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Critique de film
Le film

The Responsive Eye

L'histoire

Dionysus in ’69 est une libre adaptation des Bacchantes d’Euripide par une troupe d’avant-garde : le Performance Group de Greenwich Village. La pièce ne ressemble à rien de connu, les acteurs jouent quasi-nus, pris dans une transe proche du chamanisme. Le spectacle proposé jongle entre improvisation et préparation. L’intérêt de la pièce était double, la performance devait aussi bien aux acteurs qu’aux spectateurs. Afin de nous plonger dans l’interaction public/acteurs, De Palma mit au point une technique qu’il reprendra dans ses œuvres plus récentes : le split-screen. Un procédé qui demande un effort conséquent de la part du réalisateur, qui doit constamment penser en terme de juxtaposition d’images et qui doit bien évidemment – pour mener à bien son projet – tourner beaucoup plus de matériel.

The Responsive eye est un court-métrage réalisé lors de l’exposition Op Art en 1966 au Musée d’Art Moderne de New York. Le but de De Palma est louable, il souhaite nous montrer les artistes, non comme des monstres de foire prétentieux, mais bien comme de simples êtres humains en proie à leurs doutes. La caméra de De Palma s’immisce dans les couloirs de l’exposition, il filme et interviewe les artistes et les visiteurs du vernissage. Le documentaire virevolte entre l’irrévérencieux et l’ironique, une approche que l’on retrouve également dans ses œuvres récentes.

Troisième court-métrage de De Palma, Woton’s wake représente pourtant son premier court clairement revendiqué, son meilleur aime-t-il à répéter. Le film a d’ailleurs remporté le grand prix de la Fondation Rosenthal du meilleur court-métrage réalisé par un metteur en scène de moins de 25 ans. Woton’s wake nous raconte une histoire inspirée du mythe de Pygmalion, un sculpteur dont l’une des œuvres prend vie sous l’apparence d’une jeune femme. Le héros, campé par William Finley, (le Phantom de Phantom of the Paradise) passera son temps à poursuivre une œuvre qu’il préfère à son incarnation de chair et de sang. Une parabole qui n’a rien à envier à certains chefs-d’œuvre du surréalisme.

Analyse et critique

Aficionados de De Palma, réjouissez-vous ! Carlotta films vous propose trois raretés : deux courts métrages (Woton’s wake et The Responsive eye) et un long métrage (Dionysus in ’69), ainsi qu’un documentaire inédit réalisé par Luc Lagier et Amaury Voislon, qui retrace la carrière du réalisateur pendant les années 60. Une occasion unique - Carlotta est le premier éditeur à proposer ces films en DVD - de se (re)plonger dans des œuvres fondatrices, particulières et parfois déroutantes.

Bye bye banlieue de Philadelphie, New-York me voici ! En 1958, Brian De Palma débarque de sa province pour la grande ville. Il suit des cours de cinéma et de théâtre respectivement à l’Université de Columbia et au Sarah Lawrence College. La Grande pomme représente, à ce moment, la terre des possibles. De Palma y rencontre des gens issus des quatre coins du globe. Il reconnaît que c’est à partir de ce moment précis que la passivité et la complaisance des années 50 se sont peu à peu estompées.

Les Etats-Unis, et le monde Occidental en général, connaissent une période de transition. Les bouleversements ne manquent pas, les années 60 transgressent les tabous et chamboulent les consciences. L’assassinat des Kennedy, de Martin Luther King, la guerre du Vietnam, le mouvement de libération de la femme, les mouvements des droits civils, sexe, drogue et rock ‘n roll… "A ce moment, on a vraiment le sentiment de vivre dans une maison de fous" concède De Palma. Autant d’évènements qui forgeront le caractère du réalisateur et qui enfanteront le cynisme et la mélancolie.

