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Critique de film
Le film

Tomahawk

Partenariat

L'histoire

« Voici le territoire du Wyoming. L’année 1866. Par une chaude journée de ce début d’été, deux mondes différents se sont réunis pour parler. Il y a de l’amertume ici, de la suspicion et de la méfiance [… ] C’est la conférence de Laramie. Un baril de poudre prêt à exploser à tout moment. Il en faudrait peu pour allumer la mèche. Il y a des hommes importants et puissants ici ; d’un côté les chefs des nations Sioux, de l’autre les représentants des Etats-Unis. Mais il faudra un grand homme pour comprendre les deux parties. »Cet homme, c’est le trappeur Jim Bridger (Van Heflin) qui arrive à persuader les hauts dignitaires de Washington d' abandonner l'idée d'ouvrir la piste Bozeman qui aurait traversé les territoires de chasse indiens, ce qui aurait mis en péril la survivance des tribus Sioux. Mais Red Cloud met fin à la conférence quand il apprend qu'un fort vient d'être construit à l'orée de leur territoire, tout en promettant que son peuple ne déclenchera pas les hostilités tant qu'il ne sera pas attaqué. Une nuit, alors qu'il convoie le chariot de deux saltimbanques, Dan Castello (Tom Tully) et sa nièce Julie Madden (Yvonne de Carlo), le lieutenant Dancy (Alex Nicol) tue sauvagement et sans pitié un jeune Indien qui s'était approché du campement. Peu de temps après, les soldats sont attaqués à leur tour mais arrivent sains et saufs au Fort Kearny nouvellement construit. Jim Bridger, qui semble avoir une dent contre Dancy et qui pour cette raison souhaite ne pas trop s'en éloigner, accepte la proposition du colonel Carrington (Preston Foster) qui lui demande de se joindre à eux en tant qu'éclaireur. Il arrive donc à son tour dans la place forte, accompagné par son partenaire Sol Beckworth (Jack Oakie) et Monahseetah (Susan Cabot), une Cheyenne qui a du mal à se faire accepter par les soldats. La tension monte à l'intérieur du fortin : les "va-t-en guerre" s'impatientent et rêvent de gloire et de promotion, la pulpeuse Julie Madden fait tourner quelques têtes, les militaires prennent Bridger pour un espion de Red Cloud alors que dans le même temps les tribus indiennes commencent à se rapprocher dangereusement, le nombre de leurs guerriers s'accroissant de jour en jour. Quand Jim Bridger se voit dans l'obligation de tuer le fils préféré du chef Red Cloud pour sauver la vie de Julie, les choses s'accélèrent et, alors que la guerre est sur le point de se déclencher, il choisit malgré lui le camp des Blancs...

Analyse et critique

Pourquoi ce Tomahawk est-il resté jusqu’à présent dans l’obscurité la plus totale ou alors présenté en France dans une version très courte d'à peine 66 minutes ? Du fait de la réputation moindre de son réalisateur comparativement aux grands d'Hollywood ?  Ou serait-ce dû à ce qu’il a été produit par la compagnie Universal, studio moins prestigieux que ses aînés encore à cette époque ? Toujours est-il que s’il a été remarqué en France l’année de sa sortie (Jean-Louis Rieupeyrout en dit grand bien dans son livre consacré au western daté de 1953), il a ensuite complètement déserté les diverses anthologies du genre contrairement à ses deux prestigieux prédécesseurs, La Flèche brisée (Broken Arrow) et La Porte du diable (Devil’s Doorway), qui squattent les histoires du cinéma dans le domaine des premiers westerns pro-Indiens. Non pas que ces derniers ne méritent pas de s’y trouver (tout au contraire), mais ils auraient pu faire une petite place à leurs côtés pour ce superbe film signé George Sherman sorti très peu de temps après. Ne possédant ni la douceur élégiaque de Delmer Daves ni la puissance dramatique et plastique d’Anthony Mann, le réalisateur de l’excellent Calamity Jane and Sam Bass l’année précédente nous livre néanmoins un western qui mérite d'être redécouvert de toute urgence ; car, en plus d’être un excellent divertissement, ce film va peut-être encore plus loin que tout ce qui s’était fait jusqu’à présent dans la prise de position en faveur de la nation indienne et se révèle un pamphlet assez impitoyable contre le gouvernement américain et sa gestion des affaires indiennes. Tomahawk prend ainsi fait et cause pour les Indiens d’une manière vraiment inhabituelle pour l'époque.

