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Critique de film
Le film

Ton heure a sonné

(Coroner Creek)

Partenariat

L'histoire

Une diligence est attaquée par un groupe d’Apaches qui semble être commandé par un mystérieux homme blanc ; ses conducteurs et passagers sont abattus sauf une jeune femme qui est kidnappée. 18 mois plus tard, Chris Denning (Randolph Scott) a rendez-vous avec un Indien qui en sait beaucoup sur cette violente échauffourée. Il apprend que la femme s’est suicidée avec un poignard trois jours après son enlèvement et que le chef des ravisseurs était un homme blond aux yeux bleus avec une cicatrice sur la joue droite, et qu’il est désormais propriétaire d’un relais de diligence. « Big. Strong. Yellow hair. Blue eyes. And a scar on his right cheek » : en répétant inlassablement ces éléments d’informations, Chris, qui sillonne l’Ouest des États-Unis, part à la recherche de l’homme qui a causé la mort de sa future épouse. Il n’aura de cesse de ressasser sa haine jusqu’à ce que sa vengeance soit accomplie. Sa traque prend fin dans la petite ville de Coroner Creek où il retrouve son homme qui se révèle être Younger Miles (George Macready), qui avec l’aide du magot volé dans la diligence a acheté un ranch et s’est caché sous un masque de respectabilité en épousant la fille du shérif O’Hea (Edgar Buchanan). Miles n’en a pourtant pas fini avec ses malversations puisqu’il tente par tous les moyens, pour s’accaparer les terres alentours qui permettraient d’agrandir sa propriété, de faire fuir ses voisins. Chris accepte justement de devenir le contremaître de l’un d’entre eux, une femme nommée Della Harms (Sally Eilers), pour s’approcher plus facilement de celui pour qui il a décidé que "son heure avait sonné"...

Analyse et critique

Osons émettre l’hypothèse que les deux premiers films de l’association Randolph Scott / Harry Joe Brown auront été les jalons du western de série B des années 50, celui qu’une grande majorité des aficionados du genre adule par-dessus tout et d’où sortiront les films de Budd Boetticher, André De Toth, Gordon Douglas ou encore Joseph H. Lewis, les westerns avec Randolph Scott pour la Columbia, avec Audie Murphy pour la Universal, ceux avec Alan Ladd ou Jeff Chandler en têtes d’affiche... Car effectivement, si Gunfighters de George Waggner et Coroner Creek de Ray Enright pourront sembler de nos jours très conventionnels, ils possèdent néanmoins d’innombrables points communs qui font penser que leurs réalisateurs respectifs n’en sont pas à l’origine ; ces éléments nouveaux seront repris à foison par la suite, que ce soit par des tâcherons ou des génies. A commencer par des typologies de personnages qui n’étaient pas encore franchement en germe avant 1947 : le tireur d’élite qui n’a de cesse de fuir devant les têtes brûlées qui veulent se mesurer à lui (Gunfighters) ou l’homme étouffé par sa haine et qui ne retrouvera l’apaisement qu’une fois les représailles accomplies, comme dans ce Coroner Creek. Randolph Scott interprètera par la suite des dizaines de personnages dont l’épouse a été tuée ou kidnappée et que la vengeance conduira dans des traques impitoyables ; le film de Ray Enright entame cette série d'une façon tout à fait honnête.


Ray Enright peut d’ailleurs remercier Harry Joe Brown grâce à qui il réalise son meilleur film depuis Les Ecumeurs (The Spoilers). Car ce n’est probablement pas de son fait, sa mise en scène étant le point faible de cet honorable western. Mais revenons deux minutes sur ce qu’ont mis en place les deux hommes lorsqu’ils ont décidé de s’associer et de ne produire que des westerns de série B. On a l’impression à la vision des deux premiers films qu’ils s’en sont servis comme des champs d’expérimentations, souhaitant faire apparaître de nouveaux personnages, de nouvelles thématiques et techniquement également de nouvelles idées de mise en scène, de cadrages... Des films mineurs certes mais qui ont fait éclore un style autre : l’apparition de la couleur dans la série B, des titres (originaux) qui claquent, des méchants plus vicieux et menaçants entourés d’hommes de main à la mine patibulaire et pas moins inquiétants (et qui préfigurent les Lee Marvin, Jack Elam ou Richard Boone), l’abandon des transparences dans les séquences mouvementées en extérieurs (la série B fera plus pour cela que le western de prestige), une violence bien plus sèche, des types de personnages neufs, des romances plus adultes et dénuées de sentimentalisme trop sucré, l’utilisation très parcimonieuse d’une voix off censée représenter les pensées du "héros" (un héros d’ailleurs pas forcément toujours sympathique), un sadisme assez poussé...


