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Critique de film
Le film

The Gladiators

(Gladiatorerna)

L'histoire


En un temps
indéterminé, la paix règne sur le monde. Les conflits entre nations se règlent lors d’un jeu télévisé organisé par l’OTAN, et nommé l’« International Peace Game ». Il oppose des équipes de belligérants de divers camps qui s’affrontent au nom de leu patrie ou de leur idéologie. La Partie 256, à laquelle nous assistons, met en scène un groupe d’alliés et des Chinois maoïstes. Le but est d’atteindre le centre de contrôle en évitant les tirs ennemis et les pièges qui parsèment la route. Un jeune étudiant français s’est invité dans le jeu, dans le but de détruire, ICARUS (Ideological Correction and Rapid Unification System), l’ordinateur au cœur du système.

Analyse et critique

Deuxième long métrage de Peter Watkins, tourné après Privilège (1966), The Gladiators se situe dans la droite lignée des œuvres anglaises du réalisateur, Culloden en 1964 et La Bombe (The War Game) en 1965. Thématiquement, on retrouve à travers ce récit d’anticipation l’évocation on ne peut plus explicite des grands bouleversements géopolitiques des années 60 comme la guerre du Vietnam, déjà au centre de Culloden, ou encore la guerre froide et la chape de plomb de l’ère atomique, cette peur omniprésente évoquée dans The War Game. Formellement, Peter Watkins reprend son procédé de faux documentaire dans un long métrage qui aurait pu être tourné comme un film d’anticipation classique. Seulement, toujours dans l’optique de lutter contre la « monoforme » (1), le réalisateur refuse de se plier à un moule narratif, de jouer la carte de l'action et du suspens, pas plus que celle de la psychologie. «Aujourd’hui, un réalisateur qui refuse de se soumettre à l’idéologie de la culture de masse, fondée sur le mépris du public, et ne veut pas adopter un montage frénétique fait de structures narratives simplistes, de violence, de bruit, d’actions incessantes, bref, qui refuse la forme unique, ou ce que j’appelle la "monoforme", ce réalisateur ne peut tourner dans des conditions décentes. C’est impossible». La Bombe fut effectivement interdite par la BBC et c’est donc en Suède que Watkins trouve les financements de ce projet. The Gladiators se présente comme un documentaire pris sur le vif, s’ouvrant sur l’interview des joueurs/soldats. Scène inaugurale très réussie, où les discours semblent sortis du premier documentaire de la BBC venu sur le conflit vietnamien. Watkins reprend à la lettre les paroles de ces jeunes hommes (tous ont entre 20 et 25 ans) plongés dans des événements qui les dépassent. « On s’occupera de moi après le jeu », « On me dit d’y aller, alors j’y vais », « Je suis là pour défendre la démocratie et mon pays », « Je suis là pour faire remonter mon pays au premier plan de la scène internationale »… des sentences jetées sans convictions, des phrases répétées pour se rassurer et tenter vainement de donner un sens à l’action militaire.

The Gladiators est un film très satirique, moins pamphlétaire que Punishment Park ou La Bombe. Moins fort et troublant également. L’aspect satirique rend la charge plus grossière, plus caricaturale que dans les autres œuvres du réalisateur. En inventant l’International Peace Game, jeu conçu afin de permettre de détourner la violence intrinsèque à l’homme par l’esprit sportif et l’esprit d’équipe, Watkins multiplie les cibles et fait feu de tout bois. ICARUS, l’ordinateur suédois qui gère les règles d’un jeu aussi incompréhensible qu’absurde, permet au réalisateur de se moqueur de la prétendue neutralité de la Suède (pays producteur du film de Watkins). En accueillant la partie (celles-ci sont toujours organisées par des pays non alignés), les autorités suédoises montrent leur hypocrisie et Watkins se plaît à montrer un officiel expliquer à ses invités la manière dont la Suède s’occupe de sa jeunesse rebelle, méthodes totalitaires masquées derrière un soit-disant dialogue avec ces âmes perdues. Watkins rappelle que « Même à l’époque du tournage du film, alors que la Suède se disait ouvertement socialiste et s’opposait bruyamment à la guerre du Vietnam, le pays gagnait silencieusement beaucoup d’argent grâce aux ventes d’armes internationales ». Autre cible évidente, le public et son goût pour les jeux, sa dépendance de la télévision. L’International Peace Games bat des records d’audience dans tous les pays du monde. Voir des gens s’entre-tuer au nom de la liberté, quelle belle idée pour allier plaisir et bonne conscience ! « Si la télévision avait pris une direction différente durant les années 60 et 70, la société serait aujourd’hui beaucoup plus humaine et juste, cela ne fait aucun doute pour moi. Les effets des mass media audiovisuels sont énormes, et souvent dévastateurs, d’autant plus que nous n’avons pas voulu en tenir compte et que les systèmes éducatifs n’ont pas rempli leur fonction. La culture de masse qui a été imposée, vulgaire, étroite et brutale, faite de simplisme et de voyeurisme, regorgeant de stéréotypes sexistes et chauvins, vouée au culte de l’argent, doit être tenue pour responsable de bon nombre de désastres. L’impact social de la "monoforme" est dévastateur ». Ces International Peace Games sont des Intervilles (2) mondiaux dont le but est d’exacerber les fiertés nationales. Watkins en profite également pour railler le sponsoring, ce jeu guerrier étant présenté par un fabriquant de pâtes, scène se présentant presque comme un sketch du Monty Python's Flying Circus qui apparaît cette année-là sur la télévision britannique.