Comme on peut le constater à la lecture de l'histoire, le film, s'il n'est pas impartial et prend au contraire clairement partie pour le camp des Indiens, n'est pas manichéen pour autant. L'intrigue a beau être très simple, elle est loin d'être simpliste et il en va de même pour tous les protagonistes ; si ceux-ci sont assez fortement caractérisés par l'écriture sans faille de la scénariste progressiste Silvia Richards (qui, comme Elia Kazan, se verra dans "l'obligation" de dénoncer ses petits camarades sous la juridiction McCarthy), certains ne subissent pas moins d'intéressantes évolutions durant le courant du film. Preuve en est le superbe personnage de Julie Madden interprétée par une Yvonne de Carlo, qui aura rarement été aussi belle et qui à priori n'était là que pour apporter la traditionnelle touche de romance au film. Il n'en est rien et il s'agit plutôt d'une sorte de témoin des évènements ; dès qu'elle entre en scène, il semble que les scénariste adoptent son point de vue pour faire essayer de comprendre la situation. Se trouvant là par hasard alors qu'elle n'a rien à y faire, ayant des à priori à l'encontre les Indiens, elle est plus à même de s'étonner de la réalité qu'elle découvre ; c'est un peu à travers son regard qu'on va suivre les événements. Ballotée entre le lieutenant belliciste et le trappeur, elle essaie de faire la part des choses en les écoutant parler tous les deux. Au fur et à mesure du récit, ses opinions changent, surtout après que Jim Bridger lui a raconté la tragédie qu'il a vécue quelques années auparavant et qui n'est autre que le véritable massacre de Sand Creek, opéré par "les volontaires du Colorado" emmenés par le colonel Chivington, un pasteur assoiffé de sang !

Cette séquence d'une grande puissance dramatique est la seule se déroulant en extérieur même si elle a été tournée en studio, probablement parce qu'elle s'avérait longue et difficile. Jim ayant été dans l'obligation de tuer le fils du chef Red Cloud pour sauver la vie de Julie, ils se réfugient tous deux dans une espèce de grotte pour échapper à leurs poursuivants. Là, Van Heflin, les yeux embués et la voix tremblante de colère et de chagrin, narre à Julie les événements qui lui ont enlevé d'un coup son épouse indienne et ses deux enfants. Il s'agit de la même séquence que Ralph Nelson filmera 20 ans plus tard dans Soldat Bleu (Soldier Blue). Van Heflin prouve son talent de comédien en rendant la scène au moins aussi puissante, mais cette fois par la seule force des dialogues et sa manière de les interpréter, un peu comme la séquence de bataille contée par Henry Fonda dans Sur la piste des Mohawks (Drums Along the Mohawk) de John Ford. Historiquement, le massacre de Sand Creek a eu lieu le 29 novembre 1864. Le colonel Chivington et sa troupe attaquèrent un camp de Cheyennes et d'Arapahos; massacrant des centaines de guerriers mais aussi des femmes, des enfants et des vieillards qu'ils dépecèrent et mutilèrent ensuite pour aller afficher publiquement ces "trophées" de guerre (scalps, organes génitaux et autres morceaux humains) dans différents lieux publics comme par exemple l'Apollo Theater de New York. Une ignominie sans nom que Georges Sherman arrive à nous faire revivre par la seule force de persuasion de son acteur principal.

Historiquement, Tomahawk (qui représente ici la traduction anglaise du nom indien donné à Jim Bridger) convoque plusieurs autres évènements réels qui se sont déroulés sur un laps de temps assez conséquent ; tout ne s'est pas passé exactement de la même façon, les acteurs du drame n'étaient pas forcément présents à ces moments décrits, mais Sherman et ses scénaristes cherchent avant tout à sensibiliser les spectateurs de l'époque à la cause indienne, ne s'offusquant pas des incohérences temporelles ou des anachronismes, leur seul but étant de proposer une histoire puissante qui frôle parfois le documentaire. En effet le film s'ouvre sur un discours un peu emphatique mais édifiant sur la situation de l'époque au moment de la conférence de Laramie (été 1866), puis évoque tour à tour la massacre de Fetterman (décembre 1866) et enfin le combat de Hayfield datant d'août 1867 et qui a été renommé ici la bataille de Powder River (titre sous lequel le film a été distribué en Angleterre). Le western de Georges Sherman condense tous ces événements sur une durée assez courte d'à peine quelques jours. Le film évoquant donc de nombreux faits réels concernant les guerres indiennes, il m'a semblé intéressant de les résumer brièvement pour remettre le film dans son contexte historique puisque Tomahawk ne fait que narrer d'une façon plus resserrée les événements décrits ci-après qu'il fait se télescoper. Voilà prévenus ceux que le sujet ne passionnerait pas des masses ; qu'ils n'hésitent pas à sauter le paragraphe suivant !

