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Critique de film
Le film

The Maggie

Partenariat

L'histoire

The Maggie est un vieux bateau à vapeur tout juste bon pour la casse, dirigé par le Capitaine MacTaggart, un Ecossais endurci et (r)usé. Alors qu'il peine à honorer ses dettes et ses créances, MacTaggart entend parler d'un riche américain, Marshall, qui cherche un cargo pour acheminer une cargaison de valeur, et parvient à se faire passer pour l'homme de la situation. Très vite, Marshall se rend compte qu'il a été trompé sur la marchandise et tente de remettre la main sur ses biens. Mais le capitaine et son tas de ferraille sont plus coriaces qu'ils n'y paraissent.

Analyse et critique

La figure de l’indocile, du rebelle qui préfère écouter son bon sens que les ordres qu’on lui donne, aura été une composante essentielle du style forgé par le studio Ealing pendant la dizaine d’années (1947-1957, en gros) durant laquelle la firme aux lauriers aura écrit quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de la comédie britannique. Des insulaires écossais refusant de suivre les injonctions des autorités de la Couronne dans Whisky à gogo aux villageois de Tortillard pour Titfield qui tentent de maintenir leur vieille locomotive sur les rails ; du quartier londonien qui fait fi des contraintes de rationnement dans  Passeport pour Pimlico au chimiste solitaire de L'Homme au complet blanc, il s’agit même d’une figure imposée qui pourrait, à elle seule, récapituler une bonne partie de l’ « idéologie » ealingienne, développée dans le contexte spécifique de l’immédiate après-guerre : une méfiance instinctive vis-à-vis de l’autorité, sous toutes ses formes, et une conviction que c’est avant tout en se fédérant autour de valeurs simples, fondamentales, que le petit peuple surmontera ses difficultés. Présenté comme cela, on pourrait croire qu’Ealing faisait dans le populisme un peu grossier mais on en est souvent assez loin : parce que le trait de ses scénaristes majeurs (T.E.B. Clarke, souvent, ou ici William Rose et Alexander « Sandy » Mackendrick) était suffisamment fin pour parvenir à croquer des portraits aussi empreints de bonté que d’ironie, Ealing a développé son ton propre, alerte et pétillant, tout en demeurant souvent à la lisière de la cruauté ou de l’absurdité.

Dans The Maggie, l’indocilité s’incarne donc à travers le Capitaine MacTaggart, dont on pourrait jurer qu’il est un parent éloigné de Joseph Macroon, le père bourru de Whisky à gogo (tout premier long métrage de Mackendrick). Avec sa veste usée, sa casquette visée au crâne et sa pipe au bec, il est du genre taiseux qui n’en pense pas moins. Sa raison de vivre, c’est sa coquille de noix, et on le devinerait prêt à vendre père et mère pour en assurer la survie. On le devine homme de principes, même si les contours de ceux-ci sont manifestement mouvants. Surtout, il est le capitaine.

En face de lui, Paul Douglas incarne Marshall, incarnation de la réussite à l’américaine : il a gravi les échelons sociaux à la force de son travail et peut désormais tout acheter, avec l’assurance que son compte en banque met le bon droit de son côté. The Maggie est donc - à première vue - une comédie "culturelle" sur la confrontation entre un Old Scotsman et un Yankee, et on subodore vite de quel côté la sympathie d’Ealing - studio dont l’essor était en partie dû à des mesures gouvernementales visant à valoriser la production locale face à l’afflux des productions hollywoodiennes - va incliner. Mais les choses ne sont pas forcément aussi binaires que cela.

Evidemment, il y a quelques séquences programmatiques, comme celle où Marshall se joint à la célébration de l’anniversaire du vieux centenaire (scène qui ne va pas sans rappeler celle de l’ouverture des premières bouteilles au pub dans Whisky à gogo), se laisse emporter par l’énergie communicative des chants et de la danse et finit par discuter, en bord de mer, avec une jolie jeune fille de 19 ans qui lui explique son dilemme : elle est courtisée par deux jeunes garçons, dont l’un est plus beau, plus riche, plus ambitieux, a une meilleure situation et saura l’entretenir. Marshall lui répond alors qu’il ne voit pas pourquoi elle hésite, ce à quoi elle rétorque qu’elle choisira probablement l’autre, parce que, lui, il aura du temps à lui accorder... La critique implicite du mode de vie de Marshall, obnubilé par ses affaires, sans cesse en mouvement, et qui n’accorde à son épouse que de brefs appels téléphoniques (nous y reviendrons) est peut-être inconsciente de la part de la jeune fille, elle n’en est pas moins radicale.

