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Critique de film
Le film

Toujours plus

Analyse et critique

Luc Moullet tourne ce court métrage en réaction à la prolifération des hypermarchés (1), « cathédrales du temps présent » que le cinéaste nous invite à visiter comme on visiterait une église. (2) Il tourne à Portet-sur-Garonne, près de Toulouse, dans ce qui est à l'époque le plus grand hypermarché d'Europe avec une superficie de 24 000 mètres carrés. Un long travelling sur les 92 caisses du magasin nous permet de nous rendre compte de la magnificence de ce temple de la consommation...

Il observe longuement le lieu, son fonctionnement et ses usagers et ne commence à tourner Toujours plus que lorsqu'il a trouvé vingt-quatre séquences clefs, appliquant par là la méthode de son cher Cecil B. DeMille pour Le Détour (Saturday Night). Le premier plan nous explique que le Carrefour s'est installé à l'ancien emplacement d'une église. Il nous montre ensuite une façade d'un cinéma transformé en église, puis celle d'un autre transformé en supermarché. Constat : le cinéma ne fait pas le poids face aux deux religions majoritaires de notre société, celle marchande tendant tout de même aujourd'hui à largement supplanter la religion chrétienne. Moullet poursuit ainsi avec ses observations aussi drôles que désespérantes.

Moullet utilise ici le même principe que dans Genèse d'un repas, à savoir observer et filmer les choses à la manière d'un chroniqueur du XVIIIème siècle où d'un satiriste à la Henry Fielding. Il met tout sur un même plan, ce qui est évident et ce qui l'est moins, s'attachant aussi bien aux détails incongrus qu'aux choses connues de tous. Et toujours il conserve ce ton détaché, ce point de vue un peu lointain qui permet de faire ressortir de manière éclatante l'absurdité de notre société et des comportements de nos contemporains.

Ce qu'il choisit de filmer, le commentaire qu'il plaque sur les images, la façon dont il s'amuse soit à faire des pléonasmes entre l'image et ce qui est dit, soit à mettre les deux en opposition : tout participe à établir une distance satirique entre le sujet filmé et le spectateur. Citons quelques exemples illustrant cette démarche : une enseigne vante les bienfaits de la nature et à l'écran un pauvre sapin déplumé au milieu d'un parking ; une autre qui promeut la culture et Moullet qui propose en contrepoint un plan sur des pauvres rangées de livres perdus au milieu des pneus ; des abris pour les caddies alors qu'un SDF dort par terre à quelques mètres ; des interdictions en tous genres, des alarmes, des systèmes de surveillance qui montrent combien les acheteurs sont infantilisés ou traités comme des voleurs potentiels... Comme dans Foix, c'est un défilé d'images absurdes, d'idées ridicules, délirantes. Rien n'est fait pour les acheteurs dans ce monument moderne censé être à leur service. Ils doivent au contraire se plier à des lois surnaturelles, farfelues, arbitraires imposées par les enseignes. La consommation a vraiment tout d'une nouvelle religion...


(1) Leur nombre passe de 391 en 1980 à 767 en 1990. On en compte aujourd'hui plus de 2 000...
(2) Lu à ce propos sur Wikipedia à propos de l'ouverture du premier hypermarché français en 1936 : « une anecdote veut que la nouveauté fut telle que le magasin fut béni par le curé de la paroisse et marrainé par Françoise Sagan. »

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Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014