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Critique de film
Le film

Triple agent

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L'histoire

S’inspirant de l’affaire Miller-Skobline, ainsi qu’Éric Rohmer le rappelait lui-même lors de la sortie du film (1), Triple agent débute à Paris en mai 1936. Tandis que le Front Populaire triomphe, Fiodor (Serge Renko) œuvre à la défense de la cause des Russes blancs. Contraint de fuir la Russie devenue bolchévique, cet ex-général de l’armée tsariste est désormais installé dans la capitale où il vit avec son épouse, la Grecque Arsinoé (Katerina Didaskalou). Cette dernière, peintre de son état, ne se préoccupe guère des activités de son mari. Mais les troubles agissements de Fiodor, dont la fidélité à la cause blanche semble de plus en plus incertaine, vont bientôt bouleverser le quotidien jusque-là paisible du couple...

(1) Voir à ce propos le dossier de presse réalisé par Wild Bunch et disponible en ligne ici (cependant, uniquement en anglais...).

Analyse et critique

L'Histoire comme un tourbillon : telle est la vision qu'Éric Rohmer s'applique à délivrer avec Triple agent, son pénultième long métrage. Pour ceux des femmes et des hommes à qui le déroulement des événements se montre favorable, le mouvement de l’Histoire agit de manière centripète, leur ménageant une place de choix au cœur-même des structures politiques, économico-sociales ou encore culturelles. Il en va notamment ainsi, lorsque débute Triple agent, des communistes exerçant depuis la Révolution d’Octobre une domination sans partage sur la Russie soviétique. Tel est encore le cas des Nationaux-Socialistes à laquelle l’Allemagne est intégralement soumise depuis 1933. Il en ira bientôt ainsi des Franquistes qui fourbissent alors leurs armes en Espagne. Concernant ceux que l’on a coutume d’appeler les perdants de l'Histoire, les remous engendrés par celle-ci s'avèrent en revanche centrifuges. Ceux qui ne choisirent pas le "bon" camp sont impitoyablement rejetés à la périphérie du monde (re)dessiné par le cours historique : vae victis... Une position excentrée à laquelle ont été notamment relégués Arsinoé et Fiodor, les deux principaux protagonistes de Triple agent.

Les minutes liminaires du film affirment d’emblée la marginalité du couple formé par le général russe et la peintre grecque. Un carton précise que l’on est en mai 1936, au lendemain des élections législatives marquant le triomphe du Front Populaire. Parmi les images d’archives sélectionnées par Éric Rohmer pour illustrer l’événement, s’impose une contre-plongée montrant un homme dépouillant des bulletins de vote. Parfaitement composé par le caméraman de Pathé-Journal, le plan place le scrutateur au centre géométrique des cercles concentriques formés par la foule environnante. Ainsi disposé à l’écran, l’homme devient, selon la conception rohmérienne de l’Histoire, l’évidente incarnation de ceux pour lesquels le tourbillon politique de Mai-36 se révèle centripète. Cette figure de la victoire, ainsi incarnée par le scrutateur, l’est d’autant plus que c’est au sein d’un espace lui-même central de l’exercice du pouvoir que l’homme exerce sa fonction : la mairie du Xème arrondissement comme le précise le speaker de Pathé-Journal.

Quittant bientôt le registre documentaire, Triple agent en vient alors à celui de la fiction, faisant apparaître pour la première fois à l’écran Arsinoé et Fiodor. Leur marginalité s’exprime d’abord par leur inscription dans la topographie parisienne. Une vue extérieure indique ainsi que le couple réside rue Monticelli dans le XIVème arrondissement, à proximité du Boulevard Périphérique. Situé à la bordure méridionale de la Capitale, l’appartement occupé par les deux exilés semble en outre témoigner de leur absence d’assimilation à la société française. Le montage alterne alors plans larges et rapprochés. Les premiers dessinent un intérieur d’allure bien peu parisienne. Murs et meubles sont recouverts de tentures aux motifs comme aux coloris évoquant plutôt ceux d’un logement d’Europe orientale. Une sensation que conforteront les quelques gros plans : certains s’attardant sur des livres imprimés en caractères grecs et cyrilliques, un autre détaillant un ensemble de quatre icônes orthodoxes. Spatialement et socialement excentriques, Arsinoé et Fiodor en sont logiquement réduits à un rapport à la fois distancié et indirect avec les événements politiques d’importance de ce mois de mai 1936.


