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Critique de film
Le film

The Charles Bukowski Tapes

L'histoire

Par une suite de thèmes et questions, Charles Bukowski évoque, sur divers lieux de sa vie à Los Angeles, sa vision du monde, son parcours d’écrivain alcoolique.

Analyse et critique

Malheureusement pour eux, tous les ivrognes n’ont pas l’éloquence de Charles Bukowski. Il est donc devenu leur porte-parole, l’ambassadeur de ceux qui préfèreraient ne rien faire plutôt que quoi que ce soit, de la solitude militante, d’une conception du bon temps consistant à se bourrer la gueule, se taper des putes et s’engager dans des batailles au poing. Bukowski est un saint patron de ceux qui n’espèrent plus rien, qui survivent à leur vie plus qu’ils ne la vivent, qui embrassent le néant au quotidien, amenuisent une inextinguible douleur par l’alcool. Il est aussi un individu ayant tout fait (surtout le pire) pour s’extraire des routines, des mécanismes communément admis de l’existence ordinaire. Le paradoxe étant que ce refus du routinier aboutisse à l’activité la plus routinière qui se puisse concevoir : la boisson. Quand il prétend être au fond un type bonne pâte, il ne ment pas vraiment. Quand il se déclare maléfique par volonté concertée, non plus. En fait, Bukowski ne donne pas l’impression de beaucoup mentir. C’est cette honnêteté, dans la déchéance choisie ou la gloire subie, qui fait la valeur de ses écrits, qui le rend, que cela nous plaise ou non, finalement audible.

Sa figure ne pouvait que fasciner Barbet Schroeder, cinéaste obsédé par le mal, qui l’élit comme son Diogène, un double renversé de celles qu’il exècre (et auxquelles Bukowski voue un culte sarcastique) : les dictateurs mondiaux, qui font le mal en prétendant vouloir le bien. Bukowski n’apporte peut-être pas beaucoup de bonnes choses au monde, mais à tout le moins, lui ne prétend pas le faire et limite les dégâts. Le monde se porterait mieux en somme si les Idi Amin Dada, les Bachar Al-Hassad et les Hitler se contentaient de cuites au coin de la rue (inversement, il est aussi vrai que le mal à l’œuvre par eux s’observe souvent en germes au zinc le plus proche). Contrairement aux tyrans, Bukowski ne connaît pas l’envie. Il a certes soif, mais pas de pouvoir. Il résout tout par la saoulerie, sorte de Bouddha amer et imbibé. En marge de la fiction qu’il lui consacre et à l’élaboration de laquelle l’auteur collabore (Barfly), Schroeder organise une série d’entretiens. De la masse de propos recueillis, il tire une compilation avoisinant les quatre heures, scindée en 50 segments.

La forme des Charles Bukowski Tapes est une tentative de retrouver au cinéma la concision de l’auteur, la sécheresse nette de ses poèmes, récits au plus factuel. Tournant autour d’un thème en un monologue, ou le montage de plusieurs propos tenus durant différents entretiens, chaque segment, d’une à dix minutes, tient en lui-même. Tous étant séparés par un générique de début et de fin. Morceaux isolables idéaux pour le format DVD ou les liens Youtube. En résulte un équivalent de l’aphorisme, 50 précipités de réflexion à voix haute (et d'occasionnelles lectures de la voix rocailleuse de l'auteur) qui, additionnés, permettent de voir plus loin que le rôle de clown médiatique que, même sur un mode réfractaire, Bukowski accepte d’endosser publiquement. Au fur et à mesure du jeu, le masque tombe, l’auteur se révèle dans sa nudité. Schroeder a toujours excellé à déceler l’humain, sans fards, derrière les façades de personnalités publiques. La différence est ici son admiration pour l’interrogé, la sympathie mutuelle, qui le placent dans une position moins inquisitrice qu’à l’ordinaire. Il rit souvent aux déclarations de l’interviewé (méthode qu’il réutilisera avec un adversaire, Jacques Vergès, afin de l’encourager à dire le fond de sa pensée). Il y a moins à dévoiler quand le principal intéressé n’a pas grand-chose à cacher. C’est cette honnêteté, précisément sans fards, qui interpelle le cinéaste, plus habitué à se coltiner des tartuffes et des égomaniaques.

