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Critique de film
Le film

Tuez Charley Varrick !

(Charley Varrick)

L'histoire

Ancien cascadeur aérien, Charley Varrick s’est reconverti en pulvérisateur indépendant avec sa femme Nadine. Mais face aux grands conglomérats, son entreprise périclite. Il décide alors de changer de branche et de devenir braqueur, s’attaquant aux petites banques du Nouveau Mexique avec deux complices et sa femme. Un jour, l’attaque de la banque de Tres Cruces tourne mal. Des policiers sont abattus, tout comme l’un de ses complices. Nadine, touchée par une balle, succombe à ses blessures lors de la fuite. Les ennuis ne s’arrêtent pas là, Charley constate rapidement que la somme dérobée est bien supérieure aux attentes. Charley s’est attaqué, sans le savoir, à une banque servant de dépôt à l’argent sale de la mafia. Désormais, Charley va devoir échapper à la mafia et à la police tout en contrôlant l’impulsivité de son jeune complice Harman, bien décidé à ne pas faire profil bas.

Analyse et critique

En 1973, Don Siegel est déjà un vétéran du cinéma américain actif depuis le début des années quarante, d’abord comme monteur puis comme réalisateur dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Malgré plusieurs films marquants, la chute du modèle des studios hollywoodiens avait donné un coup de frein à sa carrière cinématographique, et le cinéaste avait pris le chemin des studios de télévision pendant la majeure partie des années soixante. C’est sa rencontre avec Clint Eastwood pour Un shérif à New-York qui le relance, avec un schéma de récit qui lui sied à merveille : le héros traditionnel confronté au monde moderne. C’est le sujet même de Charley Varrick (Titre original que nous préférerons dans la suite de ce texte au Tuez Charley Varrick ! français) que Siegel voulait appeler The last of the independents (Le Dernier des indépendants) : tout un programme. Après Coogan, shérif à l’ancienne perdu dans New York et qui pour toute action finit par réparer comme il peut le chaos qu’il a lui-même créé, après Harry Callahan luttant à sa manière contre le crime et en subissant bien souvent les conséquences, voici donc Charley Varrick, le dernier des héros de Don Siegel. Siegel clarifie son message dès les premières images du film, qui présentent une étoffe enflammée sur laquelle est imprimée The last of the independents - Charley Varrick, dont nous découvrirons plus tard qu’il s’agit de l’habit de travail du héros. Comme une boucle, cette image est reprise à la toute fin du film. Si cette répétition permet de donner une explication scénaristique à la situation, la première occurrence a une signification bien plus forte. L’indépendance disparaît dans le feu dès la première image, Siegel annonçant clairement que le personnage qu’il va nous présenter appartient déjà au passé, ou au moins s’en rapproche dangereusement. Une sensation que confirmera clairement Molly, le tueur aux trousses de Charley Varrick, qui en découvrant son slogan dit laconiquement : « Ça sent la fin. »


En lieu et place de cette formule choc, Universal impose le titre Charley Varrick, probablement dans l’intention de capitaliser sur les succès précédents de Don Siegel qui désignaient leur personnage principal dans leurs titres, mais aussi et surtout pour mettre indirectement la lumière sur l’acteur choisi pour tenir le rôle principal, Walter Matthau. Le premier choix de Don Siegel pour interpréter son personnage principal s’était porté sur Donald Sutherland mais dans un souci de rendre son film plus attractif pour un public familial, la production choisit de confier le rôle au partenaire favori de Jack Lemmon. Un choix assez mal vu par le réalisateur dans un premier temps, mais qui s’avère finalement un atout majeur pour le film. S’il a déjà tenu brillamment quelques rôles dramatiques au début de sa carrière, Matthau est essentiellement connu pour être un acteur de comédie lorsqu’il rejoint le casting de Charley Varrick. Il véhicule une image sympathique et bonhomme qui est encore celle que nous avons à l’esprit lorsque nous le voyons apparaître à l’écran aujourd’hui. C’est cet argument qu’avaient en tête les producteurs du film lorsqu’ils l’imposèrent, et c’est l’élément qui confère au personnage une partie de sa profondeur. Lorsque le film s’ouvre et que nous voyons un Walter Matthau grimé, braqueur déterminé et violent d’une petite banque de province, son image est immédiatement adoucie par le souvenir de ses rôles comiques et l’empathie du spectateur est acquise. Siegel peut ainsi très nettement limiter les scènes destinées à rendre sympathique le personnage. Il n’en conserve qu’une, d’autant plus forte, qui voit Varrick offrir un adieu particulièrement touchant à sa femme mortellement blessée dans l’attaque de la banque, alors qu’il va détruire simultanément son corps et la voiture qui a servi à leur évasion. Un moment marquant, partiellement improvisé par un Matthau génialement inspiré lors du tournage, et qui restera comme l’un des rares instants d’humanité dans le monde particulièrement oppressant que nous décrit le film.


