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Critique de film
Le film

Total Recall

Partenariat

L'histoire

2084. Doug Quaid (Arnold Schwarzenegger) est un simple ouvrier de chantier. Mais lorsqu'il s'endort, il fait un rêve récurrent qui le transporte sur la colonie terrestre implantée sur Mars. Dans cette seconde vie, sa femme Lori (Sharon Stone) est remplacée par une certaine Melina (Rachel Ticotin). Un jour, il franchit la porte de Rekall Inc., une société qui promet de voyager intérieurement par l'implantation de faux souvenirs. Il choisit logiquement un voyage sur Mars et se laisse tenter par l'option « aventure » qui lui promet de passer quinze jours dans la peau d'un agent secret. Mais l'implantation ne se déroule pas comme prévu et réveille la véritable identité de Doug : un agent en sommeil fuyant les tueurs de l'impitoyable Cohaagen (Ronny Cox) qui exploite les mineurs martiens pour l'exploitation du turbinium et tient la population grâce à un monopole sur l'oxygène...

Analyse et critique

Après le succès de Robocop, Paul Verhoeven se retrouve catalogué comme réalisateur de film d'anticipation. Il reçoit ainsi moult propositions mais aucune ne trouve grâce à ses yeux, le cinéaste fraîchement débarqué sur le sol américain n'étant pas particulièrement attiré par le genre, même si enfant il dévorait les romans de SF. Lorsque le scénario de Total Recall arrive entre ses mains, il s'agit déjà de la 41ème version du scénario. Le script est passé par Disney puis Dino de Laurentiis, David Cronenberg, Richard Rush ou encore Bruce Beresford ont été un pressentis pour le mettre en scène... si bien qu'au bout d'une quinzaine années de développement, une aura de projet maudit entoure le film.

La première mouture du scénario est écrite par Dan O'Bannon et Ron Shusett qui a acquis en 1974 les droits d'adaptation d'une nouvelle de Philip K. Dick - Souvenirs à vendre (We Can Remember It For You Wholesale parue à l'origine dans la revue Galaxy) - pour la somme dérisoire de mille dollars. Ne parvenant pas à faire fonctionner le récit, les deux comparses changent leur fusil d'épaule et signent le scénario d'Alien. Ils reviennent ensuite sur ce projet, parviennent à finaliser une première mouture en envoyant effectivement Doug Quaid sur Mars (ce qui n'est pas le cas dans la nouvelle de K. Dick) mais les deux hommes peinent à trouver un troisième acte satisfaisant. Tandis qu'ils écrivent Réincarnations (Dead and Buried, 1981), ils reviennent régulièrement sur ce script qui leur tient à cœur jusqu'à ce que leurs visions diffèrent et qu' O'Bannon abandonne le projet. Shusett le développe alors seul pendant un an pour Disney, mais les différentes épreuves qu'il remet au studio sont rejetées, toujours à cause d'une dernière partie bancale.

En 1982, De Laurentiis prend une option sur le film. Richard Rush est pressenti pour la réalisation, mais il s'oppose au producteur qui souhaite ramener l'action du film sur Terre pour d'évidentes raisons économiques. Fred Schepisi est alors approché, mais sa vision psychologique du film déplaît au producteur et il est rapidement remercié. Le script reste sur les étagères jusqu'à ce que David Cronenberg le reprenne. Avec Shusett, ils forcent sur l'aspect comique en en faisant une quasi-parodie de film noir. La production commence à avancer, des plateaux sont réservés, les production designers travaillent sur les décors et les effets visuels, William Hurt et Richard Dreyfuss sont approchés pour interpréter Doug Quaid... mais le cinéaste fait volte-face et décide de reprendre entièrement le scénario. Sa vision et celle de Sushett diffèrent alors complètement et la collaboration se transforme en bras de fer. Leur relation est peut-être d'autant plus conflictuelle que l'on sait que Cronenberg considère Alien comme un plagiat de ses premiers films canadiens. Sa version, où un Quaid complètement schizophrène subit des mutations à chaque changement de personnalité, est jugée trop sombre et excentrique par De Laurentiis. Au bout d'un an de travail et une douzaine de versions, Cronenberg quitte le projet qui est à nouveau enterré, deux mois à peine avant le coup d'envoi du tournage.

