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Critique de film
Le film

Top of the Lake

L'histoire

Lake Top : une cité provinciale de Nouvelle-Zélande, de nos jours. L’inspectrice Robin Griffin (Elisabeth Moss) – une policière originaire de Lake Top mais travaillant désormais à Sydney – est de retour dans la ville pour se rendre au chevet de sa mère malade. Mais une sombre affaire concernant une adolescente, Tui (Jacqueline Joe), amène bientôt les services de police locaux à solliciter l’aide de Robin, spécialisée dans la protection de l’enfance. Débute alors pour la policière une éprouvante enquête…

Analyse et critique

Quatre ans après la sortie de Bright Star (2009), c’est non pas dans les salles de cinéma mais à la télévision que Jane Campion effectue son retour remarqué auprès du public.  Elle est en effet la principale maîtresse d’œuvre des six (1) épisodes de Top of the Lake (2013) : à l’origine de Top of the Lake dont elle a eu l’idée originale, Jane Campion en a coécrit les scénarios avec Gerard Lee – il fut notamment son collaborateur pour Sweetie (2) – et a confié la réalisation des épisodes 2, 3 et 6 à Garth Davis, mettant elle-même en scène les épisodes 1, 4 et 5. Il résulte de ce projet de Jane Campion un extraordinaire polar télévisuel consacrant la cinéaste – au même titre que David Lynch (Twin Peaks (3)), David Fincher (House of Cards) ou bien encore Steven Soderbergh (The Knick) – comme une figure majeure du paysage sériel mondial.


Jane Campion y narre les nombreux mystères dont la ville fictive de Lake Top est l’inquiétant théâtre, ainsi que les investigations menées par l’inspectrice Robin Griffin (Elisabeth Moss) pour les résoudre. C’est plus précisément autour de la figure de Tui Mitcham (Jacqueline Joe), une enfant de douze ans, que se nouent avec une redoutable efficacité les nombreux fils narratifs de Top of the Lake. La découverte de la grossesse de cette très jeune fille ne manque en effet pas d’attirer l’attention de la police de Lake Top, une petite cité coincée entre un lac immense et les pentes abruptes des Alpes néozélandaises. La détective Robin Griffin  – campée par une Elisabeth Moss, aussi remarquable que dans la série Mad Men – se voit chargée de l’enquête. Mais la disparition soudaine et inexpliquée de Tui donne bientôt un tour nouveau aux investigations de la policière. Résoudre l’énigme posée par la jeune Tui s’avèrera pour Griffin une tâche des plus ardues : la disparue enceinte est la fille de Matt Mitcham, un patriarche brutal incarné par un impressionnant Peter Mullan. Obéissant avant tout à ses propres lois, cette manière de chef de clan n’aidera guère la Détective, bien au contraire… De même que les collègues de Griffin, et notamment son supérieur Al Parker (David Wenham, remarquable d’ambiguïté) qui entretient une relation pour le moins trouble avec Mitcham.


Ne se laissant pourtant nullement impressionner, c’est avec une opiniâtreté jamais démentie que la détective explore les recoins les plus glauques, voire les plus dangereux de Lake Top. Griffin n’hésite alors pas à aller se frotter à la faune peuplant quelque pub sordide, ou bien encore à celle tapie dans le repère de la famille Mitcham. Et c’est avec la même énergie que Griffin parcourt les immensités lacustres et montagnardes encerclant la ville, espérant y trouver la trace de la fillette disparue. Se déploient alors à l’écran des extérieurs spectaculaires et splendides, dégageant une beauté cinégénique n’ayant rien à envier à celle des paysages de La Leçon de Piano et donnant à Top of the Lake des allures de western austral.