L’univers de Charley Varrick est typique du cinéma criminel américain des années 60 et 70, de celui qui voit se transformer la représentation du mal qui ne s’incarne plus dans une personne que l’on peut atteindre mais prend désormais la forme d’un réseau, d’une nébuleuse indestructible. C’est le schéma que l’on retrouve dans les films de cette époque, d’Echec à l’organisation à A cause d’un assassinat, qui est repris ici par Don Siegel de manière emblématique. Lorsque l’assassinat de Charley Varrick est commandé par la mafia, c’est depuis les bureaux du siège d’une organisation bancaire filmés de manière aussi ordinaire que les locaux de n’importe quelle entreprise traditionnelle. L’ordre est passé par un cadre banal dont nous découvrirons qu’il est tout aussi menacé que celui qu’il pourchasse. Les chefs, ceux qui ont le vrai pouvoir, n’apparaissent jamais à l’écran. Tout juste sont évoqués par le cadre et le directeur de la banque cambriolée des hommes mystérieux installés à Las Vegas qui semblent tirer les ficelles dans l’ombre. La mafia est désormais un conglomérat, présent partout, indistinctement confondu avec la société américaine et pouvant se cacher derrière n’importe quel individu, parfois à son insu. C’est l’image d’une société menaçante telle que la voit le cinéma américain qui a vécu l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate. Un air du temps parfaitement ressenti et restitué par Don Siegel, cinéaste né à l’ère classique qui montre ici qu'il a su comprendre le tournant du Nouvel Hollywood. Fait intéressant, Siegel illustre d’ailleurs cette transition à l’écran durant les premières minutes du film, le générique s’inscrivant sur des images apaisées et bucoliques dont on ressent toutefois de manière presque inexplicable qu’elles se dérèglent peu à peu alors que nous nous rapprochons de la petite banque de Tres Cruces qui va bientôt connaitre un cambriolage tragique.


Cette introduction pleine de douceur, qui pourrait être celle d’un film de l'Americana typique avec son drapeau américain, ses ranchs, ses animaux et ses enfants heureux fait office de flash-forward, Siegel nous transportant en quelques instants d’une Amérique révolue, et probablement fantasmée, vers une époque contemporaine violente et impitoyable. Une très belle idée qui permet au cinéaste d’installer l’ambiance âpre de son film tout en le colorant d’une mélancolie diffuse qui nous accompagnera jusqu’aux dernières images. Le monde que nous dépeint le film par la suite est par opposition particulièrement oppressant. Il force Varrick à basculer dans la petite criminalité car il est incapable de lutter en indépendant dans son activité de pulvérisateur face aux grands conglomérats et, ironie de l’histoire, il se retrouve finalement involontairement confronté au même ennemi quand il vole par hasard l’argent sale du crime organisé sans la petite banque de Tres Cruces. Cependant, lui n’abandonne pas le combat. Devant l’adversité, il va tenter de survivre, ce dont sont incapables les autres personnages, tous manipulés ou éliminés. Les premiers d’entre eux sont ses complices, tués lors du braquage ou dans le cas de Harman sacrifié car psychologiquement trop faible. Le rôle de Harman est confié à Andrew Robinson, que Siegel avait révélé quelques mois plus tôt dans le rôle glaçant de Scorpio, antagoniste mémorable de L’Inspecteur Harry. Il trouve ici un beau rôle, plein de fragilité, dans lequel il convainc à nouveau. Face à Varrick se trouve un tueur à gages froid, Molly, un homme absolument dépourvu de sentiment et uniquement mû par la violence, y compris dans ses relations sexuelles. Il a un semblant de pouvoir par sa capacité à se retourner face à son propre commanditaire mais il n’existe que par son rôle d’homme de main, que l’on imagine remplaçable par mille autres. Très belle idée de casting, c’est Joe Don Baker qui s’y colle, une figure marquante du cinéma criminel de l’époque et qui nous offre une composition frappante. Les autres personnages sont également des pantins, tous à la solde d’une organisation qui peut les remplacer comme des pions, tel le cadre de la banque qui semble être un homme de pouvoir dans son bureau mais révèle sa faiblesse sur le terrain. Son échange avec le directeur de la banque de Tres Cruces est savoureux, il y prend conscience de sa faiblesse, de sa position de sacrifiable. Encore plus insignifiants dans le paysage que nous dépeint Siegel, les policiers sont, eux, toujours à la traîne, arrivant systématiquement après Molly et Varrick sur les lieux clés. Ils font figures d’hommes du passé. Dans Charley Varrick, la police est le symbole d’un pouvoir révolu. A l’heure de l’Organisation, elle n’a plus de place et l’Etat dans sa forme traditionnelle n’en a plus non plus.


