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Critique de film

L'histoire

A Londres, la braqueur Willie Parker a témoigné contre ses complices et son commanditaire pour échapper à une lourde condamnation. Dix années plus tard, le commanditaire a été libéré et s’est lancé sur la trace de Parker. Il a envoyé un tueur expérimenté, qui se présente sous le nom de Braddock, rechercher le dénonciateur en Espagne où il s’est caché. Rapidement il le retrouve, le fait enlever par une bande de loubards locaux qu’il élimine immédiatement, et entreprend de le ramener vers Paris où l’attend son employeur. Il a choisi pour cette mission de se faire aider par un jeune débutant, Myron, qui va s’avérer incontrôlable. Au fur et à mesure de leur progression vers la frontière, la situation se complique.

Analyse et critique

En 1984, à 43 ans, Stephen Frears a déjà derrière lui une longue carrière de metteur en scène. Mais à l’image d’autres cinéastes anglais, l’essentiel de sa filmographie s’est construit à la télévision à l’exception notable de Gumshoe, tourné dix années plus tôt. C’est donc un auteur presque débutant pour le cinéma, mais aguerri et appartenant à une génération installée, qui tourne The Hit. Le résultat est, presque tout naturellement, un film atypique. Une œuvre de son temps qui revendique l’héritage direct de la décennie précédente, et qui constitue une occurrence presque unique du road movie dans le cinéma européen. Le ton est donné dès l’ouverture du film. Pendant le générique, des images de paysages somptueux défilent, au ralenti, sur la musique d’Eric Clapton. L’impression du spectateur à cet instant est de se retrouver devant un western des années 70 avec les dimensions somptuaires et métaphysiques que cela suppose. S’ensuit une scène unique dans le film, qui nous ramène dix ans plus tôt pour sceller l’enjeu du scénario : un homme dénonce ses complices au tribunal. Alors qu’il en termine avec son témoignage, ses anciens camarades, dans une scène aussi surréaliste que géniale, chantent à l’unisson. Well meet again (nous nous retrouverons) entonnent-t-il, alors que le film opère une transition vers l’Espagne, et la musique de Paco de Lucia, que nous ne quitterons plus.

Nous retrouvons dix années plus tard Willie Parker, conscient que la vengeance des ses anciens camarades ne va pas tarder à s’abattre sur lui. Frears a choisi de faire une large ellipse et ne s’attarde pas sur l’évolution du personnage. Par quelques touches subtiles, comme l’arbre mort qui occupe le cadre lorsque Parker rejoint sa maison où il va être attaqué, nous comprenons qu’il a déjà accepté son destin. Une marque d’élégance et d’efficacité dans la mise en scène de Frears et aussi le signe que Parker ne sera pas le sujet principal. Le personnage a déjà vécu et s’est déjà transformé durant la décennie que Frears a décidé de ne pas filmer. Le vrai personnage principal apparaît lentement et discrètement. Ce sera celui qui se fait appeler Braddock, le professionnel expérimenté chargé de la capture de Parker que le procédé narratif de Frears permet d’introduire avec un maximum de mystère, ce qui renforce naturellement sa richesse. Jamais Frears n’éclairera son passé, laissant le spectateur imaginer sa vie. Le personnage nous est présenté comme précis et méticuleux, observant avec attention l’action des jeunes loubards qu’il a chargé d’enlever Parker puis les éliminant avec froideur. Mais sous les traits de l’impeccable John Hurt, nous comprenons immédiatement la fatigue du personnage. Frears ne filme pas l’homme de main implacable dans la force de l’âge mais un personnage vieillissant, tel un Samouraï en proie au doute et à la faiblesse.


Pour révéler la complexité du personnage, Frears crée un trio, comme deux miroirs dressés face à Braddock. D’un côté Myron, jeune turbulent qui mène sa première mission aux côtés de Braddock. Idée de casting géniale, c’est Tim Roth qui incarne ce rôle pour sa première apparition au cinéma. Dès l’apparition de Roth à l’écran, nous avons évidemment en tête Made in Britain, le sublime téléfilm d’Alan Clarke qui l’a révélé deux ans plus tôt dans le rôle d’un Skinhead paumé. Plus efficacement que de longues séquences filmées, ce rapprochement confère une grande épaisseur à Myron, comme s’il s’agissait du même personnage qui aurait après quelques années intégré le monde criminel, avec la même arrogance et la même folie. Frears a à l’évidence ces éléments en tête et tisse un lien presque explicite entre les deux personnages, comme lorsqu’il lui fait raconter qu’il a fabriqué la matraque qui ne le quitte jamais sur les bancs de l’école, ce qui n’aurait pas dépareillé dans la biographie du jeune Trevor. Si Myron renvoie évidemment à Braddock la fougue et l’inconséquence de la jeunesse, l’autre miroir est à l’inverse celui qui propose au tueur le visage de la sagesse. Il s’agit de Parker, filmé comme une sorte de double de Braddock qui aurait déjà accepté la déchéance et, comme nous l’avons vu, la mort. Braddock et Parker ont le même âge et un parcours que l’on devine équivalent, mais au mutisme de Braddock s’oppose un Parker volubile et exubérant. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’un tel personnage, Parker ne cherche pas à s’échapper, à se sauver. Au contraire il philosophe, comme un sage, traitant Braddock comme un ami avec qui il partage ses réflexions sur la vie.

The Hit devient ainsi un voyage initiatique pour le personnage, tiraillé entre une jeunesse fougueuse qui n’a plus le professionnalisme de sa génération et un sage qui l’attire vers la mort. Stephen Frears donne à ce voyage une forme proche du road movie, la plus proche possible dans l’espace géographique européen pourtant a priori antinomique du genre. Nous retrouvons le voyage concret qui accompagne le voyage métaphysique, les rencontres au gré du trajet et les à-côtés de la route comme cette cascade que Parker préfère admirer plutôt que de s’échapper et cette sensation de monde ouvert, que Frears parvient à recréer sur le vieux continent en magnifiant les paysages espagnols. Frears crée avec The Hit un film étonnant. Un pur film criminel, qui multiplie les scènes mémorables et qui, par sa forme, se rapproche plus du cinéma des années 70 que de celui des années 80, avec son cheminement existentiel et les échecs répétés de ses protagonistes. Un film qui se rapproche également du cinéma américain par sa construction, mais qui reste particulièrement anglais grâce à son formidable trio d’acteurs. Enfin, un film unique grâce à la musique de Paco de Lucia et aux décors du nord de l’Espagne. La carrière au cinéma de Stephen Frears connaissait ainsi son véritable coup d’envoi, avec un film qui n’est pas forcément aujourd’hui le plus réputé de sa carrière mais qui mériterait de la devenir.

En savoir plus

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