Shusett ne désespère pas et se remet au travail avec Steven Pressfield, avec qui il trouve l'idée de la terraformation de Mars qui offre au récit un climax enfin satisfaisant. Bruce Beresford est alors engagé et le tournage doit commencer avec Patrick Swayze dans le rôle de Quaid. L'acteur s'entraîne physiquement, la fabrication des décors est lancée, Beresford et Shusett apportent les dernières modifications au scénario... mais cette fois c'est la mise en faillite de la société de Dino De Laurentiis qui enterre le projet.

Shusett commence à croire la rumeur d'une malédiction pesant sur le film... mais c'est sans compter sur le providentiel Arnold Schwarzenegger ! L'acteur avait été approché une première fois par De Laurentiis mais son cachet était trop élevé pour la production. Mais l'histoire lui avait tapé dans l'oeil et c'est avec intérêt qu'il continue de suivre les pérégrinations du script. Après la faillite de De Laurentiis, il contacte Carolco en leur proposant de monter le film. Le studio rachète les droits et accepte la condition de la star : que ce soit Paul Verhoeven derrière la caméra. Le cinéaste, Shusett et Gary Goldman (Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin) peaufinent la dernière version du scénario et débloquent les quelques nœuds restants du troisième acte.

Ce long détour par les affres du scénario montre que Total Recall aurait pu avoir des visages très différents : d'une quasi-parodie de Blade Runner à un délire mental autour de la schizophrénie, la trame de la nouvelle de K. Dick invitait à toutes les réappropriations. Mais il est vrai qu'à sa lecture, on est loin d'imaginer un actioner ultra-violent avec Arnold Schwarzenneger...

De Philip K. Dick, les auteurs n'ont retenu que le brouillage entre plusieurs niveaux de réalité. S'il s'agit effectivement de l'un des sujets de prédilection de l'écrivain, il n'est en fait qu'une des implications d'une vision beaucoup plus large et complexe de l'existence humaine, de notre rapport au monde, à l'autre, au réel, à notre identité. C'est pourtant cet aspect qui va être retenu dans la plupart des adaptations (avouées ou non) de K. Dick, certainement car c'est la plus ludique, la plus propice à donner naissance à des récits labyrinthiques et surprenants propres à séduire le spectateur. C'est bien le cas avec Total Recall qui se pose même comme l'un des premiers films d'anticipation à aborder cette question, bien avant que Matrix n'impose les imbrications de différents niveaux de réalité et les mondes virtuels comme thèmes de base de quasiment toute la production SF des années 2000. C'est cette originalité qui séduit Verhoeven (qui n'a alors jamais lu K. Dick et ne semble pas plus familier des romans cyberpunk), cette idée de deux vérités possibles qui coexistent tout au long du film. Il n'a que peu à redire sur le scénario mais par contre, en arrivant sur le projet, il provoque un changement de ton assez radical, accentuant la violence graphique et poussant le film vers la satire. La seconde originalité de Total Recall tient ainsi dans l'irruption d'effets gore et d'un fond critique au sein d'un potentiel blockbuster à gros budget.


Verhoeven dispose en effet d'un budget conséquent de soixante-cinq millions de dollars (l'équivalent de celui d'Abyss ou d'Alien 3, tournés à la même époque, Robocop ayant coûté pour sa part 13 millions de dollars), une somme étonnante au vu de la complexité de ce récit de SF schizophrénique et ultra-violent. Le cinéaste réunit l'équipe de Robocop - le chef opérateur Jost Vacano, le chef décorateur William Sandell et le grand Rob Bottin pour les maquillages - et s'adjoint la participation de Ron Cobb (Alien, Aliens, Les Aventuriers de l'Arche perdue, Abyss...) pour la conception graphique.

Les décors et les différentes technologies futuristes sont le fruit du travail de Sandell et Cobb. Les deux hommes partent du présent et d'études de la NASA afin d'ancrer leur monde futuriste dans une forme de réalisme. Ils extrapolent sur les technologies en usage ou émergentes pour imaginer l'environnement de l'homme en 2084 et concevoir une colonisation de Mars crédible, une approche qui se situe dans la droite continuité de ce que Verhoeven avait imposé sur Robocop. L'équipe de Sandell, forte de 360 hommes, recrée ensuite l'univers martien dans les studios Churubusco à Mexico, infrastructure immense construite par la RKO dans les années 1940 et qui est en passe d'être détruite. Ils construisent en dix mois une quarantaine de décors répartis sur dix plateaux de 1 800 mètres carrés. Cette lourde machinerie et le fait que le film demande d'innombrables plans à effets spéciaux font que tout doit être précisément storyboardé. Verhoeven n'ayant au final que très peu de latitude sur le tournage. Il se plie volontiers à l'exercice, se considérant sur ce film comme un meneur de troupe, un chef d'orchestre qui est là pour boucler le film dans les temps et booster l'équipe sur le plateau... un rôle qu'il endosse avec visiblement beaucoup de plaisir, son énergie inépuisable faisant des merveilles lorsqu'il s'agit de remonter techniciens et acteurs.