Au-delà de la critique incisive des mass media, The Gladiators entend offrir une parabole sur les conflits guerriers qui ensanglantent la planète. La Guerre du Vietnam est bien entendu en ligne de mire, alors que le conflit s’embourbe et que l’administration Nixon se noie sous les mensonges et la propagande. Watkins reprend tout l’imagerie autour de l’armée. La jeunesse de ceux que l’on envoie au front opposée à de vieux généraux confortablement installés devant leurs écrans de contrôle, l’hypocrisie et l’inhumanité de ces derniers qui s’amusent et voient la guerre comme un jeu, discutant confortablement avec l’ennemi autour d’une tasse de thé ou un plat de pâtes, l’absurdité même de la guerre (le but du jeu est d’atteindre la salle de contrôle, visée inutile mais qui donne au soldat « un but à poursuivre »). Les soldats, eux ,parcourent un jeu mortel qui reprend toutes les figures du film de guerre, de la tranchée soumise au feu allié, les tirs nourris des snipers. Les lieux mêmes sont emblématiques des différents conflits qui ont ensanglanté la planète : les ruines sous la neige rappellent Stalingrad ; les galeries souterraines, les planques des soldats nord vietnamiens ; les populations « indigènes » qui les accueillent et les réconfortent entre deux assauts font écho aux îles luxuriantes de la guerre du Pacifique. Autant de passages obligés que Watkins se plaît à reproduire et dans un même temps désamorce constamment. Icarus crée des Climax que les organisateurs trouvent trop grossiers, sans subtilité, évidents. Le commentaire en voix off sert à également à pointer du doigt les artifices narratifs, en annonçant la mort de tel soldat à l’avance, en anticipant les pièges, en donnant dès le début le nombre de survivants. Watkins a toujours eu cette volonté de provoquer le recul du spectateur par rapport au film qui lui est présenté. Il s’oppose à la démarche « propagandiste » d’un Michael Moore qui utilise tous les moyens pour rallier à sa cause. Watkins au contraire, met en avant les rouages de ses propres œuvres pour éveiller l’esprit critique du public. Aucun documentaire ne peut se prévaloir d’une visée objective (ce que ne fait d’ailleurs pas Michael Moore qui clame bien faire des pamphlets), et les films de Watkins entendent bien montrer cette subjectivité et par là provoquer un réel investissement du public envers le discours proposé. Watkins refusant toute idéologie « prédigérée » oblige le spectateur à réfléchir sur ce qui lui est montré, et par là marche sur une corde raide artistique certaine. Courage du cinéaste dans la forme et dans les discours. Une autre fonction de la voix off est de donner quelques éléments factuels sur le poids de la guerre, les dépenses démentielles engendrées par les conflits. Avec beaucoup d’humour on apprend qu’ainsi il y a deux mille ans, tuer un soldat coûtait 50 dollars. Pendant la deuxième guerre mondiale, cette somme monte à 65000 dollars. Sous la guerre froide, avec les nouveaux outils de destruction, on est revenu au niveau des guerre puniques.

