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Critique de film
Le film

Trois vies et une seule mort

L'histoire

Saisi d'un migraine, un ouvrier abandonne momentanément sa femme et sa fille pour se diriger vers une pharmacie. En chemin, il croise un vieil homme loquace qui semble étrangement bien le connaître. Il vécut en effet dans sa maison et fut le premier mari de son épouse. Mais il se trouva enfermé durant de nombreuses années dans un appartement voisin. Voulant reprendre sa place, il semble bientôt se démultiplier pour connaître plusieurs existences en parallèle.

Analyse et critique

Grand habitué des tournages fauchés, précaires et bricolés au système D, Raoul Ruiz parvient à partir de 1996 à bénéficier de budgets plus confortables. Loin de s'y embourgeoiser ou de s'adonner à quelques concessions plus commerciales, le cinéaste put tout à loisir continuer ses expérimentations visuelles et narratives. Trois vies et une seul mort, le premier titre de cette série d'œuvres plus "onéreuses", est ainsi parfaitement représentatif d'un cinéaste pour le moins insaisissable et mettant à mal l'exercice critique.

Volontairement surréaliste, labyrinthique et obscur, le cinéma de Raoul Ruiz semble perpétuellement s'amuser de cette abstraction qu'on pourrait qualifier de vertigineuse. Au point que même ses producteurs et co-scénaristes étaient loin de toujours saisir ce que le film avait à raconter et comment il le racontait. Pascal Bonitzer, co-scénariste sur Généalogie d'un crime et Trois vies et une seule mort, admettait qu'il était le premier à avoir besoin de plusieurs visionnages pour comprendre le film qu'il avait écrit. On l'imagine ainsi sans mal haussant les sourcils lorsque que Ruiz devait parler (avec malice) de l’anthropologie négative, la spécialité de l'un des personnages campé par Marcello Mastroianni.

L'intérêt du cinéma "ruizien" est ailleurs, justement tapi dans ses innombrables mystères, faux-semblants déjouant la logique et le rationnel. Et le cinéaste trouvait très pertinent le concept de s'endormir devant ses œuvres tant ceux-ci se rapprochent du songe. Tenter de décrypter un film de Raoul Ruiz, c'est suivre le fil d'Ariane pour tomber sur la tapisserie de Pénélope. L'originalité seconde, durant sa période française tout du moins, est de ne pas chercher à faire un cinéma d'auteur et encore moins "auteurisant". Point de prétention ou d'afféterie chichiteuse mais des figures narratives, des procédés techniques récurrents qui ont la volonté de tisser des liens entre présent, passé, mémoire et fantasme. Et comme dans l'essentiel de sa carrière, on dénombre quantité d’éléments récurrents ou de figures cycliques dans Trois vies et une seule mort : les figures du serpent, des fleurs, de bébés recueillis, des lettres anonymes, des cloches, des demeures abandonnées... interviennent.

Il s'agit là d'une continuité directe avec ses origines sud-américaines où ces systèmes de narration non linéaire étaient également très prisés par la littérature locale. Pour citer Guy Scarpetta, on trouve chez Ruiz « une transfiguration magique de la vie quotidienne comme chez Garçia Marquez ; un glissement progressif vers l'inquiétante étrangeté comme chez Julio Cortazar ; des histoires de récits qui se répètent et des échos d'une temporalité à une autre comme chez Jorge Louis Borgès ; des intrusions d'un temps dans l'autre comme chez Alejo Carpentier ; des enchevêtrements de temps, des fantômes et des réincarnations comme dans "Terra nostra" de Carlos Fuentes. »


Bien des années après sa fuite du Chili, ces racines sont donc toujours aussi présentes chez le cinéaste et ce n'est pas pour rien que la majeure partie des intervenants peuplant sa carrière sont des exilés. Dans le cas présent, on croise des Italiens, des Polonais, des Argentins, des Corses... Et si l'un des appartements où vit Mastroianni se situe rue de Maastricht, ce n'est probablement pas dû au hasard. Plus qu'un expatrié à la double nationalité, Mastroianni possède pour sa part de multiples existences et voit ses représentants d'un âge révolu venir lui parler ; sans oublier des caractères issus de son imagination prendre vie dans le monde concret.