Si l’un des intérêts majeurs de Charley Varrick est la peinture d’une atmosphère criminelle emblématique du cinéma de son époque, il serait injuste de ne l’envisager que de ce point de vue-là et d’oublier les remarquables qualités narratives apportées par Don Siegel. Le fait est connu, il y a deux clins d’œil appuyés à Alfred Hitchcock, et particulièrement à La Mort aux trousses, dans le film. D’abord sous la forme d’un trait d’humour lorsque Varrick évoque une position « South by southwest » durant sa nuit avec la secrétaire du cadre de l’Organisation, puis durant la remarquable scène finale mettant en scène un avion d’épandage, rappel évident de l’une des scènes les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Cela pourrait relever de la simple anecdote mais la mécanique du suspense est si bien huilée dans Charley Varrick que l’on pourrait presque penser se trouver devant les plus belles œuvres du maître. Si Varrick annonce son programme dès le début du film, expliquant qu’il ne s’en sortirait que si on le croyait mort, Siegel se garde bien durant toutes les séquences suivantes d’expliquer les actes de son héros. Il cherche à surprendre le spectateur, lui imposant ainsi un niveau d’attention élevé et ménageant l’effet remarquable de sa révélation finale. Le personnage principal doit garder un coup d’avance sur ses ennemis, le cinéaste fait donc de même avec son public de manière particulièrement habile. Dernier parallèle amusant avec Hitchcock, Siegel apparaît dans son propre film, sous les traits d’un joueur de ping-pong, sport que maîtrisait remarquablement le réalisateur. Chacune des séquences est mise en scène avec une précision remarquable. C’est notable lors des deux séquences de braquage, celles de la banque puis celle qui voit Varrick s’introduire chez un dentiste, tournant crucial du récit. Elles sont dignes des plus grands films de casse, regorgeant de détails savoureux, des déguisements du couple de braqueurs au parcours méticuleux des différents dossiers médicaux. Siegel n’atténue jamais la tension de son récit, il ne cède jamais à la facilité d’insérer une voix off ou une séquence explicative. L’ensemble du film est sec, tendu vers son dénouement, sans la moindre seconde superflue. Porté par la trépidante musique de Lalo Schiffrin, il nous offre ce qui est probablement de l’un des récits les plus efficaces du cinéma criminel.


Un an après le triomphe de L’Inspecteur Harry, c’est dans une position de force qu’il n’a jamais connue que Siegel tourne Charley Varrick, au point d’être en mesure d’imposer la mention « A Don Siegel film » en début de générique. Il réalise l’un de ses meilleurs films, parfaitement en phase avec l’air du temps du cinéma hollywoodien mais avec une patte spécifique. Fait rare à cette époque, le polar quitte l’atmosphère grise des villes pour un paysage lumineux et rural. Et surtout le héros, contrairement aux standards du moment et même au livre dont le film s’inspire, est en mesure de triompher dans un monde aux valeurs nouvelles. Siegel a intégré les formes du Nouvel Hollywood mais n’a pas oublié les héros de ses débuts. Il les confronte et les mélange avec succès dans Charley Varrick. Malheureusement le film connaîtra un échec public et critique brutal aux Etats-Unis, et Universal en abandonnera rapidement la promotion. Seul l'Europe défendra le film, lui offrant quelques récompenses. Plus de quarante années plus tard, l’histoire a tranché et a donné raison au vieux continent : Charley Varrick est un grand film.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 29 juin 2017