Coroner Creek est donc un des premiers westerns dont le thème principal est la vengeance jusqu’au-boutiste. Pour arriver à ses fins, Chris Denning sera capable de trahir des secrets en public au risque de faire du mal à la personne concernée (en l’occurrence la pauvre épouse de son ennemi, devenue alcoolique car ne pouvant plus supporter que son mari l’ait prise pour femme dans le seul but de trouver une certaine respectabilité, l’amour étant totalement absent de leur couple), d’effrayer un homme afin qu’il parle, lui faisant croire qu’il va lui écraser la tête sur le poêle bouillant, de faire sienne la théorie "œil pour œil" écrasant à coups de bottes la main de son adversaire après que ce dernier lui a fait la même chose, de vouloir bien aider ceux qui en ont besoin à condition que cette aide n’entrave pas son plan mais qu’au contraire elle y contribue... Nous qui avions l’habitude d’un Randolph Scott qui forçait le respect par sa droiture et sa moralité sommes encore plus surpris quand il se met, une fois contremaître, à traiter ses hommes avec une rudesse inaccoutumée. Bref, l'acteur se plait à prendre le contre-pied de ses rôles habituels au risque de déplaire à ses fans. Mais ce caractère plus trempé va si bien à la dureté de son visage, l’acteur arrivant à faire passer tellement de choses à travers son regard et les sobres rictus de sa bouche, que nous sommes contents d’assister au cours de ces deux films au "forgeage" du personnage type qui le rendra célèbre la décennie suivante. Et puis avouons qu’il n’a pas son pareil dans le port de la chemise : quelle classe et quelle élégance ! Une sobriété et une économie de jeu qu’il partagera avec son adversaire, le Ballin Mundson de Gilda, l’inquiétant et classieux Georges Macready, superbe salaud de cinéma qui n’hésite pas à lacérer des joues à coups d’éperons sans sourciller, à gifler sa femme devant son beau-père outré, restant toujours maître de lui et d’une froideur glaçante ! Les bad guys aux yeux bleus (cf. Phil Carey par la suite) sont ceux qui feront souvent le plus froid dans le dos.


Le reste du casting est moins marquant même si Forrest Tucker est assez efficace dans le rôle du bras droit cruel de Macready. Le combat à poings nus qui l’oppose à Randolph Scott est remarquable, d’une brutalité assez inouïe pour l’époque, et finit de convaincre que Ray Enright, incapable de mener à bien jusqu’au bout une scène d’action souvent faute à un montage calamiteux (voir l’attaque de diligence qui débute le film), réussissait en revanche très bien les bagarres filmées presque sans plans de coupe et à l’aide de travellings assez nerveux. Les formidables idées de mise en scène (la surprenante apparition de George Macready de dos lors de la première séquence) et les prises de vues inhabituelles (le "duel" final à l’intérieur d’une pièce exiguë filmé en plongée verticale au-dessus des deux adversaires ; les tirs de Forrest Tucker face caméra avant qu’il ne s’écroule) sont nombreuses (dues probablement à Scott et Brown étant donné qu’on en trouvait déjà pas mal dans Gunfighters) mais elles montrent cependant les limites du cinéaste souvent incapable de les concrétiser jusqu’au bout sans lourdeur. Elles ont au moins le mérite d’exister et surtout d’intriguer ; tout comme certains éléments du décor (une église de cette taille au milieu d’une petite ville de l’Ouest) ou bien encore le score de Rudy Schrager, aussi curieux que celui écrit précédemment pour le film de Waggner, utilisant plus souvent les bois (notamment les flûtes) que les cordes traditionnelles.


Toujours au chapitre des innovations bienvenues, une réflexion à plusieurs reprises lancée sur le tapis à propos de l’utilité ou non de la vengeance par l’intermédiaire du principal personnage féminin interprété par Marguerite Chapman ; si la conclusion n’est guère originale (d’autant qu’au cours de ce film sans aucun romantisme, nous n’avons ressenti aucune alchimie entre Randolph Scott et Marguerite Chapman), une tentative de dénigrer la loi du talion aura été entrevue. Néanmoins, la vengeance aura été menée à bout avec une balle dans le dos ! Respectable ? Vous allez me dire : "tant de blabla pour en arriver à conclure qu’il s’agit d’un western mineur" ! Oui, mais quel plaisir ressenti au cours du visionnage grâce aussi à ce Cinecolor exotique. Voici de la série B nouvelle manière en cette fin de décennie grâce à la Columbia - la compagnie jusqu’ici la moins prolifique dans la production de westerns mais qui ne déçoit presque jamais son public - et à la complicité entre un acteur qui avait décidé de ne désormais se consacrer qu’à ce qu’il aimait le plus, le western à petit budget, et un producteur qui avait à peu près les mêmes idées que lui sur la manière d’en tourner. Bien agréable, même si oublié aussitôt vu.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 16 mai 2015