Et Watkins de continuer à vouloir embrasser toutes les formes de totalitarisme ou d’oppression. Après les médias et l’armée, la troisième cible est l’instrument étatique, les politiques et les forces de l’ordre. Les « réalisateurs » du jeu sont de véritables gardiens des institutions qui programment la mort d’un homme 23 minutes à l’avance. Pour les organisateurs suédois, le jeu n’est pas géopolitique, mais émanation d’un ordre policier dont la finalité est de mater une jeunesse rebelle. Le général suédois évoque à de nombreuses reprises la façon dont l’autorité s’occupe des dissidents, échange avec les militaires chinois ou anglais ses recettes approuvées pour « tenir » la jeunesse. Ainsi quand le soldat B3 décide de trahir son camp pour aider une prisonnière chinoise, les gardiens de la paix suédois prennent le relais de la hiérarchie militaire. La fin du film nous montre des CRS frappant le jeune couple à terre, dans une succession de photos en noir et blanc qui font écho à toutes ces manifestations brutalement réprimées par le pouvoir, notamment en France de mai 68 au massacre d’octobre 1961 où 140 manifestants trouvèrent la mort, en passant par Charonne en 62.

Mais Watkins stigmatise également les élans révolutionnaires du jeune étudiant français qui veut mettre le pouvoir à bas, représentant de ces groupes révolutionnaires qui ne rêvent que de remplacer un pouvoir par un autre. Des révolutionnaires qui sont des pièces sur l’échiquier, dont les idéologies sont interchangeable avec celles des pouvoirs en place, et dont la radicalisation violente apporte de l’eau au moulin des supplices. C’est également une mise en garde lancée par Watkins sur la récupération par le système de l’esprit de révolte, comme le fut le Rock’n Roll, cri d’insoumission, noyé dans l’univers commercial de la pop music et du marketing.

Le problème de The Gladiators tient au fait que Watkins essaie d’embrasser trop de thèmes sans vraiment trouver la mise en scène capable de les porter sans lourdeur. Ne serait ce qu’en filmant en 35 mm, il ne peut pleinement accorder son style documentaire aux moyens techniques employés. Cette caméra plus statique qu'à l'accoutumée dans le cinéma de Watkins, diminue la force du propos et il n'est qu'à comparer visuellement le résultat avec celui obtenu sur Punishment Park pour prendre la mesure de l’erreur de production. Le statisme des cadres, la lourdeur de la caméra, s’oppose à l’immersion du spectateur et à sa croyance dans le vérisme de ce pseudo documentaire. En assistant à Culloden, on oublie rapidement l’anachronisme du procédé, preuve que ce n’est pas le contexte historique qui définit ou non la croyance du spectateur, mais bien l’adéquation du procédé et du discours. Or ici, le fond s’oppose à la forme, Watkins étant obligé de figer ses cadres alors qu’il démonte les mécanismes du genre, de se fondre dans un moule que par ailleurs il condamne et rejette. Le cinéaste, très conscient des problèmes posés par l’usage du 35mm (imposé par la production), a du modifier le scénario d’origine pour tenter de minimiser au maximum l’impact technique. Il joue du cadre figé pour asseoir plus encore les généraux qui regardent stoïquement le déroulement du jeu, ou les « réalisateurs » derrière leur pupitre de contrôle. Tous regardent le jeu « comme s’ils étaient des joueurs d’échec déplaçant les pièces sur l’échiquier, avec un détachement et une indifférence totale aux conséquences de leurs décisions ». Si Watkins parvient dans ces scènes à déjouer la lourdeur de l’appareil technique, renforçant même son discours par ce statisme imposé, le problème reste intact dans les séquences filmées « sur le vif » mettant en scène les belligérants.

The Gladiators ne fut que très peu montré à la télévision, jamais au cinéma. « Les producteurs consacrent désormais l’argent, en priorité, au divertissement. Tout créateur choisissant une direction autre, alternative, est complètement marginalisé. La répression, tout comme la violence des médias, est institutionnalisée». On en peut que donner raison à Watkins, mais The Gladiators subit malgré tout l’éclipse des grandes œuvres du cinéaste, telles The War Game, Punishment Park ou encore Edvard Munch. Mais pour tout admirateur du cinéaste, The Gladiators est un jalon important dans la filmographie toujours mouvante de Watkins.

(1) Lire la chronique d’Edvard Munch
(2) Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans, ne peuvent pas connaître…

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2006