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Critique de film
Le film

The Terence Davies Trilogy

L'histoire

Ce programme regroupe trois moyens métrages de Terence DaviesChidren (1976), Madonna and Child (1980) et Death and Transfiguration (1983) - dans lesquels le cinéaste anglais se raconte à travers le personnage imaginaire de Robert Tucker. Il évoque dans Children son enfance dans les quartiers ouvriers de Liverpool, la découverte de son homosexualité, le poids de la religion, la terreur que lui inspire son père malade. Madonna and Child raconte le début de sa vie d'adulte, son premier emploi, l'ennui et la lente acceptation de son attirance pour les hommes. Avec Death and Transfiguration, il s'imagine vieux, agonisant dans un hospice tandis que les souvenirs de sa vie remontent à la surface...

Analyse et critique

Une cour d'école qui, dans le noir et blanc granuleux de l'image, ressemble à une cour d'usine ou de maison de correction. Des petites frappes qui coincent un jeune garçon, frêle et perdu, face au mur formé par les trois brutes. Les premiers mots du film - « C'est qui la tapette alors ? » - et les coups qui pleuvent tandis que le titre Children apparaît sur la silhouette à terre du petit Robert Tucker. En quelques plans, le ton de la trilogie autobiographique de Terence Davies est donné.

Children est construit sur deux temporalités, Davies montant en parallèle des scènes présentant son alter ego Robert Tucker jeune homme et des souvenirs venus de son enfance qui surgissent en fonction des situations dans lesquelles il se trouve.

Ces souvenirs, ce sont d'abord ceux de l'école, la peur qui colle au ventre du jeune Tucker, terrorisé par les autres élèves, mais aussi par les humiliations et les brimades des professeurs. Les adolescents qui frappent et se moquent de Robert ne font que reproduire un système éducatif basé sur la discipline, la crainte de l'autorité, les sévices physiques et psychologiques. La rigidité et l'inhumanité de l'institution passent dans le film par l'absence de prénoms donnés aux élèves, par la façon dont ils ânonnent d'une seule voix les leçons et les prières. L'individu est nié, seul existe le groupe, la masse et pour tenir le troupeau ; les professeurs n'hésitent pas à corriger celui qui s'en éloigne. Et toute cette violence larvée se prolonge dans les prières, la crainte de l'autorité se poursuivant dans la crainte de Dieu.

On imagine combien ce cadre rigide et dogmatique est invivable pour tout enfant, et en particulier pour Robert qui, grandissant, comprend qu'il est attiré par les hommes. Impossible pour lui de l'avouer, ni même de l'accepter. Il s'enferme dans le silence, dans la douleur, paralysé par la peur. Peur de sa famille, des enseignants, des élèves, du monde. Un monde qui ne cesse de rétrécir, qui devient une prison dont il ne peut s'échapper. Nul refuge ne lui est offert : la classe, la cour, les couloirs de l'école, la rue... autant d'endroits où il doit sans cesse se cacher, fuir les autres, se fuir lui-même.

Une silhouette fait son apparition dans l'histoire à plusieurs reprises. C'est seulement sur le tard que l'on comprend qu'il s'agit de Robert devenu jeune adulte et, rétrospectivement, que ce qui nous était donné comme le temps du film n'était en fait qu'une mosaïque de souvenirs. Dépressif, Robert n'est pas parvenu à s'échapper de son passé, il est toujours cet enfant effrayé par les autres, par la vie, par lui-même. Et cet enfant demeure encore dans le Terence Davies devenu cinéaste.

Né en 1945, Davies a passé son enfance dans le milieu populaire de Liverpool, benjamin d'une famille de dix enfants vivant dans les taudis de Kensington. Il devient comptable, profession qu'il occupe jusqu'à ses 28 ans quand il quiite soudainement son emploi pour entrer dans une école d'art dramatique. Entre 1976 et 1983, il tourne les trois courts métrages qui seront regroupés en 1984 en un unique programme, The Terence Davies Trilogy. qui devient le premier volet d'une trilogie autobiographique poursuivie en 1988 avec Distant Voices, Still Lives et en 1992 avec The Long Day Closes. Trilogie à laquelle il apportera en 2008 une magnifique conclusion avec le journal poétique Of Time and the City. On le voit, le rapport à l'enfance est la grande antienne du cinéma de Davies. Antienne prise dans le sens premier du terme, ses films étant des poésies chantées, des chœurs, des cantiques mais aussi dans son sens dérivé, son œuvre étant faite de répétitions et de ressassement.

Les films qui composent la trilogie voguent ainsi de visions noires et terribles en moments de répits. L'ombre laisse alors la place à des images poétiques, des beautés fugaces, des instants de bonheur éphémère. La mise en scène très sèche de Children s'adoucit ainsi lors d'un paisible passage où Robert et sa mère traversent Liverpool en bus, les rues défilant au son d'un beau morceau de clarinette, premier élément musical à apparaître dans le film. Une séquence en apesanteur qui se termine brutalement lorsque la mère de Robert ne peut contenir ses larmes et se met à pleurer en public. Car après l'école, le foyer familial est une autre prison. Robert et sa mère vivent en effet dans la crainte des crises de démence du père, de ses cris, de ses coups.