D’épisode en épisode, se dessine ainsi une forte figure de femme-flic (4), un personnage aussi remarquablement construit que les héroïnes mises en scène par Jane Campion dans ses films de cinéma. Pareil choix de protagoniste confère, en outre, à l’univers de Top of The Lake une dimension aussi ouvertement féministe que celle caractérisant le reste de sa filmographie. Ce parti-pris féministe ne se borne d’ailleurs pas au seul personnage de Griffin. Ainsi GJ, incarnée par la formidable Holly Hunter, a réuni autour d’elle une communauté exclusivement féminine. Installées sur une rive isolée du lac, au toponyme programmatique de « Paradise », ces femmes victimes chacune à leur manière du machisme tentent de s’en libérer sous sa houlette. Cette dernière dessine ainsi sur la carte de Lake Top, par ailleurs intégralement soumise à une phallocratie d’airain, un refuge féministe. Et ce dernier jouera un rôle essentiel dans l’entreprise de dévoilement (et de démolition…) de la domination masculine à laquelle s’apparente, in fine, l’enquête de Griffin. Les moments de Top of the Lake dévolues au gynécée à ciel ouvert de GJ – les conditions de vie y sont un rien spartiates : on y vit dans des conteneurs – sont parmi les plus surprenantes de la série. Au baroque – parfois très drôle – des aphorismes aussi expéditifs qu’iconoclastes dispensés par GJ se combine l’étrangeté visuelle de ce village de conteneurs violemment colorés abritant ses adeptes. L’atmosphère étrange dont se nimbe alors Top of the Lake confine même au fantastique lors de quelques-unes des séquences situées dans les forêts. La lumière bleutée irréelle avec laquelle Jane Campion choisit d’éclairer ces profondeurs boisées ne fait alors plus tant penser à l’univers, aventureux, du western qu’à celui, légendaire, des contes de fée… dans leur versant le plus effrayant. 


Agrégeant au polar une gamme générique très large, Top of the Lake constitue ainsi une remarquable illustration télévisuelle de cette synthèse des genres que Jane Campion n’a, en réalité, jamais cessé de pratiquer depuis qu’elle s’adonne à la réalisation. Et l’on ne doute pas que ce goût fascinant de la cinéaste pour ce que l’on pourrait encore nommer le queer cinématographique sera au cœur de la saison deux de Top of The Lake. Car, selon une heureuse et récente information, Jane Campion débutera en décembre 2015 le tournage d’une nouvelle saison de sa formidable série. L’action – au contenu encore inconnu – se déroulera en Australie. Elisabeth Moss sera de nouveau à l’affiche de même que Gerard Lee avec qui Jane Campion a coécrit ces nouveaux épisodes. Leur diffusion télévisuelle est prévue en 2016. On l’attend, bien évidemment, avec une fébrile impatience, certain que Jane Campion écrira de nouveau quelques pages décisives de l’Histoire télévisuelle comme de sa propre filmographie.

(1) La série a généralement été diffusée à la télévision sous la forme de six épisodes d’une soixantaine de minutes chacun, mis à part sur Sundance TV où Top of The Lake est proposée en sept épisodes de quarante-cinq minutes.
(2) Hormis Gerard Lee, Jane Campion a fait appel à d'autres collaborateurs et collaboratrices avec lesquel(le)s elle travailla auparavant. Comme le monteur Alexandre de Franceschi, présent au générique de In The Cut et de Bright Star. Ou bien encore le compositeur Mark Bradshaw qui composa les scores des courts-métrages réalisés par Jane Campion durant les années 2000 ou bien encore de Bright Star. Parmi les interprètes, on notera enfin la présence de Holly Hunter, la principale comédienne de La Leçon de Piano ou bien encore celle de Geneviève Lemon, que Jane Campion dirigea dans Sweetie ainsi que dans La Leçon de Piano. Autant de choix qui participent, bien évidemment, de la tonalité certainement campionienne de cette série télévisée.
(3) Une série dont Jane Campion revendique – dans le making-of accompagnant la série dans son édition en DVD – l’influence quant à Top of the Lake qu’elle place, par ailleurs, sous le signe de Blue Velvet (1986) du même David Lynch.
(4) L’on pourrait voir en Robin Griffin une manière de cousine des antipodes de la scandinave Sarah Lund, l’héroïne de la série danoise The Killing (Forbrydelsen, 2007-2012). Une série que Jane Campion cite, par ailleurs, parmi les influences ayant présidé à Top of the Lake. Concernant The Killing, rappelons que les deux premières saisons sont disponibles en France en DVD chez Universal Pictures.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 14 novembre 2015