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Critique de film
Le film

Tony Curtis, le gamin du Bronx

L'histoire

La vie de l'acteur Tony Curtis, de sa naissance (le 3 juin 1925) et son enfance dans les quartiers pauvres de New York à sa mort en 2010. Y sont racontés avec force détails sa carrière, ses aspirations, ses périodes difficiles et ses bonheurs...

Analyse et critique

Concocter un documentaire sur une star hollywoodienne reste un exercice toujours assez périlleux, en raison des axes à aborder, du choix chronologique et des thèmes sur lesquels il faut ou non insister. Produit par French Connection Films, grâce à la participation d’Orange Cinéma Séries, HBO Central Europe, Bio et le CNC, Tony Curtis, le gamin du Bronx est à vrai dire une jolie réussite, bien composée, informative, mais plutôt inégale.

L’ensemble est concrètement très positif. Près de 100 minutes de documentaire, à l’image de ceux produits par Warner Bros. sur certaines stars hollywoodiennes (Errol Flynn, Humphrey Bogart, Joan Crawford, Myrna Loy…), desquelles ne se dégagent jamais ni ennui ni longueurs. A savourer sans modération donc, de la jeunesse de Tony Curtis (alors prénommé Bernard Schwartz) à son décès encore assez récent, en 2010. Issu d’une famille où le bon vivre n’était pas tellement présent, évoluant dans des quartiers où il dût prouver très tôt qu’il était quelqu’un à ne pas embêter, Curtis a eu une sacrée enfance, désabusée, faite de rêves et d’espérances, mais aussi de deuil (la mort de son frère, dont il se sentira responsable toute sa vie) et de souffrances. Le documentaire s’attarde très longuement, et avec clarté, sur son enfance, sa découverte du cinéma, son envie de participer à la grande aventure hollywoodienne, et n’aura de cesse de toujours faire le parallèle entre l’homme et l’acteur, sa vie à Hollywood et sa perception psychologique de sa propre vie. On y met ainsi en lumière son approche du métier d’acteur, son irrépressible envie de strass et de paillettes, sa volonté d’aller toujours plus haut et de garder tout près de lui cette gloire et cette reconnaissance dont il était si éloigné étant petit. D’où la tragique chute à partir des années 1960, sa traversée du désert, sa consommation de drogues et son comportement difficile par la suite. En évitant de trop détailler certains aspects de cette période en particulier, le documentaire évite de fait le voyeurisme et permet une vision lucide mais touchante de l’acteur, mais aussi et surtout de l’homme. Reste une carrière survolée, mais aussi l’impact de l’acteur sur les effets de mode à une époque donnée, souvent illustrés par des extraits (de plus ou moins bonne qualité) ou tout au moins des photographies, permettant de replacer l’acteur dans son contexte de carrière à chaque instant. En faisant le choix de la chronologie, il subsiste sans cesse le risque d’oublier des aspects confus d’une personnalité. Ce n’est pas le cas de la somme documentaire ici présente, qui reste claire et assez précise en toute occasion. Les grands fans de Tony Curtis n’y apprendront peut-être pas grand-chose (notamment pour ceux qui possèdent son autobiographie malheureusement aujourd’hui épuisée chez l’éditeur en France), mais les profanes ou les cinéphiles voulant connaître un peu plus l’homme ne seront pas déçus.

L’information est délayée par une voix off calme et posée, agréable à écouter, et qui laisse la part belle aux intervenants. Debbie Reynolds, Harry Belafonte (peut-être l'un des plus émouvants), Piper Laurie… Une petite part du gratin hollywoodien pour témoigner donc, mais malheureusement pas assez. On peut sans aucun doute penser qu’il était souvent difficile d’approcher les personnalités susceptibles d’être interrogées, mais on ne peut s’empêcher de regretter l’absence de Sidney Poitier (1), Kirk Douglas, Roger Moore ou encore Norman Jewison (la liste des artistes de l’époque encore de ce monde étant désormais tristement bien courte). Et la présence notable d'historiens et d'un biographe ne remplace pas ces points de vue potentiels. Cela étant, la forte implication de Tony Curtis dans le documentaire (très présent en entretien tout au long des 100 minutes) rend les choses très intéressantes, en permettant à l’ensemble du projet d’arborer un édifice émotionnel et intime fort, voire émouvant. Curtis ne semble rien regretter de sa vie et nous donne l’impression d’être un homme franc, honnête, dur avec lui-même mais très fier, ce que nous confirment ses amis interrogés. Il raconte volontiers ses histoires d’amour, mais sans vulgarité. Il s’avère régulièrement bouleversant, sans omettre de faire preuve d’humour selon les anecdotes. L’artiste (acteur, peintre…) semble s’être prêté à l’exercice de l’entretien avec un très grand plaisir, et cela rend l’ensemble terriblement attachant.