Probablement pour cette séquence, ou pour celles qui se font un malin plaisir de placer Marshall dans des situations humiliantes (par exemple le nez sur le ponton démoli, sous le regard amusé des bovins), la critique américaine avait froidement reçu High and dry (tel que le film fut renommé de l’autre côté de l’Atlantique). Il fallait probablement mieux regarder le film (son générique comme ses personnages) pour comprendre que si The Maggie raillait volontiers le mode de vie yankee, il ne lui accordait pas l’exclusivité de ses flèches.

Tout d’abord, il faut rappeler (ou préciser) que William Rose le co-scénariste et Alexander Mackendrick l’auteur-réalisateur avaient beau figurer parmi les fers de lance de la société britannique Ealing, ils étaient tous deux nés aux Etats-Unis : certes, le film était critique vis-à-vis du modèle américain, mais c’était en réalité moins Albion lançant de distantes perfidies que des enfants du pays qui témoignaient d’un état de fait, d’une évolution de la société dont ils étaient eux-mêmes issus. Et en réalité, le personnage de Marshall n’est pas si mal traité que cela : il est, dans un premier temps en tout cas, un peu arrogant et autoritaire, mais son opiniâtreté a de quoi forcer le respect, il n’hésite pas à se relever les manches pour aller au turbin et - contrairement à des locaux largement plus têtus - sait écouter des avis contraires au sien pour se résoudre à en tenir compte. Ce faisant, l’empathie du spectateur se rapproche progressivement d’un personnage pas si simpliste que cela.

Par ailleurs, si l'on observe plus attentivement le haut du casting, et outre Paul Douglas (originaire de Philadelphie), on réalise qu’aux côtés d’acteurs quasi-exclusivement écossais (les accents nous avaient mis une puce rustique à l’oreille), le seul Anglais occupant un rôle de choix est Hubert Gregg dans le rôle assez délectable de Pusey, le subalterne de Marshall. Et que lui, il est gratiné. Principal responsable du quiproquo initial, bien plus qu’un MacTaggart qui ne fait que saisir l’opportunité offerte par le zèle et l’inattention de Pusey, le personnage semble concentrer sur lui l’essentiel du mauvais esprit d’un Mackendrick qui semble se régaler de voir un bureaucrate en chapeau melon se perdre dans les bois, se voir accusé malgré lui de braconnage, être poursuivi par un garde-chasse armé et enfin jeté en prison !

Là, bien plus que dans le personnage de Marshall, se trouve la liberté de ton de Mackendrick : Ealing est une firme anglaise, qui défend une certaine conception du style de vie so british ? Eh bien, il s’empresse de brocarder le plus britannique de ses personnages, passablement veule et incompétent. Mais au-delà du personnage de Pusey, le film est habité de la vision plutôt méfiante de l’humanité qui se retrouve, de film en film, dans la filmographie de Mackendrick, de Whisky à gogo jusqu’à ses productions américaines, Le Grand chantage en tête. L’esprit fédérateur si cher à Ealing, et qui exalte plus volontiers dans les comédies écrites par T. E. B. Clarke, il n’y croit guère. Pour lui, l’être humain est d’abord mû par ses aspirations individuelles, et les relations humaines sont souvent faussées par les intérêts ou les convictions des uns et des autres.

La dernière partie du film, à cet égard, est assez explicite : plutôt que le banquet final de Pimlico, The Maggie s’achève avec un drôle d’esprit, mi-amer mi-ironique, qui culmine avec le sourire radieux de Dougie lançant à Marshall un « Good luck ! » bravache. Les personnages ne sont allés les uns vers les autres que par nécessité, et une fois leurs problèmes résolus, ils redeviennent ce qu’ils ont toujours été. Plus qu’un choc "de cultures", The Maggie décrit donc un choc "de natures", distinction opérée par l’assez fabuleux personnage de Dougie. Cet enfant, que l’on découvre au début du film se rêvant en capitaine au gouvernail du bateau, n’est-il pas tout simplement voué à mettre à son tour les pieds dans les empreintes laissées par MacTaggart, qu’il admire et défend bien mieux que le vieux capitaine ne le fait pour lui-même ? Son aspiration essentielle, c’est la reconnaissance de ses pairs, comme en témoigne l’illumination de son visage lorsque MacTaggart valide son idée de laisser le bateau soulever le ponton. Et les discussions avec Marshall, qui auraient pu alimenter l’idée d’un rapprochement des mondes par le biais de l’innocence enfantine, sont au contraire des dialogues de sourds, avec Dougie qui repose trois fois la même question ou qui, après la leçon de Marshall, répond avec aplomb que s’il devait le refaire, il le referait. Le personnage principal de The Maggie, probablement, ce n’est ni le bateau du titre, ni le Yankee, ni le Scotsman... C’est cet enfant, qui incarne la perpétuation d’un monde fatigué mais coriace, qui semble devoir disparaître face à l’urgence de la modernité, mais se cramponne tant bien que mal à ses vieilles coquilles de noix...

