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Critique de film
Le film

Trains étroitement surveillés

(Ostre sledované vlaky)

L'histoire

Durant l’Occupation allemande de la Tchécoslovaquie, Miloš (Vaclav Neckar) commence son apprentissage dans une gare de campagne. Amoureux de Macha (Jitka Scoffin), il découvre les affres de la timidité et de l’impuissance. Il est pris sous l’aile de Hubička (Josef Somr), chef de gare jouisseur et résistant.

Analyse et critique

« Dans une nouvelle d’un auteur anglais dont je ne me rappelle plus le nom, il est question d’un type qui se retrouve pour la première fois de sa vie sur un terrain de golf  : on lui met un club entre les mains et il envoie la balle pile dans le trou dès le premier coup. Eh bien moi aussi, il m’est arrivé quelque chose de semblable (…) Tant qu’on est jeune et bête et qu’on n’a pas conscience du danger, on se lance dans des projets dans lesquels on ne se lancerait jamais si on était un peu raisonnable. Parfois, ce genre d’imprudence peut s’avérer payante, et j’avais tout simplement la chance d’être en effet jeune et bête. » (Jiří Menzel) (1)

Succès immédiat à sa sortie, récompensé d’un Oscar du meilleur film étranger, Trains étroitement surveillés a contribué, plus même que les premiers films de Miloš Forman, à la visibilité internationale du jeune cinéma tchèque. Il établit d’emblée Jiri Menzel comme un cinéaste qui comptera sur l’échiquier mondial, ce que les aléas de sa carrière, malgré de beaux titres encore à venir, auront plutôt tendance à légèrement démentir. (2) Si Mon cher petit village reste par exemple une référence d’un certain cinéma populaire national, celui-ci s’exporte plus difficilement. Du début à la fin, pourtant, malgré l’interruption durant la Normalisation (comme Chytilová, Menzel a préféré rester en Tchécoslovaquie), les mêmes préoccupations persistent : donner la meilleure image possible de la ruralité tchèque, œuvrer à un cinéma de l’ordinaire, soucieux du sort des "petites gens" comme les appellent ceux qui les prennent trop souvent de haut. En cela, il n’est pas étonnant que son cinéma se soit pour sa partie la plus marquante fait sous le patronage de Bohumil Hrabal.

Hrabal, auteur encore immensément populaire en République Tchèque, est, avec Kundera pour la frange plus intellectuelle de ses cinéastes, le maître à penser de la Nouvelle Vague tchèque. Les Petites perles au fond de l’eau, film à sketchs manifeste de la bande, est une adaptation de ses nouvelles. Hrabal est un humaniste anticonformiste, qui après un diplôme de juriste fera volontairement le choix de partir travailler en usine. Il est l’écrivain qui donnera une voix à la campagne tchèque, à ses poètes qui s’ignorent, originaux et solitaires. « Hrabal est extrêmement positif, c’est un humaniste, ce sont probablement les deux seules choses qu’il faut respecter lorsque l’on adapte ses œuvres. Hrabal est persuadé que n’importe quel être humain, aussi isolé, perdu ou banni soit-il, recèle au plus profond de son âme une partie de Dieu, cette "petite perle au fond de l’eau", visible seulement pour celui qui sait écouter et observer attentivement, sans conformisme ni préjugé. » (Šdena Spaková) (3) Fait précieux, il participera activement à l’adaptation de son œuvre, collaborant aux scénarios tout en restant respectueux de la marge créative des metteurs en scène avec lesquels il dialoguera. Menzel sera parmi eux son favori.