Il y a loin de la Porte d’Orléans - à proximité de laquelle réside le couple - à la rue Bossuet (siège de la Mairie du Xème arrondissement) ! Et c’est par sa seule T.S.F. que Fiodor est en mesure de prendre connaissance des résultats électoraux. Sagement assis dans un fauteuil, l’on voit l’homme noter consciencieusement dans un carnet les chiffres égrainés par le commentateur radiophonique. Ainsi mis en scène par Éric Rohmer, Fiodor qui fut un homme de pouvoir dans la Russie tsariste, offre une image désormais rien moins que conquérante : celle-ci oscillant entre la vision d’un écolier besogneux et celle, tout aussi peu glorieuse, d’un retraité pantouflant dans son étroit séjour. Puis, après avoir campé l’ex-gloire de l’armée impériale en stratège de salon, la caméra s’attache bientôt à Arsinoé. L’excentrement de cette dernière est encore plus prononcé que celui de son époux. Disposée par Éric Rohmer dans une pièce différente de celle où Fiodor écoute la radio, la femme n’est donc que difficilement en mesure d’accéder aux informations dispensées par le speaker. Ne bénéficiant que médiocrement de ce lien radiophonique et ténu avec le monde avoisinant, elle ne semble en outre guère être en mesure d’intégrer celui-ci. Alors que la journée semble déjà avancée, Arsinoé arbore encore un déshabillé de soie peu propice aux déambulations à l’extérieur de l’appartement. Le caractère domestique du personnage ainsi suggéré se trouvera confirmé par les scènes suivantes. Celles-ci dépeignent en effet Arsinoé en épouse soumise, s’empressant de satisfaire à chacune des demandes de Fiodor, le tout en arborant un sourire jamais démenti.

Et, s’avérant en cela un fin analyste des mécanismes de la marginalisation historique, Éric Rohmer rappelle ainsi qu’au sein du duo d’outsiders formé par Fiodor et Arsinoé, l’une l’est en réalité un peu plus que l’autre... Dans l’Europe encore strictement patriarcale des années 1930 (3), sa condition de femme condamne immanquablement la Grecque à voir le pouvoir s’éloigner d’elle de manière encore plus marquée que son compagnon. Mise de côté par le cours de l’Histoire tant du fait de son sexe que du camp idéologique qu’elle a épousé en se liant à Fiodor, Arsinoé l’est aussi en raison de ses orientations esthétiques. Le spectateur n’aura pas manqué de noter, lors de la découverte de l’appartement des héros de Triple agent, la présence sur un chevalet d’une peinture en cours d’exécution. L’on apprendra par la suite qu’Arsinoé en est l’auteure, de même qu’elle a réalisé nombre d’autres toiles ornant le domicile qu’elle partage avec Fiodor. D’une facture toute figurative, affectionnant qui plus est les scènes de genre, les œuvres d’Arsinoé constituent comme un pendant pictural au conservatisme politique de son Blanc de mari. Un parti pris artistique qu’Arsinoé n’hésite d’ailleurs pas à revendiquer lorsque Janine - sa jeune voisine communiste, aussi révolutionnaire socialement qu’esthétiquement - lui fait notamment part de son admiration pour Picasso. L’incompréhension pour l’abstraction dont fait alors état la peintre hellène la place bien évidemment en porte-à-faux avec les forces dominantes de l’Histoire culturelle. On apprendra d’ailleurs, sans grande surprise, que la Grecque a les plus grandes peines du monde à vendre sa peinture. Et pareil positionnement achève dès lors de marginaliser la figure d’Arsinoé déjà mise de côté par son affiliation politique comme par son sexe.


La place presque systématiquement latérale attribuée à la femme dans le cadre vient, par ailleurs, remarquablement souligner l’impuissance du personnage à se ménager une place significative sur la scène historique. Dès sa première apparition à l’écran, Arsinoé est repoussée sur le bord gauche de l’image. Une position excentrée qu’Éric Rohmer lui fera ensuite plus d’une fois occuper lors de ses nouvelles apparitions, l’installant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre du cadre. Et il en va de même concernant Fiodor que le cinéaste va pareillement "promener" d’un bord à l’autre de l’écran. Il en va ainsi lors des séquences de dialogues, filmées pour l’essentiel en champ/contrechamp, durant lesquelles le Russe est le plus souvent disposé par Éric Rohmer à proximité des marges droite ou gauche du cadre. Une position périphérique à laquelle le réalisateur prend encore soin d’installer son héros lorsque, plus rarement, la caméra embrasse en une seule vue un groupe de personnages incluant Fiodor. Ne cessant donc de rappeler que le Blanc a littéralement été mis de côté par le tumulte révolutionnaire d’Octobre, la mise en scène exprime aussi le désir obsessionnel du militaire déchu de se replacer au centre des jeux de pouvoir. L’on pense notamment à une scène ayant pour cadre la vaste véranda de la villa (4) où Arsinoé et Fiodor élisent domicile au mitan du film.


