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Critique de film
Le film

Têtes vides cherchent coffres pleins

(The Brink's Job)

Partenariat

L'histoire

Tony Pinto (Peter Falk), voleur à la petite semaine, vit d’arnaques et de larcins. Lors d’une virée dans les rues de Boston, il s’aperçoit que les coffres de la compagnie de transport de fonds ‘Brink’s’ ne font l’objet d’aucune surveillance. Avec une équipe composée d’amis et de malfrats ramassés à droite à gauche, il décide de commettre ce qui restera longtemps dans les mémoires comme le casse du siècle.

Analyse et critique

Têtes vides cherchent coffre plein. Derrière cette traduction ridicule se cache une comédie pétillante inspirée du hold-up de la compagnie de transport de fonds "Brink’s". Un casse mythique qui marqua de nombreux esprits lors de cette année 1950.

Si le vol du siècle avait rapporté gros à ses protagonistes, il pouvait, selon Dino De Laurentiis, ramener encore un bon paquet de dollars à qui le transposerait sur grand écran. Le producteur pensa donc en confier la réalisation à John Frankenheimer, mais l’humour n’étant pas la tasse de thé de ce dernier, il préféra se tourner vers une autre forte tête : William Friedkin. Celui-ci était devenu célèbre en réalisant coup sur coup deux des plus grands succès commerciaux de l’histoire du cinéma : The French Connection et The Exorcist. Mais la chance semblait l’avoir abandonné. Friedkin sortait d’un échec cuisant au box-office. Son Sorcerer, adaptation malheureuse du roman de Georges Arnaud, Le Salaire de la peur, fut un fiasco et obligea Friedkin à retrouver d’urgence la confiance des executives d’Hollywood. C’est donc tout naturellement qu’il accepta de tourner un film plus léger : The Brink’s Job. Le rêve de De Laurentiis se matérialise en 1977, quand Noel Behn se lança dans l’écriture de son roman Big Stick-Up at Brink’s.

Friedkin connaissait bien évidemment l’histoire de ce hold-up ; durant sa jeunesse, l’exploit avait fait les gros titres des journaux. Mais, bien qu’il fut intéressé, Friedkin ne savait pas par quel bout aborder cette histoire. Devait-il en faire un film de gangsters ? Un film noir ? Tout devint limpide quand Noel Behn l’invita à Boston pour le rencontrer en chair, en os et, tout en fantaisie, les survivants du hold-up. Friedkin fut désarçonné ; il n’était pas question de génies du crime, mais bien d’une bande de clowns ! Comment des types pareils avaient-ils pu réaliser pareil coup de maître ? Friedkin avoua par la suite avoir eu l’impression de côtoyer tout à la fois les frères jumeaux de Woody Allen, Jacques Tati, Lou Costello ou encore Laurel et Hardy.

Si Friedkin s’en tenait dès lors aux faits réels, il n’y avait plus aucune alternative et le ton du film s’imposa comme une évidence, il devait adopter une légèreté proche de la comédie. « C’est donc par le jeu des circonstances que The Brink’s Job est devenu une comédie de la méprise (1) » déclara Friedkin. Une méprise qui devait énormément à l’incompétence du FBI, alors chargé de l’affaire. Sous la houlette de J. Edgar Hoover, l’agence gouvernementale allait mener une des enquêtes les plus coûteuses de son existence. Sur les quelque 2 millions de $ dérobés lors de ce hold-up, les agents fédéraux ne purent en récupérer que 50.000 tout en dépensant près de 29 millions $ pour alpaguer les responsables du vol du siècle ! Le nerf de The Brink’s Job vient d’un paradoxe : montrer comment de petites frappes sans envergure purent déjouer une institution comme le FBI.

Comme les premiers scenarii ne plurent pas à Friedkin, il se tourna alors vers Walon Green, scénariste de Sorcerer et surtout de The Wild Bunch de Sam Peckinpah, afin qu’il s’attaque à une nouvelle version. Celle-ci s’inspira du I Soliti ignoti (Big deal on Madonna Street) de Mario Monticelli, un des films préférés de Friedkin, qui eut une influence primordiale sur son travail.

Artistiquement, William Friedkin estima qu’il devait faire tout son possible pour donner au projet le cachet, la sensibilité propre aux réalisations des années 50. The Brink’s Job fut donc un véritable clin d’œil aux réalisateurs de cette époque. Friedkin se détourna un temps de son style et s’accapara le langage cinématographique des films de gangster des années 50, aussi limitatif soit-il. Un modus operandi peu contraignant, qui lui permit, à nouveau, de tourner au format 1.85 :1, le ratio le plus proche du 1.37 :1 en usage dans les années 50 et de délaisser, le temps d’un film, une grammaire visuelle qui lui était chère, telle que le contrepoint ou encore l’aspect documentaire. Au final, Friedkin nous offre un B-movie qui n’est pas sans rappeler certains films de la Warner, notamment grâce au talent et aux décors de Dean Tavoularis. Rien ne fut laissé au hasard : costumes, gestuelle, élocution, la production alla même jusqu’à restaurer le bâtiment originel qui abritait les locaux de la Brink’s.

Pour l’anecdote, afin de cerner au mieux son propos, Friedkin s’était adjoint les conseils techniques d’Eddie Colombani, un perceur de coffres hors pair. Malheureusement, la réalité rejoignant parfois la fiction, Eddie et deux autres malfrats braquèrent Bud Smith, monteur du film, afin de dérober sa copie de travail et de demander une rançon de 300.000 $ aux producteurs. Aussi habiles que l’équipe de la Brink’s, les trois hommes ne se sont jamais rendus compte que l’original trônait en sécurité dans un coffre au laboratoire de développement !

Film modeste, The Brink’s Job représente pourtant un des films les plus aboutis de William Friedkin, un de ses mieux maîtrisés dans le propos et dans la forme. Si le réalisateur a souvent souffert de l’incompréhension du public, la transparence du message et la réalisation toute en sobriété de The Brink’s Job lui ont permis de faire mouche, aidé il est vrai par un scénario en béton et des comédiens de talent comme le binôme "cassavetien" Peter Falk - Gena Rowlands, Paul Sorvino ou encore l’excellent Peter Boyle.



En conclusion, même si Friedkin a honorablement rempli son contrat, The Brink’s Job ne restera peut-être pas aussi célèbre que l’histoire dont il s’inspire. En effet, si The Exorcist et The French Connection ont chacun marqué de manière indélébile un genre particulier, il n’en va pas de même pour The Brink’s Job qui restera une œuvre parmi d’autres sur les braqueurs de banque, aussi sympathiques soient-ils. On lui préfèrera donc son modèle I Soliti ignoti ou bien The Italian Job de Peter Collinson ou encore Topkapi de Jules Dassin.




(1) BOULENGER (Gilles), Le petit livre de William Friedkin, Le Cinéphage, La Courneuve, 1997, p.93

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La fiche IMDb du film
Par Dave Garver - le 18 décembre 2004