Trains étroitement surveillés entend pour le régime agir comme un rappel (pas illégitime dans le cas de la Tchécoslovaquie) des actions de résistance durant l’Occupation allemande. L’intrigue prend place à la fin de la guerre, dans une Tchécoslovaquie occupée, au sein d’un petit village isolé, servant de gare transitoire à d’importants convois de marchandises, de vivres, mais aussi de soldats - morts ou vivants comme ses employés le découvriront. De résistance, il ne sera pas question jusqu’au dernier tiers, le film commençant comme une tragicomédie de mœurs, le récit d’apprentissage picaresque et lancinant d’un adolescent timide inadapté au train-train de son village. Miloš (Vaclav Neckar), est issu d’une grande lignée dégénérée depuis que son grand-père hypnotiseur a tenté en vain d’arrêter par son pouvoir les chars allemands entrant dans Prague, tandis que son père a fui les siens dans une oisive retraite. Garçon déclassé, dont la finesse un peu maniérée déteint à la campagne, serti d’un costume d’employé de gare visiblement trop grand pour lui, symbole d’un avenir non-choisi qu’il se voit sommé d’endosser, il sort de l’enfance pour se confronter au monde des adultes, qui, selon un modèle de la comédie tchèque se divise en deux catégories : les viveurs et les peines à jouir. En chef de file des premiers, Hubička (Josef Somr), son supérieur en grade à la gare, tombeur emballant toutes les jeunes filles du patelin. Pour les seconds, un petit chef de gare frustré, des nobliaux franchement provinciaux, tous fascistes comme il se doit en cette année.


Miloš est amoureux de Macha (Jitka Scoffin), que sa timidité maladive empêche d’aborder. Elle s’en charge, un jeune couple se forme, mais, devant des signes caractéristiques d’impuissance, elle le délaisse désemparée. Au désespoir, Milos tente de mettre fin à ses jours dans la baignoire d’une chambre d’hôtel et est hospitalisé. A sa sortie, muni des conseils ineptes d’un corps médical de seconde catégorie (penser au foot pour éviter, prière de détacher les syllabes, l’ejaculatio precox), il délaisse la poursuite de Macha pour rejoindre l’engagement civique de Hubička, qui s’avère préparer un attentat contre un convoi nazi faisant halte sur ses rails. En récompense de sa prise de risques (qu’il payera de sa vie au final), Miloš se voit offrir par une militante une nuit réparatrice, dont la mise en scène par Menzel accentue au plus l’irréalité. Partant d’un réalisme stylisé, il œuvre à un climat cotonneux, brumeux, vaquant entre l’automne et les premiers signes de l’hiver, proche d’une qualité onirique (l’arrivée de la châtelaine à dos de cheval) virant au rêve anxieux (de nombreux inserts sur la cruauté fermière à l’égard des animaux, une légère accentuation des sons faisant poindre l’aliénation de Miloš), gonflé d’un érotisme (l’entrejambe d’une cavalière, un crayon dans un décolleté, l’orgie se cachant dans un wagon, l’oncle tripoteur, les jeux aguicheurs des employés avec de jeunes demoiselles peu avares de leur personne) qu’il observe de ses grands yeux tristes à la Keaton, garçon exclu d’une sexualité à laquelle maladroitement lui aussi aspire. Semblant aller de soi pour les adultes l’entourant (qui redoublent d’imagination en matière de jeux coquins et tactiques d’approche), son omniprésence et son apparente évidence autour d’une victime de l’amour ne rendent que plus insupportabls sa sensation d’isolement, d’infériorité, de fêlure congénitale même. Pas même majeur, Miloš est d’ores et déjà comme un fantôme, un exclu de l’enfance, errant rêveur entre des rails désaffectés, que la prise en main de son destin (dans une très concrète action politique) remettra pour un temps dans son corps et ses émotions.