Dès le début des années 60, le calme de la décennie écoulée ne semble déjà plus qu’un lointain souvenir. Le premier électrochoc politique aura lieu le 22 novembre 1963. John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas. Le monde entier découvre dans le magazine Life, 31 photogrammes issus du film super 8 d’Abraham Zapruder. Un plan séquence unique qui a fait l’objet des interprétations les plus diverses. 26 secondes ambiguës et frustrantes. Plus on étudiait le film, plus sa représentation devenait obscure. Comment appréhender une réalité uni-dimensionnelle ? Que se passe-t-il hors champ ? Que nous cache l’absence de son ? Des questions essentielles qui parsèment l’œuvre de De Palma. Selon Jean-Luc Godard, le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde. De Palma n’est pas dupe, le film Zapruder a prouvé à quel point les images peuvent être trompeuses, selon lui, le cinéma c’est le mensonge 24 fois par seconde. En 1968, Greetings représente la première incursion du réalisateur dans sa quête de la Vérité, De Palma évoque l’assassinat de JFK, et plus spécifiquement l’impact du film Zapruder. L’enquête sur la tuerie de Dallas a mené à de nombreuses enquêtes et à de multiples interprétations du document. Tous ces points de vue différents n’ont fait que nous éloigner de la vérité. On s’est mis à échafauder des théories sur base de détails et de spéculations. Certains aimeraient croire que la multiplication des sources d’information permet de mieux approcher la réalité, De Palma n’a eu de cesse de nous prouver le contraire, que ce soit au travers de Blow out ou de Snake eyes… Avec Dionysus in ’69, De Palma aborde le thème du point de vue, son film est entièrement tourné en split-screen, un procédé technique qui permet, dans le cas présent, de suivre l’action sur scène mais également dans le public. De Palma utilisera d’ailleurs cette technique à de nombreuses reprises. Phantom of the paradise, Sisters, Carrie, Snake eyes, … Autant d’œuvres qui favorisent l’approche multidimensionnelle.

Dans Greetings, De Palma affronte un autre de ses démons, la guerre du Vietnam. Le réalisateur a échappé à l’enrôlement, il n’a donc jamais connu le front et l’horreur de la jungle. Cette guerre l’a pourtant rempli de doutes et lui a fait perdre son innocence. Une perte d’innocence partagée par la télévision américaine qui a allègrement retransmis les images du conflit. A ce moment, l’heure du contrôle médiatique n’avait pas encore sonné pour le Gouvernement américain, les médias diffusaient librement les pires horreurs. Les Etats-Unis connaissaient la répression, des manifestations anti-guerre éclataient dans tout le pays. De Palma était, comme tant d’autres, frustré par ce qui se passait au Vietnam et la seule manière de se faire entendre passait par la caméra. Le cinéma connaît alors une période de transition, les films se font plus violents, moins innocents, moins naïfs. C’est la rupture. De Palma évoque ces années d’hébétude et de colère dans Greetings tout d’abord, où des soldats interviewés sont incapables de donner les raisons de leur présence sur le sol asiatique mais également dans une œuvre plus récente : Casualties of war.

Si De Palma éprouve encore un soupçon d’innocence, elle s’évapore définitivement à la fin des années 60. Le réalisateur tourne Get to know your rabbit pour la Warner, l’expérience est un fiasco. Le studio s’est approprié le film, l’a remonté, retourné, sans jamais demander l’avis de De Palma. Le réalisateur est renvoyé. Cette aventure aura cependant endurci De Palma. Il comprend et admire alors les réalisateurs qui ont su travailler dans le système des studios, qui ont su, comme Alfred Hitchcock ou John Ford, imposer leurs vues. Dès ce moment, De Palma est décidé à exercer le contrôle, il enchaînera œuvres d’auteurs et films de commande.

Les années 60 auront marqué De Palma au fer rouge, elles auront représenté à la fois la liberté et la fin de la révolution, une période riche en expériences et en inspiration. Une décennie qui aura façonné le style de De Palma ; une maestria à la croisée des chemins, entre le classicisme et le modernisme. Les œuvres présentées sur cette édition DVD sont des témoins privilégiés d’une époque révolue. Ne nous couvrons cependant pas les yeux, elles sont hermétiques, difficiles d’accès mais renferment pour ceux qui auront la patience de s’y plonger, les fondements de la conscience "de palmienne". La Genèse d’un style devenu aujourd’hui inégalé.

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La fiche IMDb du film
Par Dave Garver - le 8 janvier 2004