Et de l'énergie, il lui en faut, Verhoeven devant diriger une équipe d'une centaine de personnes et mener pas moins de trois tournages simultanément pendant cinq semaines. L'ensemble du tournage se déroule finalement à Mexico suite à la découverte d'une architecture imposante toute de béton (du "néobrutalisme") qui correspond parfaitement au monde futuriste qu'ils ont imaginé pour les séquences se déroulant sur Terre. Le tournage au Mexique ne se fait pas sans peine, l'équipe se retrouvant décimée par la tourista. Verhoeven se retrouve tellement déshydraté qu'il doit être mis sous perfusion, continuant à tourner allongé sur une civière, attaché à sa perfusion !

Les effets spéciaux sont confiés à Dream Quest, société menée par Eric Brevig qui a réalisé ceux impressionnants de Abyss. Total Recall est l'un des tout derniers films à gros budget à utiliser des décors miniatures et des trucages optiques avant que l'informatique ne s'empare totalement de l'univers des effets spéciaux. Beaucoup de trucages sont faits en direct (effets photographiques, utilisation de matte paintings) et une grande place est donnée à l'utilisation de l'écran bleu. Une quarantaine de scènes sont tournées avec ce dernier dispositif, l'équipe de Dream Quest allant plus loin que jamais dans ce procédé avec l'utilisation d'écrans de 12 mètres sur 18.

Les miniatures sont pour la plupart constituées de décors de 10 à 20 mètres de long. Dream Quest utilise un tout nouveau procédé de contrôle des mouvements de caméra par ordinateur, ce qui permet de faire coïncider les images des acteurs devant les fonds bleus et celles réalisées plus tard avec les décors miniatures, l'ordinateur reconstituant très précisément les mouvements de caméra et assurant ainsi une parfaite intégration des deux enregistrements. Une méthode qui permet également de raccorder des mouvements de caméra embrassant plusieurs décors séparés sans que soit perceptible une rupture dans le plan. Les effets spéciaux qui n'ont pas trait aux décors sont également conçus pour la plupart en direct avec l'utilisation de maquillages et d'animatroniques conçus par Rob Bottin et son équipe. Bottin et Brevig se verront d'ailleurs récompensés par un Oscar des meilleurs effets spéciaux.

Total Recall est donc l'une des dernières expériences de film "à l'ancienne", seule la séquence du mur de rayon X ayant été conçue par ordinateur. Il y a donc un monde entre les SFX de Total Recall et ceux de Terminator 2 qui sort l'année suivante. Certains pourront regretter l'aspect carton-pâte des décors, des maquillages de visages parfois caoutchouteux, des incrustations visibles... Mais tout cela passe, d'une part car la nostalgie des effets spéciaux à l'ancienne fonctionne à plein, mais aussi car tout ceci ne fait que renforcer l'aspect artificiel d'un film qui, justement, ne fait que traiter de l'artifice...

La présence d'Arnold Schwarzenegger participe du même effet de renforcement du message du film. Il appartient à cette famille d'acteurs qui paraissent totalement artificiels, dont le corps tout entier est une fabrication faite pour répondre aux canons du cinéma d'action. Dans toute la première partie, son jeu est caricatural et l'on n'arrive pas une seconde à croire dans le personnage de Doug Quaid. Quand il devient Hauser, sa prestation devient d'un coup tout à fait juste et l'on comprend dès lors que le jeu de l'acteur dans la première partie était faussé car son personnage joue lui-même un rôle, même si c'est malgré lui.