De tous les films issus des nouvelles vagues européennes, Trains étroitement surveillés compte assurément parmi les plus accessibles. Cela peut-être parce qu’il est moins moderniste que simplement moderne, tant dans la brillance calme de sa réalisation que dans l’intelligence humaine dont il fait montre. Ce modèle de comédie populaire à la rigueur formelle et scénaristique dont la sophistication ne fait jamais forcée, tient plus une descendance en Superbad et Adventureland que dans un cinéma tchèque actuellement en état de coma dépassé. Dans quel autre titre labellisé NVs de la période trouve-t-on une scène aussi délicieusement potache que celle du tamponnage de la fesse d’une conquête par un sigle de gare allemand ? Cette blague de prime abord gratuite n’en dit-elle pas plus sur un certain état d’esprit, pas moins rigolard que conscient politiquement, répandu à ce moment que bien des tentatives de faire dire au peuple en un discours sentant bon sa sur-écriture ce qu’il devrait dire à nos oreilles préparées ? Pour Menzel, faire un cinéma populaire, signifie d’abord le faire à l’intention du peuple, en bannissant toute condescendance, fût-elle bien-pensante. « Le directeur de la production tchécoslovaque me convoqua et me fit part de ses craintes de voir les travailleurs mal réagir à certaines scènes. Il me demande de couper la scène des tampons. Heureusement, j’eus alors assez d’esprit pour réagir assez promptement. Je lui dis que nous avions prévu une avant-première pour les employés de la gare de Loděnice, dans la ville même où nous avons tourné le film, et je lui proposais donc de tester les réactions des travailleurs. Si la scène en question faisait scandale, nous la couperions. Il va de soi que, lorsque, au cours de la discussion qui suivit la projection dans le cinéma plein à craquer, je demandai s’il fallait couper la scène, la réaction du public fut sans équivoque. Tous en chœur répondirent non. Ainsi, les fesses de Jitka purent rester dans le film. » (Menzel) (4) Où l’on voit aussi qu’un screening-test n’est pas toujours la diabolique pratique qu’on voudrait nous faire avaler.

Les cinématographies d’Europe Centrale et de l’Est à leur éveil dans les années 60 tiennent lieu de rappel d’une exigence de produire un cinéma ambitieux à l’intention des masses travailleuses qui n’avait rien d’une démagogie. Des cinéastes de cette mouvance, Menzel a incarné cette visée avec la plus grande évidence, cela, non pas par un talent supérieur (des films que nous lui connaissons, aucun n’est aussi élégamment exécuté que Trains étroitement surveillés), mais car il ne se posait pour ainsi dire même pas la question. Faire un cinéma avec le peuple, parlant du peuple, à l’intention de celui-ci... quand par « peuple » Menzel entendait plus simplement les gens qu’un grand terme avec éventuelle majuscule. Ce n’est pas la moindre beauté de ce cinéma fait pour tous que sa sensibilité à fleur de peau, refusant d’associer popularité à imbécilité, niaiserie sentimentalo-neuneu et grossièreté bovine - regards humides de Dany Boon en promo, produits embarrassants de bonnes intentions mal placées à la Bouboule. Cette manière de "faire popu" dont la pseudo-générosité mielleuse dissimule mal le cinglant mépris qui s’ignore à peine.


Au-delà de sa mélancolie, de son regard brumeux sur une sombre période, percée en une déflagration finale libératrice, réaffirmant que la vitalité l’emporte toujours, mais payée d’un lourd tribut (la mort consécutive d’un innocent), son film respire une fraîcheur au charme intact, celui des premières fois - quelles qu’elles soient. « Il en est des tournages comme en amour. Si vous aimez vraiment quelqu’un, vous n’avez nul besoin de feindre quoi que ce soit, les choses se font naturellement. Et si en plus, vous êtes novice et inexpérimenté, vous n’avez pas conscience de tout ce qui peut déraper, vous n’avez pas peur et vous n’avez pas les poings liés par la terrible crainte de rater quelque chose. Vous pourrez vous comporter de façon maladroite, mais avec enthousiasme et, qu’on le veuille ou non, plus on vieillit, plus cet enthousiasme est remplacé imperceptiblement par des gestes routiniers. Tout comme en amour. Tant qu’on est jeune, on a beau être gauche, l’amour vrai et la passion compensent la maladresse. Plus tard, à l’âge adulte, on maîtrise la technique. Parfois même à la perfection, mais celle-ci ne saurait remplacer une passion véritable. » (5)


(1) Extrait de Des années capricieuses, in booklet Malavida
(2) Pas au point cependant de ne pouvoir le voir participer en 2002 à un film à sketchs (Ten Minutes Older) convoquant des personnalités aussi diverses que Godard, Bertolucci, Mike Figgis ou Claire Denis.
(3) Extrait de La Cinématographie tchèque : littérature et cinéma, plus particulièrement dans les années 60, Šdena Spaková in Le Cinéma Tchèque et Slovaque, in booklet Malavida.
(4) Extrait de Des années capricieuses, in booklet Malavida.
(5) Ibid.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : MALAVIDA
DATE DE SORTIE : 12 NOVEMBRE 2014

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 10 novembre 2014