Il est un rayon cependant où Bukowski laisse entrevoir l’ombre d’une tyrannie - le domestique. Non seulement par l’étalage peu embarrassé d’une misogynie, mais dans ce qu’il nous est permis de constater de ses rapports avec son épouse d’alors, Linda Lee. Le seul segment l’incluant, où le personnage se montre immédiatement infect, se termine par ce qu’il faudrait appeler un pugilat si Schroeder n’avait pas la présence d’esprit d’annoncer couper sa caméra (pour s’exécuter comme annoncé) au moment critique. L’entretien (que l’écrivain utilise en interrogatoire de sa compagne) est d’autant plus embarrassant que le cadre, se concentrant rapidement sur le visage du mari, relègue l’incriminée dans un hors-champ. Face au monstre tapi, engendré par la jalousie, Schroeder ne fait pas montre du même esprit dialectique qu’un chef-d’œuvre du documentaire, Crumb, sur un autre homme blessé à vie, où en incluant  autant de commentaires de zélateurs que de détracteurs de l’artiste, Terry Zwigoff arrivait à un portrait nuancé, en perspectives, d’une personnalité géniale et dérangeante. Les critiques féministes de Bukowski sont ici résumées par lui-même. Ce n’est pas qu’il n’ait rien à leur répondre (sa défense est en partie probante), mais l’acte d’accusation est présenté sous un angle biaisé, comme un homme de paille.


Le matériau de l’écrivain n’est en soi pas in-précédé. L’éloge de la boisson, le désintérêt pour la nature au profit de mégalopoles propices au vice, évoquent une posture romantique dont Baudelaire s’était fait le chantre. Ils sont des accessoires habituels du dandy (dont Bukowski différerait par le travail, la condition ouvrière qu’il assuma de nombreuses années). Le retournement des valeurs qu’il assume ramène à Nietzsche, autant que son refus des faux dieux, un rapport complexe à la souffrance de connaître la vérité. Son attitude terre-à-terre, son écriture puisant dans des expériences concrètes, à Hemingway (plus qu’à Henry Miller, dont il refuse l’exaltation cosmique... autant que le goût des apparitions médiatiques). Rien de tout cela n’est bien neuf. Or, dans l’Amérique des années 80, face au souffle d’une révolution conservatrice empressée d’écraser les marges, il fait figure d’espèce en voie d’extinction. Lui qui s’est saboté lui-même à chaque fois que la consécration redoutée l’étreignait est un corps étranger dans une culture de la gagne, de l’autopromotion éhontée. Il refuse le pouvoir dans une époque qui l’encense, prône l’insoumission au moment où l’autorité redore son blason.

C’est là ce que Schroeder admire chez Bukowski : non pas qu’il dénonce le pouvoir (en quelque sorte attendu, quand on n’en a pas soi-même), mais qu’il y renonce de lui-même autant qu’il le peut. Par deux fois, une revue prestigieuse le publie... lui disparaît dans la nature, part visser des boulons et se miner le soir dans un bled où on ne le reconnaîtra pas. Un détraqué lui tend un flingue sur la tempe pour une moquerie antimilitariste... il le somme de tirer, lui expliquant qu’il ne tient de toute façon pas à la vie (et il ne bluffe pas). Pour l’écriture comme pour les femmes, il se contente de ne pas les poursuivre... et c’est ainsi qu’il les obtient, de surcroît, en vertu du fait de, justement, ne rien rechercher. Il est le héros logique du filmeur, connu pour refuser de faire partie d’un quelconque jury, qui abhorre les castings, attaque depuis ses débuts ceux qui en veulent toujours plus, s’arrogent des droits sur la vie des autres. Don't try comme mot d'ordre, un fatalisme à l'opposé des ambitieux, de la velléité, de cette envie qui fait le lit des dictatures.

Quatre heures sur la tête d’un allumé parlant de tout et de rien, ça risque d’être un peu chiant, s’amuse ou s’inquiète Bukowski quand Schroeder lui présente  des rushes. Souci louable, mais pas vraiment. Les 50 apparitions de la tête parlante opèrent telle une contre-procédure, où un humain furieux, contradictoire, éveillé, évoque l’aberration de l’existence, cette vie chaotique que voudraient occulter par leur procédure bureaucratie, religion, cortège d’illusions consolatrices. Comment être seul, comment garder intact sa capacité à dire non, sont les préoccupations du buveur, au programme pas plus douteux que d’autres bien plus prétentieux : restez tranquilles et masturbez-vous.

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Par Jean Gavril Sluka - le 28 avril 2017