Avec ce film, Schwarzenegger a la volonté de passer un cap dans sa carrière d'acteur. Certes, on retrouve toujours les punchlines, les scènes d'action et l’amoncellement de cadavres (74 morts, un record pour l'époque !). Les excès sanglants du film (qui évite un restricted en raccourcissant quelques plans) se font sur un registre très comics et dans un même temps se veulent plus réalistes qu'outranciers, soit une approche assez novatrice à l'époque que l'on doit au rapport qu'entretient Verhoeven avec la représentation de la violence. Il oppose ainsi aux productions aseptisées des studios une série d’œuvres barbares où le sang gicle, où des membres sont arrachés, où des corps sont réduits en charpie sous les impacts de balles. Mais dans un même temps il inscrit ce réalisme des corps dans la fantaisie, ce qui lui sera très souvent reproché. Dans la doxa critique, on peut mettre en scène une violence réaliste dans le cadre d'un film sérieux mais pas dans un récit de SF mélangeant action et humour.

Si l'action est une fois encore au rendez-vous, Schwarzenegger poursuit sa mue comique. Avec Jumeaux et Un flic à la maternelle il s'était essayé - sans grand succès - au burlesque et il trouve sa voie en mixant action et humour. Schwarzenegger est un acteur très conscient de lui-même, de son image, de ses capacités et de ses limites. Il sait qu'il doit évoluer et attend beaucoup de Verhoeven qu'il a imposé sur ce film. De fait, le cinéaste ne tarit pas d'éloges sur son acteur, le présentant comme quelqu'un très à l'écoute, en attente de conseils, capable d'encaisser - car il est aussi très sûr de lui - les critiques. Du coup, les deux hommes ne cessent de s'amuser avec l'image de la star. Il se fait ainsi manipuler comme un benêt par la torride Sharon Stone, celle-ci usant de ses charmes pour le détourner à chaque fois qu'il commence à se poser la moindre question sur son identité ou à s'intéresser à la politique martienne. Doug est l'Occidental lambda, prenant pour argent comptant la propagande des médias corporatistes et se laissant complètement contrôlé par sa libido. Verhoeven lui fait subir des déformations grotesques (l'extraction de la puce nasale, sa figure qui gonfle au contact de l'air martien), le roue de coups (avec l'entrejambe comme point de mire) et le déguise même en mamma opulente. C'est à une véritable humiliation en bonne et due forme de son personnage d'actioner monolithique que se prête avec malice Schwarzenegger.

Si le film n'est pas une charge aussi féroce contre le système capitaliste que ne l'était Robocop, on retrouve le même fond, à savoir une société entièrement soumise au marché et à la recherche du profit. Mars est une tyrannie avec un système politique organisé comme une société industrielle ne travaillant que pour l'enrichissement d'une poignée de dirigeants. Les ressources de la planète sont confisquées par cette société privée pour fabriquer des armes visant à coloniser encore d'autres planètes et ainsi poursuivre encore et encore le même cycle d'expansion territoriale et d'assèchement des ressources pour le bien-être d'une minorité. Même l'air est privatisé, aboutissement de la logique ultra-libérale incarnée aux Etats-Unis par Reagan puis George W. Bush, dont la politique impérialiste sera au cœur du jubilatoire Starship Troopers.

La colonie martienne évoque le passé de l'Amérique, pays bâti sur le sang et l'exploitation. Cohaagen pratique l'esclavage à l'instar des premiers colons, et la révolte des mineurs n'est pas sans évoquer la lutte émancipatrice des Américains contre la tutelle britannique ainsi que les nombreuses luttes socialistes et syndicalistes souvent étouffées dans la violence. Ce cadre résonne aussi avec une actualité marquée par la reprise en main par les pays arabes de leurs ressources pétrolières, le film osant un parallèle assez osé entre le tyran Cohaagen et la politique de contrôle des hydrocarbures par les USA. La dérive sécuritaire des Etats-Unis est également en ligne de mire au travers de la représentation d'une société ultra-contrôlée, où les caméras de surveillance sont omniprésentes. Tout comme les médias - à la solde des corporations - qui sont partout, dans la rue, dans le tramway, plongeant la population dans un flux ininterrompu d'images publicitaires et de journaux orientés pour servir le pouvoir politique et financier. Sans être une charge outrancière, Total Recall distille tout de même une critique acerbe de la société et de la politique américaine pas très habituelle dans le cadre d'un blockbuster.