Prenant la forme d’un échange entre la Grecque et son époux, cet épisode montre ce dernier expliquer la stratégie qu’il s’est choisie pour recouvrer la puissance autrefois sienne. Se qualifiant lui-même d’« agent triple », Fiodor se dépeint en une sorte de Machiavel du Renseignement, et dont les subtiles manœuvres lui ont permis de se rendre indispensables aux principaux leaders d’alors... quel que soit le camp politique de ces derniers ! (5) De plus en plus exalté, Fiodor se vante bientôt d’avoir parfois à prendre des « décisions qui pourraient engager l’avenir des relations entre les puissances européennes, pour ne pas dire mondiales. » Et tandis que le personnage fait état du « vertige » que lui procure son « pouvoir », continue à se déployer à l’écran une chorégraphie parfaitement orchestrée... Précisément planifiés, les déplacements du personnage illustrent explicitement son entreprise de retour au cœur de l’Histoire. Déambulant de part et d’autre de l'espace délimité par la véranda, Fiodor ne marque d’abord des pauses que sur les bords de la pièce. Tantôt le Russe s’assied sur le canapé sis à la droite de l’écran, tantôt il s’immobilise à sa gauche. Mais lorsqu’il en vient à dévoiler à Arsinoé l’ampleur du pouvoir qu’il affirme avoir recouvré, le Russe se place alors résolument au milieu de l’image dont le centre est, astucieusement, marqué par la présence d’un escabeau.

Objet permettant certainement de se hisser, l’échelle sur laquelle l’ambitieux Fiodor s’appuie est cependant des plus courtes. Et ce choix malicieux de mise en scène annonce d’ores et déjà la brièveté du parcours ascensionnel du Blanc... Car c’est en des lieux rien moins que centraux que se clora, tragiquement, l’existence de l’ex-général ainsi que le révèlera l’épilogue du film. L’on apprendra alors que l’agent triple périt sans doute dans une prison secrète du Guépéou à Barcelone... à moins qu’il ne fût exécuté dans une cave de l’ambassade soviétique à Paris. Ainsi rejeté dans les poubelles de l’Histoire, le Blanc qui se rêva en général de Staline y sera rejoint par sa compagne. Arrêtée par les autorités françaises - car soupçonnée d’être la complice de son mari - et condamnée, Arsinoé périra en prison, autre espace marginal s’il en est. L’unique position centrale que la femme aura finalement occupée sera celle qu’on lui attribuera lors de son procès : encadrée par deux gendarmes, au beau milieu du box des accusés. Plan quasi ultime de Triple agent, l’image démontre que, non seulement tourbillonnante, l’Histoire selon Éric Rohmer est aussi cruellement ironique...


(2) Cette conception tempétueuse du cours historique n’est certes pas inédite dans la filmographie d’Éric Rohmer. On en trouve déjà l’illustration dans les séquences d’ouverture de La Marquise d'O..., campant magistralement la mise à mal d’un monde jusque-là strictement régulé.
(3) Est-il besoin de rappeler que les femmes ne possèdent, en mai 1936, toujours pas le droit de vote ? Et que la nomination au gouvernement du Front Populaire de trois femmes à des postes de secrétaires d’État - parmi lesquelles Irène Joliot-Curie - soulèvera un certain émoi au sein d’une société française alors plus que frileuse en matière de condition féminine ?
(4) Tuberculeuse, l’héroïne de Triple agent ne supporte en effet plus l’air vicié de Paris. Et grâce à l’entremise d’un riche exilé russe, le couple trouve à se loger dans une demeure de maître des abords moins pollués de la Capitale. Sous ses airs d’apparente promotion immobilière - la propriété est vaste et ceinte d’un jardin conséquent -, ce déménagement en banlieue souligne, on l’aura compris, une nouvelle fois le décentrement historique du couple... Quant à la maladie d’Arsinoé, rappelons que la tuberculose était la plus redoutée des pathologies en ces années 1930. Fortement stigmatisante, pareille affection compromet donc encore un peu plus la possibilité pour le personnage d’en finir avec la marginalité.
(5) Fiodor témoigne alors d’une "plasticité" idéologique que son positionnement dans le cadre, oscillant ainsi qu’on l’a vu indifféremment entre droite et gauche, annonçait bien avant qu’il n’avoue être un « agent triple »...

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Par Pierre Charrel - le 4 février 2014