Young at Heart durant les génériques de début et de fin - les standards intemporels que sont devenus Just One of Those Things de Cole Porter, Someone to Watch Over Me des frères Gershwin et enfin One for My Baby (and One More for the Road) de Harold Arlen. Doublé par André Prévin au piano, Sinatra chante en revanche divinement ces classiques avec une mélancolie prégnante sur le visage, le regard perdu, la cigarette au coin des lèvres et le chapeau penché sur le sommet de la tête, l’une de ces images iconiques qui l’auront rendu célèbre. Les chansons interprétées par Doris Day ne sont pas autant restées dans la mémoire collective mais n’en sont pas moins elles aussi magnifiques, nous dévoilant au passage l’impressionnant éventail de registres de la Miss : la tendre Hold Me in Your Arms, la vivace Ready, Willing and Able, la romantique There's a Rising Moon for Every Falling Star, sans oublier la fabuleuse transposition d'une mélodie de Mendelssohn avec Till My Love Comes Back to Me. Et puis le happy end tant décrié nous aura néanmoins donné l’occasion de voir chanter Doris Day et Frank Sinatra ensemble pour la seule fois de leur carrière, sur une mélodie écrite par Jimmy Van Heusen : You, My Love. Rien que pour cette scène, on remerciera le caprice de la star masculine de l’avoir imposée envers et contre tous malgré son manque de crédibilité.

Une jolie réussite qui se sera aussi révélée dans le même temps une singulière curiosité. En effet, sous sa mièvrerie apparente, non seulement les valeurs familiales traditionnelles de la middle-class américaine auront été remises en question et battues en brèche par les sarcasmes et le cynisme désespéré du personnage joué par Sinatra - qui voulut probablement à cette époque casser son habituel personnage de naïf un peu benêt de ses débuts - qui fait également porter à la société le poids de tous ses maux, mais également l’adultère n’arrête pas de se profiler - tout du moins à travers les regards des jeunes femmes qui, malgré le fait qu’elles soient en couple, n’hésiteraient probablement pas à le faire voler en éclat au moindre claquement de doigt du charmeur. Le suicide pointe également le bout de son nez à une époque où tous ces sujets étaient encore plutôt tabous à Hollywood. Au sein d’un genre dont on n’attendait pas à trouver Gordon Douglas en maitre de cérémonie, le réalisateur s'en tire donc au contraire plus qu'honorablement en nous livrant un drame romantique et sentimental d'une douceur, d’une mélancolie et d'une tendresse vraiment touchantes. Une tournure sombre après une demi-heure d’allégresse qui fait ressortir la vérité des sentiments, Doris Day et Frank Sinatra qui rivalisent de talent aussi bien en tant que comédiens qu'en tant que chanteurs, et qui sont magnifiquement entourés par Gig Young (surement l'un de ses plus beaux rôles), Dorothy Malone, Ethel Barrymore... Et au final une très belle histoire d'amour non dénuée d’amertume, portée par de superbes chansons de George Gershwin et Cole Porter et rehaussée par un Technicolor superbement utilisé.

A l'instar de La Vie est belle de Capra, ce film au charme indéfinissable est régulièrement diffusé aux USA à la télévision à la période de Noël. Il est fort dommage que sa réputation n’ait pas réussi à traverser l’Atlantique puisqu'il aura été l'un des meilleurs films de la carrière de Doris Day, à placer aux côtés de Pajama Game (Pique Nique en Pyjama) de Stanley Donen, The Man Who Knew Too Much (L’Homme qui en savait trop) d'Alfred Hitchcock, Pillow Talk (Confidences sur l'oreiller) de Michael Gordon ou un autre tout aussi méconnu que le film de Gordon Douglas, It Happened to Jane (Train, amour et crustacés) de Richard Quine. Quant à Frank Sinatra, il s’est apparemment parfaitement bien entendu avec son réalisateur puisqu'il tournera sous sa direction bien d’autres films et endossera notamment la défroque du détective le plus nonchalant de l'histoire du cinéma dans le réjouissant Tony Rome. Amateurs de Doris Day, de Frank Sinatra ou des standards de Broadway, il y a très peu de chances pour que ce film vous déçoive !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 2 janvier 2017