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Critique de film
Le film

Tarakanova

L'histoire

Les ennemis de l’impératrice Catherine de Russie fomentent un complot afin de la renverser. Ils choisissent une jeune Tzigane, Elizabeth Tarakanova, sosie de Dosithée, fille de l’impératrice défunte recluse dans un couvent, pour les y aider, tandis que Catherine charge le beau comte Orlof de séduire puis de capturer sa rivale. Mais ils tombent amoureux l’un de l’autre...

Analyse et critique

L’histoire de la Princesse Tarakanova a inspiré le cinéma dès ses débuts. En 1910, la filiale russe de Pathé-Film d’Art a produit une première version de la vie de cette aventurière mystérieuse. Cette prétendante au trône de Russie prétendait être la petite-fille de Pierre Le Grand.  En 1929, Raymond Bernard s’attaque lui aussi à ce sujet passionnant. Le scénario de son film signé par Ladislao Vajda et André Lang, qui sera également son collaborateur sur Les Misérables, modifie quelque peu l’histoire de Tarakanova. Avec eux, la prétendante nommé Dosithée vit retirée dans un couvent ne souhaitant pas s’opposer à l’impératrice Catherine II. Ce sera donc le comte Chouvalof qui va ourdir un complot après avoir rencontré par hasard une jeune bohémienne, Tarakanova, qui ressemble étrangement à Dosithée.

Raymond Bernard donne le rôle principal à Edith Jehanne. Il a découvert la jeune actrice en 1920 lors du tournage du Secret de Rosette Lambert où elle était venue visiter sa sœur, Sylvia Grey. Elle fait ses débuts en 1922 en partenaire d’Henri Debain dans la délicieuse comédie Triplepatte. Cette jeune Berrichonne, née près de Nohan-Vic, reste presque aussi mystérieuse que le personnage qu’elle interprète. On sait seulement qu’elle est née en 1902, mais sa date de décès reste un mystère, tout comme son véritable patronyme. Raymond Bernard indique qu’elle serait morte peu après l’arrivée du parlant. En tout cas, il semble que la jeune actrice ait été chère à son cœur. Avec Tarakanova, il lui offre un double rôle complexe et c’est elle qui doit porter le film entier sur ses frêles épaules.

Dans ces années de la fin du muet, les co-productions franco-allemandes abondent et il n’est pas rare de trouver des distributions qui mélangent des acteurs allemands et français. C’est le cas de Tarakanova où l’on retrouve Rudolf Klein-Rogge, l’interprète de Fritz Lang, et Olaf Fjord. Ce dernier est souvent - à tort - présenté comme étant norvégien. En fait son vrai patronyme était Ämilian Maximilian Pouch. Il était tout simplement autrichien, mais sous ce nom d’emprunt, il pouvait se présenter comme un jeune premier scandinave plus exotique. Il a tourné plusieurs films importants à l’époque comme La Madone des Sleepings (1927) de Maurice Gleize ou le superbe Erotikon (1929) de Gustav Machaty.

Le film est tourné au Studio de la Victorine et dans les environs de Nice. Pour recréer la cour de Catherine II, on fait appel au décorateur Jean Perrier. Pour les costumes, c’est le russe Boris Bilinsky, qui travailla longtemps pour la société Albatros formée de Russes immigrés. Du point de vue des décors et des costumes, la production n’épargne pas ses deniers. On peut comparer favorablement ce film avec les fastueuses productions hollywoodiennes de l’époque. Le film est terminé en juillet 1929. Mais, entre-temps, le cinéma parlant est arrivé et Franco-Film se demande quoi faire de ce produit soudain obsolète. Le film ne sortira qu’en juin 1930 avec une bande-son qui conjugue chansons, effets sonores et des extraits d’œuvres classiques, essentiellement russes de Moussorgsky, Rimsky-Korsakov et Borodine. C’est sous cette forme que le film est présenté sur le DVD.

Raymond Bernard a dit plusieurs fois que Tarakanova était son film préféré. Ce choix peut sembler vraiment étrange. Au sein de sa filmographie, Tarakanova est une œuvre mineure. Mais, dans ce choix, il peut y avoir des sentiments personnels qui échappent au spectateur et au critique. Bernard devait avoir une affection particulière pour Edith Jehanne. Il n’est que de voir les nombreux gros plans du visage de la jeune femme. Ce fut son dernier film avec elle, avant qu’elle ne disparaisse. Il avait misé gros sur elle. Lors de leurs autres collaborations, il avait toujours assemblé un groupe de comédiens connus autour d’elle, alors qu'elle est ici la seule vedette du film. Edith Jehanne est une figure féminine qui tranche avec les autres actrices françaises de cinéma à cette époque. C’est une jeune première fraîche et sans expérience théâtrale, alors que les producteurs privilégient les actrices de théâtre comme Huguette Duflos ou Suzanne Bianchetti, qui n’ont souvent plus tout à fait l’âge de leurs rôles. Jehanne a un visage expressif et des yeux lumineux. Elle est plus proche des actrices américaines que des stars françaises de l’écran. Son charme agit toujours sur le spectateur contemporain.

Le personnage central de Tarakanova est particulièrement intéressant car cette jeune bohémienne, qui est orpheline, va croire réellement être l’héritière du trône. Chouvalov va la convaincre qu’elle est bien la petite-fille de Pierre Le Grand. Elle ne feint pas et va être victime des comploteurs autour d’elle. Elle tombe amoureuse du comte Orlof, le favori de l’impératrice. Une fois à Raguse, elle s’imagine déjà montant sur le trône de toutes les Russies. Le réveil va être douloureux car elle sera arrêtée, emprisonnée et torturée par Catherine II, qui ne peut pas tolérer ce complot ourdi contre son pouvoir. Elle aura le temps de rencontrer la véritable héritière du trône, Dosithée, et ainsi de se rendre compte de sa méprise, avant de mourir.

Raymond Bernard utilise les surimpressions dans de nombreuses scènes du film. On voit en particulier Tarakanova qui rêve éveillée de son couronnement alors que la flotte la salue à coups de canons, sur fond de cloches sonnant à toute volée. Il y a une courte scène de bataille au début du film où les canons, contrairement au Joueur d’échecs, n’ont aucun mouvement de recul. Si la construction des personnages - à part l’héroïne - reste un peu légère, on apprécie tout de même les seconds rôles tenus par Paule Andrale en Catherine II, impériale et sans merci, et par Antonin Artaud en bohémien secrètement amoureux de Tarakanova. Malgré ces défauts de construction, on est émus par la fin de l’héroïne accompagnée par le lied Träume de Richard Wagner.

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La fiche IMDb du film
Par Christine Leteux - le 8 novembre 2012