Allant à l'encontre de plusieurs de ses films passés (ou à venir), la présence de Pascal Bonitzer à l'écriture permet de rendre plus intelligible ses affiliations littéraires et d'agencer le plus distinctement possible ces multiples variations et strates temporelles qui sont autant parallèles que concomitantes, tout en tendant vers la même direction. Soyez rassurés cependant, le film n'a donc au final rien d'un scénario purement théorique, ce dont se méfiait le cinéaste (bien qu'il possédât une connaissance encyclopédique sur tous ces domaines très larges). Pour apprécier son cinéma, il faut se départir de la rationalité cartésienne et se laisser porter par cette logique qui n'appartient qu'à Ruiz et savourer ces errances étranges, farfelues et surtout non dénuées d'humour. On peut avancer sans crainte qu'il y a quelque chose de profondément ludique dans son cinéma. Il aimait d'ailleurs particulièrement insérer des moments d'humour noir assez sanguinolents pour déranger un public plus habitué à des films propres sur eux. Dans cet opus, on trouve par exemple un personnage dont le crâne loge un marteau copieusement enfoncé suite à une tentative d'assassinat ou un doigt sectionné servant à éteindre des bougies. Il y a d'ailleurs un référence très goguenarde à ce genre d'affaires sordides avec la présence au générique de Pierre Bellemare, qui y joue son propre rôle d'animateur radio décrivant des affaires criminelles. Cela est bien plus qu'un simple clin d'œil puisqu'il se révèle être le narrateur du film, exploitant à merveille son phrasé si distinctif avec ses fameux effets d'annonces intrigants où les péripéties semblent être du ressort d'une destinée inéluctable.


Il fallait tout de même bien la présence d'un narrateur extérieur au récit pour mieux nous guider dans ce dédale d'histoires au début indépendantes les unes aux autres, et qui composent un excellent inventaire de l'imagination farfelue et surréaliste du réalisateur chilien. Il serai vain de chercher à toutes les lister tant la plume du duo de scénaristes est féconde. Évoquons tout de même une ouverture anthologique avec la présentation de Marcello Mastroianni qui nous résume comment il s'est retrouvé éloigné de sa femme pendant une vingtaine d'années. La suite prend des allures de film à sketchs savoureux où, l'air de rien, le grand Marcello se démultiplie en trois (voire quatre) personnages distincts mais indissociables chacun ayant sa propre vie et ses épouses respectives. Différents destins qui finissent par se rapprocher, en dépit du bon sens évidemment, bien que certains détails servent de passerelles. Cette approche a tendance à sortir du récit traditionnel pour caresser le conte (qu'il soit philosophico-initiatique ou non), expliquant un peu la nature très candide du jeune couple d'amoureux qui ont un rapport tellement pragmatique et décontracté à la sexualité que cela se retourne contre eux. Encore une fois, il n'y peut-être pas de message à y déceler, pas plus qu'il n'y a sans doute de raisons à ce que Mastrioanni se retrouve piégé par les femmes sorties de son imaginaire. On peut avancer que la raison d'être du film est d'égarer le spectateur dans ce fatras d'informations souvent contradictoires et lui faire perdre le sens du repère, qu'il ne sache plus dissocier le vrai du faux, le rêve du réel et le fantasme de l'imaginaire.


C'est là en revanche que la mise en scène de Ruiz prend tout son sens grâce à ses trouvailles visuelles qui ont fait de lui le nouveau Méliès puisqu'à de rares exceptions près (très inhabituelles d'ailleurs dans son cinéma) tout est fait en direct sur le plateau de tournage grâce à l’ingéniosité de ses chefs opérateurs et techniciens. Trois vies et une seule mort ne déroge pas à la règle et propose un fascinant étalage de trucages en tout genre (sans pour autant constituer le plus remarquable de sa carrière). On y trouve des travellings compensés, des décors amovibles, des lentilles coupées pour augmenter la profondeur de champ, des effets de lumière pour exposer l'envers d'un miroir sans teint, des filtres colorés, des projections d'images sur des murs, des fausses perspectives, des décors agencés pour déformer un reflet de miroir (en réalité une ouverture sur une pièce qui ne possède par la même disposition) et même de la stop-motion. Ces différents effets de style ont pour but de faire douter notre perception même du film, nous plongeant à notre tour dans un doute palpable sur la véracité de ce que nous voyons. Certains deviennent une mise en abîme même du cinéma car l'on ne peut s'empêcher d'essayer de deviner comment ces trucages ont été obtenus, rejoignant ainsi les interrogations du protagoniste principal, perplexe face à un imaginaire qui dépasse sa conception du monde.

Décrit de la sorte, le cinéma de Raoul Ruiz a de quoi intimider plus d'un cinéphile et son incroyable carrière n'est pas exempte de titres trop abstraits et abscons. Par chance, Trois vies et une seule mort compte parmi les œuvres les plus abordables du cinéaste, et il ne faut pas longtemps pour succomber aux délices fascinants et hypnotiques d'un cinéma profondément ironique et libre de toute contrainte. Il y a quelque chose de grisant, voire d'euphorisant, à se retrouver en ce genre de territoire éternellement vierge.

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 29 septembre 2016