Suite au massacre de Sand Creek (raconté plus haut et dans ce film par l'intermédiaire de Van Heflin), les Indiens ne se manifestent pas trop violemment tout de suite même s'ils empêchent les colons et les soldats de s'installer sur leurs terrains de chasse de Powder River. Le déclenchement des hostilités eut réellement lieu en 1866 lorsque le général Carrington se mit à faire construire des forts sur les terres Sioux et Cheyennes en complète violation d'un traité signé seulement une année auparavant. Craignant une invasion militaire de leurs territoires, plusieurs tribus indiennes firent alors coalition sous l'autorité du chef Red Cloud. Parti de Fort Laramie en mai 1866, Carrington rejoignit le Wyoming à la tête de 700 hommes pour s’établir à Fort Kearny, le dernier fort en date. Pas un jour durant sa construction ne se déroula sans qu’une alerte se déclencha, les Indiens ne souhaitant pas que les soldats s'installent et érigent des fortifications sur leur territoire. L’affrontement entre le Capitaine Fetterman et les Sioux allait se dérouler dans ce contexte très tendu. Alors qu'il se vantait de pouvoir traverser les campements indiens à la tête de seulement 80 hommes, un prétexte pour prouver ses dires lui fut donné lorsqu’on l’envoya au secours d’un détachement de bucherons. Carrington lui demanda cependant de ne pas dépasser une certaine crête, auquel cas contraire il serait probablement tombé dans un piège. Fetterman, n’en faisant qu’à sa tête, poursuivit les Indiens au-delà de cette limite et fit tomber son détachement dans une embuscade ; ce fut l’une des plus désastreuses défaites des Tuniques Bleues, précédant de dix ans celle de Little Big Horn. En revanche, lors du combat de Hayfield qui se déroula deux ans plus tard, les soldats américains l’emportèrent sur les Sioux de Red Cloud grâce aux nouveaux fusils Springfield à répétition qu’ils eurent à leur disposition et qui prirent les indiens par surprise. Il y eut encore quelques affrontements - que passe sous silence le film de Sherman - avant que le traité de Laramie ne soit signé en 1868 grâce auquel les Indiens récupérèrent leur territoires, les soldats devant déserter les forts de la vallée de Powder River.

Et c’est aussi là que se termine Tomahawk, au moment où les Sioux obtiennent quelques années de paix bien méritées. Dans la réalité, l'aventurier Jim Bridger, le héros du film, ne se trouvait pas sur place lors des deux grandes batailles qui clôturent le film. Il n'en a pas moins été l'un des artisans des différentes tentatives de paix entre les colons et les Indiens. C'était l'un de ces "Mountain Men" qui se maria à trois reprises avec des femmes indiennes, et de qui il eut cinq enfants. Tour à tour explorateur, (c'est lui qui découvrit les geysers de Yellowstone), trappeur et éclaireur pour l'armée américaine, il avait tout pour être un jour incarné dans un western hollywoodien. Et c'est l'inoubliable Athos de George Sidney, le non moins mémorable Charles Bovary de Vincente Minnelli qui s'en chargea ! Sans trop en faire, il s'avère parfait dans ce rôle d'un homme qui n'aspire qu'à la paix pour lui et son peuple, mais qui va devoir faire le médiateur et finalement être tiraillé lors du déclenchement des hostilités, ayant à faire un choix cornélien quant au camp qu'il devra rejoindre. A ses côtés se trouve Yvonne De Carlo, qui non seulement a rarement été aussi bien mise en valeur, mais qui va également se révéler une formidable actrice ; le rôle écrit par Silvia Richards y est aussi certainement pour quelque chose. Le reste de la distribution ne démérite pas. Alex Nicol est impeccable dans le rôle du salaud massacreur de Peaux-Rouges ; la preuve en est qu'il arrive par moments à nous être malgré tout attachant, notamment lorsqu'il se voit rabroué par Julie. Preston Foster dans la peau du Général Carrington est tout aussi impeccable, Susan Cabot de même grimée en Indienne. Et alors, que l'on craignait que Jack Oakie et Tom Tully ne soient là que comme faire-valoir humoristique dans une histoire très grave qui ne semblait pas en avoir besoin, les deux acteurs se révèlent au contraire très sobres et sacrément attachants eux aussi. Enfin, le véritable Indien John War Eagle s'avère on ne peu plus convainquant dans le rôle du grand chef Sioux, Red Cloud (Nuage Rouge). Bref, à l'image du film tout entier, c'est un casting de tout premier ordre au sein duquel apparaît un Rock Hudson que l'on risque de rater si l'on n'est pas très attentif !