Il y a bien quelque chose qui se joue, entre la star autrichienne et le cinéaste hollandais, au cœur du système des blockbusters. Verhoeven apporte sa vision critique de la société, sa violence, tandis que Schwarzenegger recherche des récits plus complexes et riches que ce qui est habituel dans le cinéma d'action. Terminator est déjà une étape dans cette évolution du cinéma d'action et la poignée de films que Schwarzenegger tourne entre 1987 (on peut inclure le raté Running Man dans cette évolution) et 1994 (True Lies) va révolutionner le genre en imposant soit des récits plus complexes, soit des univers plus sombres et plus critiques envers la mythologie et la politique américaine. La fin des glorious 80's en somme...

Dans ce parcours, Total Recall a une place centrale, avec son récit ambivalent qui prend le risque de laisser sur le bord de la route les purs fans d'action, sa critique à peine voilée du capitalisme outrancier et de la collusion des médias et des pouvoirs financiers, son jeu sur les codes du cinéma américain... Mais le film va être un succès colossal, Verhoeven sachant parfaitement comment enrober ce discours (par l'humour, l'action débridée, la violence) afin de le faire passer auprès d'un large public. Ce qui ne sera pas le cas de The Last Action Hero, l'étape suivante dans l'évolution de carrière de Schwarzenegger, qui va être un terrible four au box-office. Le film de John McTiernan peut d'ailleurs être vu comme la continuation de Total Recall, le film poursuivant ce décorticage des codes du cinéma hollywoodien, mais de manière certainement trop affichée pour le public qui ne supporte pas de voir la star numéro un du cinéma d'action faire son auto-critique et surtout qu'un film se permette de rompre aussi violemment le contrat de croyance passé avec le spectateur.

Cronenberg en découvrant Total Recall voit dans le choix de Schwarzenegger un complet miscast. Pour lui, le récit ne peut fonctionner que si Doug Quaid est un rond-de-cuir effacé. C'est que le cinéaste n'a pas compris (ou a refusé de le faire, on le sent très aigri par cette douloureuse expérience) le parti pris de Verhoeven, de ses scénaristes et de son acteur : utiliser le véhicule Schwarzenegger pour proposer une réflexion sur le cinéma hollywoodien, ses codes et le rapport qu'il entretient avec le spectateur.

Verhoeven est au départ séduit par le script de Total Recall parce qu'il propose au-delà d'un récit de SF rondement mené une réflexion sur l'identité. C'est un thème qui l'obsède et qu'il peut aborder ici sur un mode ludique venant trancher avec la noirceur de ses œuvres hollandaises. Les multiples niveaux de lecture qu'offre le film évoquent une personnalité en décomposition devenue incapable de faire la différence entre la réalité et les fictions qu'il s'invente. Toute la mise en scène vise à rendre poreuse la frontière entre réalité et fiction (des couleurs d'ongles changés en un clic, la multiplication des miroirs dans les plans, un double holographique, un enregistrement qui fait que Quaid se parle à lui-même...) jusqu'à la rendre inexistante.


[SPOILER] Lorsque Rekall démarre l'implantation des souvenirs, l'écran où Quaid est invité à sélectionner « la créature exotique » qu'il va rencontrer lors de son aventure martienne nous montre le visage de Melina. Sur les écrans des opérateurs, on voit également défiler les images des installations extraterrestres que Quaid découvrira à la fin de son périple. Rien de tout ce qui suit dans le film ne peut donc être la réalité, mais bien le rêve implanté de Quaid. Un rêve qui suit le cours normal du programme implanté par Rekall ou qui suite à un bug a provoqué une embolie schizophrénique qui fait que Quaid en invente au fur et à mesure la suite à partir de la database de Rekall. La deuxième piste semble avoir les faveurs de Verhoeven, avec au bout du parcours un Quaid qui se ferait lobotomiser comme le suggère le fondu au blanc qui remplace l'habituel fondu au noir de fin de film. Mais on peut tout aussi bien imaginer que tout soit vrai - Melina est déjà apparue dans un rêve de Quaid avant même l'implantation de Rekall - ou que tout soit dès le départ l'objet des délires d'une personnalité schizophrénique. Mais finalement, savoir si c'est l'une ou l'autre de ces explications qui colle le mieux n'est pas primordial. C'est qu'au-delà du plaisir ludique de décrypter les indices et de mener sa propre enquête, le film s'avère avant tout une représentation assez fascinante de l'expérience cinématographique.

