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Critique de film
Le film

Tucker : l'homme et son rêve

(Tucker : The Man and His Dream)

L'histoire

Preston Tucker (Jeff Bridges), inventeur et commerçant hétérodoxe, se met en tête d'industrialiser à Detroit une voiture qui porterait son nom, dont l'une des particularités serait son moteur placé à l'arrière. Ce projet généreux et mégalomane, philanthrope et technique, se heurte à la corporation des grandes marques établies au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Pour le meilleur et pour le pire, dans ses hauts comme dans ses bas, sa famille le suit au cours de cette aventure. 

Analyse et critique

« La famille, les enfants, l’ingénierie... Il y a tout ce que j’aime dans ce film ! » déclare Francis Ford Coppola sur le commentaire audio de Tucker. Et l’on sent bien en effet, devant la merveilleuse générosité de ce film, qu’il s’agit d’un des projets les plus personnels du cinéaste, si ce n’est le plus personnel : « One from the heart », pour reprendre le titre original de Coup de cœur, fameuse œuvre charnière de 1982. Œuvre charnière car, en un certain sens, dans la carrière de Coppola, tout passe par Coup de cœur.

Traumatisé à l’époque par la réalisation infernale d’Apocalypse Now, Coppola veut en effet en finir avec les lourds tournages « à l’ancienne ». Grâce à sa fortune provenant du triomphe commercial du Parrain, le cinéaste fonde en 1980 un véritable studio indépendant, Zoetrope, pour réaliser le « cinéma électronique », « le cinéma de demain » comme il l’annonce à la presse médusée : mort de la pellicule et des vieux circuits d’exploitation, projection par satellite en simultané dans le monde entier, possibilité pour les cinéastes, depuis une régie entièrement informatisée, de concevoir, tester, réaliser, monter et ajouter des effets immédiatement, sur le plateau, face aux comédiens. Le but est de concurrencer les majors sur leur propre terrain, avec de « meilleurs films », plus fluides dans leur conception, plus audacieux et personnels. Coup de cœur aurait dû être le pionnier de ce nouveau cinéma. Hélas ! le bide absolu de cette comédie musicale au box-office, dû à son mélange poétique d’artificialité et d’intimisme douloureux, brise le rêve du démiurge. L’élaboration de ce prototype ayant coûté une fortune, son échec entraîne la chute du studio Zoetrope. Coppola se retrouve surendetté pour au moins dix ans... Ironie du sort ou admirable symétrie du destin : après l’échec de THX 1138, Coppola avait relancé la carrière de son ami George Lucas en produisant American Graffiti ; cette fois, c’est au tour de Lucas, devenu riche et indépendant grâce à la saga Star Wars, de relancer son mentor, avec un autre film familial, mélangeant voitures et Americana, dans un Cinémascope rutilant ! Toutefois, ne nous y trompons pas : malgré son aspect familial, Tucker n’est pas une commande. C’est en effet l'un des plus vieux projets de Coppola, conçu dès les années soixante-dix, et que le cinéaste comptait réaliser après la sortie de Coup de cœur.


Tout part de sa passion pour la fameuse « voiture de demain », imaginée par le constructeur indépendant Preston Tucker à la fin de la Seconde guerre mondiale. L’homme s’était mis en tête de concurrencer les Trois Grands de Detroit (General Motors, Ford, Chrysler) sur leur propre terrain (cela ne vous rappelle rien ?...) et avait réussi, par une habile campagne publicitaire, à attirer investisseurs et public. Parmi ce public, il y avait un flûtiste de la NBC, Carmine Coppola, et son petit garçon de cinq ans, un certain Francis ! Malheureusement, Preston Tucker ne réussit qu’à produire péniblement cinquante exemplaires, les Grands lui ayant mis constamment des bâtons dans les roues (presque au sens propre !). Carmine, comme des milliers d’Américains, ne reçut jamais sa commande, ce qui engendra une énorme frustration chez le petit Francis, en même temps bien sûr qu’une mythification de la Tucker, objet devenu rare.

Obsédé lui-même par l’indépendance de création, Coppola devenu adulte s’intéresse de près au destin contrarié de ce constructeur automobile, y voyant les éléments d’une véritable fable. C’est sans doute pourquoi son premier concept, dans les années soixante-dix, était d’en faire une comédie musicale à la Minnelli, d’autant plus que ce type de comédie reflétait parfaitement l’optimisme et le dynamisme des Américains au sortir de la guerre. Coup de cœur devait donc servir de banc d’essai à Tucker. On connait la suite... Toutefois, il reste beaucoup de ce concept musical dans l’aspect très chorégraphié du Tucker de 1988, dans ce mouvement virevoltant en osmose totale avec la musique de Joe Jackson, une virtuosité qui était déjà présente dans Rusty James et Cotton Club, et qu’on est heureux de retrouver après les plus sages Peggy Sue s’est mariée et Jardins de pierre. Signe que Coppola, à l’époque, est vraiment de retour. Par ailleurs, même s’il est cruel de le dire, l’échec de Coup de cœur et du studio Zoetrope a permis au cinéaste de mieux ressentir le destin de Tucker, de s’identifier pleinement à lui. En effet, Coppola est un artiste si personnel qu’il ne peut s’empêcher de tout ramener à ses sentiments et à sa famille. C’est bien sûr la source du génie des Parrain, basés pourtant sur un roman commercial de Mario Puzo. Mais, à bien y regarder, presque tous ses films sont autobiographiques : sa jeunesse maladive et isolée (Jack), son admiration pour son frère aîné (Rusty James), son coup de génie en début de carrière (L’Idéaliste), son mariage en crise (Coup de cœur), la rivalité artistique avec son père (Tetro), le deuil de son fils Gio (Jardins de pierre), à qui Tucker est d’ailleurs dédié.