Si nous avons dit tout le bien qu'il fallait penser du scénario et de l'interprétation, la mise en scène de George Sherman n'est pas en reste. Ayant à sa disposition pour ses extérieurs les superbes paysages des Black Hills dans le Dakota, des immenses étendues tour à tour verdoyantes et sèches encore jamais vues jusque-là dans un western (les mêmes paysages qui seront utilisés par Kevin Costner pour le magnifique Danse avec les loups), où les sommets montagneux font de loin penser à des pyramides, où les paisibles collines cachent des lacs d'une grande clarté, le réalisateur les met merveilleusement en valeur à l'aide de superbes et lents travellings, les filmant en de magnifiques et très larges plans d'ensemble. Alors que je n'en attendais pas autant de lui, Sherman nous étonne par son sens du découpage et de l'espace lors notamment de la chasse au bison et des batailles, d'une belle lisibilité, et par son dynamisme lors des nombreuses chevauchées : les panoramiques et travellings qui suivent les cavaliers sont d'une grande beauté. Il nous surprend également lorsqu'il pose sa caméra et attend des entrées de champ par l'avant ; à ce propos, il suffit d'admirer la séquence de poursuite à cheval d'Yvonne de Carlo par un guerrier Sioux lui même précédant Van Heflin : le plan au sommet de la colline qui les surprend à débouler au-devant de la caméra est tout simplement génial. Et des idées de mises en scène aussi belles et parfois virtuoses, nous en trouvons quelques autres au cours du film (le travelling arrière suivant van Heflin et Yvonne de Carlo à l'intérieur de la cour du fort, le plan de Susan Cabot derrière la palissade, la séquence émouvante au cours de laquelle Red Cloud vient constater ses morts après la bataille...) sans qu'elles ne nous apparaissent comme prétentieuses et sans que jamais elles ne nous détournent du sérieux du thème et de l'intrigue. Tomahawk étant un film de série B restreint dans sa durée, on peut regretter quelques fins de séquence un peu abruptes et un final vite expédié.

Entendre parler sioux sans même que ce soit sous-titré, être témoin d'une dénonciation aussi acerbe de la culpabilité des dirigeants de Washington concernant l'inexcusable massacre d'une nation (non seulement de ses guerriers, mais aussi de ses civils), entendre stigmatiser avec virulence la fourberie et l'irrespect des paroles données lors des conférences de paix, se trouver devant un film prenant pour thématique principale une réflexion sur la survivance de la race Sioux... tout cela était alors vraiment nouveau. Il s'agit donc d'une chronique historique que l'on se doit de prendre avec tout le sérieux possible, et dont il faut saluer le courage. D'autant plus lorsque le réalisateur ne tombe jamais dans le piège du sentimentalisme malgré deux personnages féminins importants. Quant à l'adhésion des thèses défendues, on dénote une vrai conviction de la part auteurs qui impose le respect. Bénéficiant d'un très beau scénario progressiste, mis en scène avec sincérité et efficacité, Tomahawk mérite sans honte sa place aux côtés des autres grands westerns pro-Indiens de ce début de décennie, d'autant qu'il n'en oublie pas pour autant de satisfaire les amateurs d'action. Une grande réussite et une formidable découverte soutenue par une partition efficace signée Hans Salter !

Rappelons-nous enfin que George Sherman était déjà l'auteur de Commanche Territory, film pro-Indien très naïf mais qui avait précédé ceux réalisés par Delmer Daves et Anthony Mann, et qu'il mettra encore en scène de nombreux autres westerns défendant la cause indienne. Voici un réalisateur inégal mais néanmoins à réévaluer de toute urgence, ce que fait Bertrand Tavernier à travers son Mea Culpa dans le bonus du DVD ; après l'avoir lapidé dans son 50 ans de cinéma américain, il révise son jugement du tout au tout en défendant le film pendant presque une demi-heure.

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Par Erick Maurel - le 9 mai 2011