La mort du père est aussi soudaine que ne l'étaient ses accès de violence. Mais l'exposition du corps, la fermeture du cercueil, les entrepreneurs des pompes funèbres qui l'emportent forment une longue séquence car c'est une libération pour Robert, un moment mêlé de joie et de douleur qui restera gravé à jamais dans sa mémoire. Un séquence qui se clôt sur le premier sourire - fugace - de Robert, un cantique qui s'élève et la caméra qui s'éloigne lentement. Un cri de l'enfant (« Je veux mon père ») interrompt un temps le mouvement, mais très vite il s'efface et laisse la caméra reprendre son mouvement, tournant cette page de la vie de Robert.

C'est un nouveau chant religieux qui ouvre le deuxième film, chant qui s'élève sur la baie de Liverpool noyée dans une légère brume. La musique et les chants ont une place prépondérante dans le cinéma de Terence Davies. Tout comme la ville de Liverpool qui revient de film en film, présence si forte que lorsque Davies s'en éloigne son cinéma s'en ressent (Chez les heureux du monde, The Deep Blue Sea). La présence de la ville et l'omniprésence de la musique dans son enfance sont autant de stimuli visuels et sonores qui ont imprimé sa mémoire et qu'il restitue avec brio au gré de ses recréations filmiques.

Davies a arrêté l'école à seize ans et travaillé comme aide comptable dans un bureau des affaires maritimes pendant plus de dix ans. On retrouve dans ce second volet Robert Tecker qui, devenu jeune homme, est employé au Daily Telegraphe. L'emploi n'est pas le même, mais la présence du port de Liverpool, traversé par Tucker pour se rendre à son bureau, vient directement du véritable emploi de Terence Davies. Et surtout, la routine est la même. On sent combien ce travail ennuie Robert jusqu'à marquer son visage. Il est éteint, toute trace d'émotion étant comme effacée par les journées qui se répètent inlassablement. Les séquences au bureau se répètent, mornes, comme les journées qu'il traverse en fantôme.


Sa vie, c'est la nuit, dans les toilettes pour hommes, les bars gays. Mais il est encore sous l'emprise de la religion et s'il a accepté son homosexualité, la culpabilité le dévore. Lorsqu'il s'habille de cuir et descend discrètement les escaliers de la maison qu'il partage encore avec sa mère, Davies filme cette dernière qui se réveille, son visage marqué par la tristesse. Une vision impossible dans le dispositif d'une mise en scène qui est entièrement construite autour du seul point de vue de Robert. Une vision qui malgré son apparence objective est donc à prendre comme subjective, incarnation de la culpabilité qui étouffe Robert.

Le film quitte ainsi peu à peu le naturalisme pour aller vers une vision intérieure et fantasmatique. C'est ainsi que dans un hurlement à glace le sang Robert se voit mourir. Mourir pour renaître. Il traverse le fleuve, le Styx, comme son père à qui l'on avait posé des pièces sur les yeux pour payer Charon, le passeur. C'est après la mort de ce dernier, sa deuxième libération, l'acceptation enfin de son homosexualité.


La troisième partie de la trilogie poursuit cette voie toute intérieure. Elle s'ouvre sur le ciel lourd de Liverpool que parviennent à percer les rayons du soleil. Pas de cantique cette fois - Robert s'est libéré du poids de la religion - mais une chanson langoureuse chantée par Doris Day. Changement de ton dans la trilogie qui surprend d'autant plus que la chanson contraste avec l'enterrement de la mère de Robert que l'on suit à l'image.

Le décès de cette mère tant aimée entraîne Robert dans une rêverie morbide où il s'imagine en vieillard alité dans une maison de retraite. Des images de son enfance ressurgissent, les époques et les souvenirs se mêlent. Malgré la douleur de la perte, la présence de la vieillesse et de la mort, c'est l'épisode le plus doux de la trilogie. Il y a Noël, des instants de pure tendresse entre Robert et sa mère, des chants, des éclats de beauté et de bonheur. Et pourtant, Davies nous offre une description terrible de la vieillesse, de la déchéance physique. Mais les souvenirs des jeunes années viennent constamment contrebalancer cette crudité, cette rudesse avec laquelle le cinéaste évoque la sénescence.


Il y a la peur du corps qui se fane pour cet homme tant attiré par les corps, comme en témoignent les photos de nus masculins et de catcheurs que Robert collectionne. Ce corps qu'il fait souffrir au cours de rituels sadomasochistes que Davies malicieusement fait suivre par des scènes où, enfant, il communie. La ritualisation de la souffrance par la religion est ainsi liée à une ritualisation de l'acte sexuel, pied de nez du cinéaste à un dogme chrétien auquel il a réussi à échapper.

Le film navigue entre les âges, les séquences s'enchaînant au gré des pensées du vieil homme, de son esprit flottant d'un souvenir à un autre. Jusqu'à son agonie, très stylisée. Trois minutes d'images qui se succèdent au son des râles du vieil homme, kaléidoscope de souvenirs et de sensations où sont une dernière fois convoqués ses démons (le Christ) et ses amours (sa mère, le corps d'un jeune éphèbe).

C'est sur cette séquence d'une force incroyable que s'achève cette magnifique trilogie, l'une des plus belles expériences - avec la trilogie de Bill Douglas - d'auto-biographie filmée. Davies impose d'emblée un univers très personnel qu'il développera avec Distant Voices, Still Lives, The Long Day Closes et Of Time and the City.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 28 août 2014