Ce film raconte donc, de manière à peine déguisée, l’échec de Zoetrope face aux majors, mais son génie est justement de ne jamais se lamenter, de garder l’enthousiasme malgré l’échec. C’est le sens de l’échange final entre Tucker et son associé Abe Karatz (magnifique duo Jeff Bridges / Martin Landau) au moment où le public vient essayer la « voiture de demain », après le procès qui entérine la fin de sa production :

Abe : « Regarde, il adore la voiture, le public !... Ça me met en rage... Notre entreprise est morte aujourd’hui. Il n’y aura pas de Tuckers... »
Tucker : « Si, les voilà. »
Abe : « Seulement cinquante... »
Tucker : « Qu’est-ce que ça change en faire cinquante, en faire un million ? Après, c’est de la reproduction... C’est l’idée qui compte... et le rêve. »

Et c’est aussi pourquoi, fidèle à son principe que la forme d’un film doit être son sujet, Coppola fait de Tucker un dépliant publicitaire virevoltant, à l’image de l’esthétique tonitruante et naïve de l’époque. C’est qu’en réalité nous sommes du début à la fin dans la tête de Preston Tucker, un homme qui refuse quoi qu’il arrive de se laisser abattre (juste après le procès, il décide de se lancer dans la production de réfrigérateurs pour les pauvres !), qui adore son pays et qui veut partager sa créativité. Ainsi, que notre héros tournoie d’enthousiasme sur le tabouret d’un diner, après avoir trouvé une idée de financement pour sa voiture, et l’image fait un tourbillon, en fondu enchaîné avec des journaux, comme dans les séquences de transition des années quarante ! Mais c’est sans doute parce que Tucker a vu et revu ce type de transition au cinéma. Il se berce donc d’illusions et, comme le lui lance avec humour son épouse Vera (Joan Allen, lumineuse), il a « volé son sourire à Clark Gable », mais à force d’y croire ses illusions prennent vie et son optimisme créatif contamine toute la famille, jusqu’à Abe, au départ désabusé, et qui finit par « attraper ses rêves ». Loin d’être un mégalomane destructeur comme le colonel Kurtz, Tucker est avant tout un passionné, un idéaliste généreux qui veut entraîner tout le monde vers le progrès, désirant englober toutes les personnes et tous les espaces. D’où le refus de séparation qui fonde le style du film, chaque mouvement de caméra commencé dans un lieu s’achevant dans un autre : du salon de Tucker à son usine géante, de sa chambre à coucher aux bureaux de Detroit (via une photo sur le lit !), de l’estrade aux coulisses (lors de l’inénarrable inauguration) ; et n’oublions pas bien sûr les séquences de téléphone entre Tucker et sa femme adorée, où chaque interlocuteur coexiste, communie dans le même plan, via un split-screen réalisé en direct, comme dans Coup de cœur. Et tout ce style est bien sûr à l’image de l’atelier de Tucker, accolé à la maison, et qui finit par l’envahir !

Sur cette course effrénée de l’idéaliste, vouée à rencontrer un mur, Coppola aurait pu être cynique ou ironique, mais ce n’est pas sa nature. Son film est tout simplement une superbe déclaration d’amour à l’Amérique des années quarante, combattante, dynamique, ayant l’avenir devant elle. L’Amérique de son enfance, l’Amérique de Capra. (1) Pourtant, Tucker laisse la gorge serrée, et ce n’est pas dû seulement à l’échec final du créateur, mais aussi à la forme du film. Ce n’est pas un hasard si Coppola reprend ici le chef-opérateur d’Apocalypse Now et de Coup de cœur, l’Italien Vittorio Storaro. Ce spécialiste des éclairages mordorés et symboliques livre encore une fois un travail d’une ambivalence magistrale : en baignant tout le film d’une lumière rasante, comme dans une aube éternelle, Storaro symbolise l’optimisme chaleureux de l’Amérique à cette époque ; mais cette lumière dorée, constamment enrobée d’ombres, peut également se lire comme celle du crépuscule, donnant le sentiment diffus que cette innocence ne va pas durer, que l’Amérique progressiste de Tucker va disparaître dans la nuit. Ce qui est vrai. C’est pourquoi le film, malgré la joie qu’il dispense, est si émouvant. Cette jeunesse merveilleuse ne reviendra plus. Et, pour Coppola, le cœur du film bat sans doute dans ces séquences, criantes de vérité, où les enfants de la famille vaquent joyeusement à leurs occupations, font les pitres, tandis que les adultes discutent et fument, dans un beau capharnaüm. Souvenirs tout personnels, soyons-en sûrs... Et c’est dans cette capacité du cinéaste à faire vivre les arrière-plans, dans son amour du moindre second rôle, comme chez Ford ou Renoir, qu’on comprend son vrai génie de cinéaste, sa profonde humanité.


(1) Au début du projet, dans les années soixante-dix, Coppola consulta le vieux Frank Capra, lui demandant conseil ; le long speech idéaliste de Jeff Bridges, lors du procès final, est bien sûr un hommage vibrant à Monsieur Smith au Sénat.

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 28 février 2019