On peut en effet voir Quaid comme un simple spectateur de film. Doug, tout comme nous, est informé du déroulement de l'intrigue avant même qu'elle ne démarre. Tout lui est décrit par le commercial de Rekall de A à Z : « Vous êtes un espion en mission, opérant sous une couverture en béton. On essaie de vous tuer de tous les côtés. Vous rencontrez une magnifique créature exotique (…) à la fin du voyage, vous emballez la fille, tuez les méchants et sauvez la planète. » Et le film d'appliquer ce programme, et ce jusqu'au happy end final. Un happy end certes ambigu (la possible lobotomie de Quaid) mais qui pris au premier degré est si délirant et improbable qu'il en devient satirique. Nous, spectateurs, sommes donc dans la même position que Quaid : on connaît l'intrigue - on l'a déjà vu mille fois - mais on prend quand même notre ticket pour le voyage...

A un moment du film, Quaid refuse de croire l'émissaire de Rekall qui intervient pour lui expliquer qu'il est en pleine embolie schizophrénique, qu'il est attaché au siège de la machine à implanter les souvenirs, prisonnier de son rêve... soit l'exacte description de notre situation de spectateur. Et l'émissaire de lui décrire par le menu les différents événements à venir, récit que le film va là encore suivre à la lettre. Quaid se voit proposer de sortir de son rêve en avalant une pilule (la même que Neo se verra proposé quelques années plus tard dans Matrix ?) mais s'y refuse, comme le spectateur qui reste dans la salle même s'il sait comment tout cela va se dérouler et même se terminer. En poussant le bouchon un peu loin, l'émissaire pourrait être vu comme un critique venant décortiquer les clichés et principes des films de studios : il a raison, ses arguments sont les bons, mais nous spectateur (tout comme Quaid) rejetons le discours de ce rabat-joie et préférons continuer à croire et à prendre plaisir au spectacle. [FIN DU SPOILER]

Verhoeven en intégrant le système des studios fait sienne l'imagerie hollywoodienne. Mais il ne cesse de la pervertir, d'en jouer. Si Robocop et Starship Troopers vont très loin dans la satire, Total Recall avance plus masqué. C'est que sa cible est moins la politique et la société américaine capitaliste (la charge est bien présente mais reste en filigrane) que la mythologie hollywoodienne elle-même. Mais si le cinéaste s'amuse des clichés du cinéma américain en les affichant ouvertement, s'il pervertit l'imagerie classique en lui insufflant une bonne dose d'ultra-violence, il y a chez lui une évidente fascination pour la façon dont le cinéma continue à fonctionner encore et encore avec les mêmes histoires, les mêmes images, les mêmes codes. Comment se fait-il alors même que l'on sait peu ou prou à quoi s'attendre que l'on continue à adhérer au spectacle ? Verhoeven pousse la démonstration en nous spoilant littéralement le film que l'on s'apprête à voir... et pourtant ça marche. Quelle est cette croyance folle qui nous pousse à accepter de revenir encore et encore aux mêmes récits, aux mêmes films ? Qu'est-ce qui fait que l'on continue à y croire ?

Paul Verhoeven semble penser qu'il est possible de renouveler la croyance du spectateur en pervertissant à la marge cette machine bien huilée, en lui insufflant de petites doses de sadisme, en passant en sous-main des discours critiques... tout en en respectant in fine les règles. Lui-même en débarquant à Hollywood a décidé de jouer totalement le jeu du système, de s'y fondre, d'en accepter les règles absurdes... tout en refusant de remiser ce qui fait son style et la chair de son cinéma. Un véritable contrebandier en somme, qui sait profiter du système mais aussi participer à son épanouissement et - peut-être - à son évolution.

Avec Total Recall, Verhoeven affiche sa fascination pour la machine à rêves. Il évoque le terreau sur lequel est bâti Hollywood (le capitalisme outrancier, l'omniprésence et le poids des médias et de la publicité, les méga corporations, la course au profit, le goût pour le pouvoir...) et montre une industrie fondée sur le formatage des formes et le contrôle des artistes. Mais dans un même temps, il célèbre la capacité de ce système à produire de l'évasion, du rêve, de la fantaisie et de la réflexion. Verhoeven semble encore à ce moment-là de sa carrière croire en Hollywood et en sa capacité à zigzaguer dans le système pour imposer sa vision. Les choses vont bientôt changer et Total Recall peut être vu comme le pendant éclairé et positif de Showgirls, satire sans concession de Hollywood et lettre d'adieu au nouveau continent...

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Par Olivier Bitoun - le 3 février 2016