Par ailleurs, quelques menues erreurs viennent entacher le documentaire, ou tout au moins des contradictions avec d’autres sources documentaires. Un exemple, le plus important, celui concernant la fameuse phrase de Tony Curtis à propos de Marilyn Monroe : « L’embrasser, c’était comme d’embrasser Hitler. » Cette réplique, mythique parmi les phrases scandaleuses prononcées à Hollywood, a donné lieu à de nombreuses interprétations. Il semble en tout cas que le documentaire entre en conflit avec le livre de mémoires écrit par Tony Curtis et intitulé Certains l’aiment chaud et Marilyn. (2) Le documentaire parle d’un tournage durant lequel Curtis a été gêné par la présence et le comportement de Marilyn, cherchant certainement le sensationnalisme grossier en lâchant cette fameuse phrase. La réponse de Curtis est par ailleurs laconique et flatteuse, remettant inconsciemment les choses à leur place, c'est-à-dire dans un registre anecdotique finalement peu important. Or, à la lecture de son ouvrage, malgré les tensions ayant régné sur le tournage, Curtis parle de Marilyn d’une toute autre façon, brossant un portrait mélioratif, affectueux et très sensible de la star trop tôt décédée, tout en apportant sa propre version de "l’anecdote Hitler" en elle-même, c'est-à-dire comme une pure et simple provocation à l'égard de journalistes. Au vu de la franchise régulière de l’homme, on peut légitimement accorder crédit à cette dernière version. (3) Des détails argueront certains, un conflit de sources un peu gênant argueront d’autres. Le cœur du documentaire ne se déroulant pas sur ces détails, on pourra donc volontiers les ignorer pour se concentrer davantage sur le portrait général produit qui, lui, reste passionnant et très juste.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des défauts du documentaire, certains films sont carrément passés sous silence malgré leur importance dans sa filmographie. Trapèze, Le Grand chantage, La Chaîne, Certains l’aiment chaud, Spartacus ou L’Etrangleur de Boston ont droit à leur instant focus, même si c’est parfois un peu court. Mais il est dommage de privilégier de petites comédies tournées dans les années 1960 (extraits à l’appui) au détriment des Vikings, des Diables au soleil ou du Combat du Capitaine Newman, totalement absents… Dommage, surtout si l’on prend en compte l’importance artistique que peuvent présenter ces films, soit dans l’histoire du cinéma hollywoodien, soit uniquement vis-à-vis des comédies susnommées. Cela renforce la sensation d’un documentaire parfois un peu rapide sur certains points, malgré sa durée tout à fait satisfaisante.

Tony Curtis, le gamin du Bronx est un très joli documentaire n’évitant pas toujours le registre larmoyant (le générique de début, la mise en scène jolie mais un peu trop soulignée de la disparition de l’acteur…) ni les oublis ici et là. Sa longueur, sa conception globale et le choix des thèmes abordés le rendent cependant très vivant et très sérieux, notamment sur la somme d’informations délivrées. Un beau et intéressant moment à conseiller à tous les amoureux du cinéma hollywoodien, aux fans de Tony Curtis et aux amateurs de destinées plus hautes que la vie.

(1) Harry Belafonte était certes son ami, mais en tant qu’acteur noir il n’a pas joué avec Tony Curtis, contrairement à Sidney Poitier dont il aurait été intéressant d’avoir le témoignage concernant leur tournage commun (La Chaîne de Stanley Kramer, en 1958), intervenant à une époque aux USA où ce genre de projet était très difficile à mener à bien.
(2) Certains l’aiment chaud et Marilyn, Tony Curtis, 2010, Le serpent à plumes (316 p.)
(3) Une autre version, actée par Tony Curtis, existe également, dans son entretien présent sur le DVD et le Blu-ray de Certains l'aiment chaud. Interrogé par l'historien du cinéma Leonard Maltin à ce propos, sa réponse diffère encore sensiblement, mais semble davantage en accord avec ce qu'il écrit dans Certains l'aiment chaud et Marilyn. Il semble même que les deux réponses se complètent.

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Par Julien Léonard - le 24 août 2012