La qualité du trait de William Rose ou de Sandy Mackendrick (qui se brouilleront entre The Maggie et leur projet suivant, ce qui expliquera en partie la nature disparate et un peu monstrueuse du passionnant Tueurs de dames) se retrouve également dans leur manière de donner vie à des personnages tout à fait périphériques à l’intrigue principale, et notamment dans l’utilisation des accessoires : le meilleur exemple est probablement l’épouse Marshall, qui n’apparaît jamais à l’écran et dont on n’entend simplement brièvement la voix, mais qui ne cesse de s’incarner dans ces combinés téléphoniques vers lesquels court Marshall à chaque escale, et desquels semblent transpirer la lassitude ou la mélancolie d’une épouse délaissée. Et sans la connaître, c’est immédiatement à elle que l’on pense lors du superbe plan de la baignoire sombrant vers le fond de l’océan...

Ce serait toutefois injuste de n’évoquer The Maggie qu’à travers sa dimension satirique ou mélancolique : à la manière de bien des chefs-d’œuvre d’Ealing, la cruauté ou la tristesse du constat n’empêchent pas la légèreté du ton ou le pétillant de l’esprit, et le film contient ainsi quelques moments franchement réjouissants. Citons par exemple cette extraordinaire séquence où Marshall traque depuis son avion le bateau, tandis que MacTaggart fait tout pour ne pas se retrouver au même endroit que lui :

(depuis l’avion, Marshall à son pilote) :
_ Où pensez-vous qu’ils vont ?
_ Ils se dirigent vers Inverkerran, pour la nuit.
_ Et s’ils croyaient que je vais aussi à Inverkerran, où iraient-ils ?
_ A Strathcathaig, peut-être...
_ Ca va vous sembler idiot, mais s’ils pensaient que j’allais à Strathcathaig puisqu’ils feignent d’aller à Inverkerran, où iraient-ils alors ?
_ Je suppose à Penymaddy...
_ S’il y a bien un triple fourbe, c’est bien ce MacTaggart. Allons à Penymaddy alors.

(depuis le bateau, MacTaggart regardant l’avion avec son équipage)
_ Il a deviné que nous allions à Inverkerran ?
_ Vous croyez qu’il y va aussi ?
_ Non, il doit plutôt penser que nous allons nous diriger vers Strathcathaig.
_ Alors on va à Penymaddy ?
_ Non parce qu’il croit qu’on pense qu’il espère que nous allions à Strathcathaig, donc il pense que nous allons aller à Penymaddy.
_ Alors mettons le cap sur Pinwhinnoich !
_ Non... Allons à Inverkerran comme nous l’avions prévu...

Cette discussion merveilleuse d’absurdité et de perversité, qui plus est égayée par la farandole des noms de villages écossais imaginaires que les scénaristes se sont régalés à inventer, s’achève sur une ellipse brillante, montrant Marshall arriver... à Inverkerran. Et dans sa démarche, sans qu’il y ait besoin d’ajouter un mot, on devine tous les trajets qu’il vient de s’imposer pour rien... Mackendrick procèdera un peu plus tard à une ellipse aussi réjouissante, lorsque les deux hommes partent à pied depuis le bateau, à marée basse, pour rejoindre le village voisin. Tandis que dans le plan précédant l’ellipse, Marshall marche d’un pas alerte, MacTaggart traînant derrière lui en fumant sa pipe, on découvre après le fondu un MacTaggart arrivant seul au village. Il marche vers le premier plan puis s’arrête. Alors apparaît à l’arrière-plan un Marshall épuisé, se tenant les pieds de douleur. Pas un mot n’est prononcé, mais les caractères profonds des personnages ainsi que le rapport de force qui s’installe entre eux sont révélés de façon évidente.

Evident. Le terme est tombé comme une ancre au fond de l’océan, mais il amarre solidement The Maggie au sein des plus belles réussites d’Ealing : il y a en effet quelque chose de parfaitement évident dans l’équilibre qui s’opère au sein du film. Sa modestie d’apparence, son charme désuet et sa légèreté de bon aloi lui confèrent l’aspect agréable des comédies vers lesquelles il est rassurant de se tourner. Mais son sens de l’absurde, sa férocité en sourdine, et l’irréconciliable - et quelque part tragique - opposition entre les mondes qu’il décrit lui assurent une profondeur réelle, de celles qui laissent une empreinte durable. Un petit film, certainement. Mais un grand.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : TAMASA

DATE DE SORTIE : 16 DECEMBRE 2015

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Par Antoine Royer - le 15 décembre 2015