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Critique de film
Le film

Tant qu'on a la santé

Partenariat

L'histoire


Rupture

Un jeune homme éconduit par sa fiancée entreprend de lui rédiger une lettre en retour…

Heureux anniversaire
Les mésaventures d’un jeune citadin qui essaie de rentrer chez lui à temps pour célébrer son anniversaire de mariage avec son épouse…

 


Le Soupirant

Pierre est un jeune homme bourgeois qui vit encore chez ses parents. Davantage préoccupé par l’astronomie que par les problèmes des gens de son âge, il est invité à se marier par des parents concernés par l’avenir de leur fils. Il part alors à la recherche de l’âme sœur…


Yoyo

Un milliardaire s'ennuie ferme dans sa demeure, au milieu de ses innombrables  domestiques. Un cirque passe en ville. Il reconnait dans l'écuyère la jeune fille qu'il aime. Ruiné par la crise, il décide de plaquer sa demeure pour rejoindre sa bien-aimée sur les routes. Leur fils Yoyo devient un clown renommé…

 

En pleine forme
Pierre tente l’expérience du camping sauvage...
Tant qu'on a la santé
Qu’est-ce que  le bonheur ? Lire un bon livre dans l’intimité d’une chambre ? Une séance dans une salle de cinéma ?Une plongée dans la vie citadine ? Le repos à la campagne ? Etaix nous répond en4 sketches.


Le Grand amour

Pierre vit en province avec sa femme Florence. Directeur dans l'usine de son beau-père, il passe ses journées dans son bureau et ses soirées devant sa télé. Un jour, une nouvelle secrétaire débarque. Pierre tombe immédiatement amoureux d’elle…





Pays de cocagne

Etaix suit la tournée estivale du Grand Podium d’Europe 1. Il recueille le témoignage des participants sur la société dans laquelle ils vivent… en creux se dessine le portrait de la France de l’après-Mai 68.

Analyse et critique

Introduction : Etaix absolument nécessaire !

S’il existait un livre sur les poissards du septième art, Pierre Etaix, aux côtés d’un Terry Gilliam, pourrait exiger un chapitre entier tant la carrière de ce touche-à-tout de génie semble parsemée d’embûches. La reprise de son œuvre dans des conditions optimales, grâce aux efforts conjugués de la Fondation Gan pour le Cinéma, de Studio 37, de Carlotta (et de Arte pour la présente édition DVD), est le fruit d’un long processus juridique. Sans revenir sur ce parcours du combattant kafkaïen, ni sur la bataille juridique livrée par Etaix et Jean-Claude Carrière pour récupérer leurs droits d’auteur, force est de constater qu’une génération entière de cinéphiles a loupé le wagon Etaix. La ressortie de l’intégralité de son œuvre filmique constitue donc bel et bien un événement cinématographique d’envergure. L’occasion pour les jeunes cinéphiles de mesurer l’importance de l’auteur de Yoyo dans le cinéma hexagonal et, pour les plus anciens, de vérifier que ses œuvres n’ont rien perdu de leur acuité.

Graphiste de formation, Pierre Etaix a vécu de ses illustrations avant de percer dans le monde du cirque et du music-hall parisien. Sa rencontre avec Jacques Tati s’avérera déterminante. Le cinéaste de Jour de fête l’engage comme dessinateur, gagman, puis assistant réalisateur sur Mon oncle. Pour cet amoureux du slapstick, élaborer des gags, comme il aurait  pu le faire du temps de Mack Sennett, constitue une forme de consécration. Après sa rencontre avec le tout jeune Jean-Claude Carrière, il décide, néanmoins, de franchir un cap artistique en  passant, à son tour, derrière la caméra. Carrière et Etaix signent deux courts métrages immédiatement primés (Heureux anniversaire recevant l’Oscar suprême) avant de s’atteler à l’écriture de quatre longs métrages (Etaix signera seul le scénario du documentaire Pays de cocagne) qui marqueront l’histoire du cinéma comique français.

Le cinéma de Pierre Etaix s’avère moins iconoclaste et plus référentiel que celui de Tati. En cinéphage acharné qui connaît l'Histoire du cinéma burlesque sur le bout des doigts, Etaix construit une mécanique rigoureuse qui lui permet de faire cohabiter dans ses œuvres, l’impérieuse nécessité de faire rire et une ambitieuse volonté didactique. Les cinq longs métrages de Pierre Etaix questionnent, chacun à leur manière, le rapport qui unit le spectateur à l’œuvre qu’il visionne. Comme si en plus de divertir, Etaix souhaitait analyser les moyens qu’il emploie pour parvenir à ses fins. En résulte une œuvre dense où la mise en abyme et le discours critique ne désamorcent jamais le rire, ni la puissance poétique de l’ensemble.

 

RUPTURE

La plupart des grands burlesques se sont façonnés un personnage "type" déclinable tout au long de leur filmographie. Chaplin a incarné Charlot, Keaton a pris les traits de Malec et Harry Langdon ceux de Harry. Pierre Etaix, qui se rêve héritier de ses prestigieux ainés, incarnera Pierre, un Pierrot mélancolique, personnage rêveur aussi maladroit avec les êtres de chair et de sang qu’avec les objets inanimés.

Premier jalon cinématographique d’Etaix, Rupture constitue également l’acte de naissance de Pierre, son alter ego, de l’autre côté de l’écran. Coréalisé avec Jean-Claude Carrière, Rupture est un film à l’argument simple : Pierre reçoit une lettre de rupture. Vexé d’avoir été éconduit de la sorte, il décide d’écrire une réponse cinglante à sa désormais ex-conquête… sans y parvenir. Non pas que les mots lui manquent, mais les objets qui l’entourent semblent se liguer contre lui, transformant cette rédaction en une épopée digne de Cervantès.

A la vision de ce court métrage, on comprend pourquoi Bresson confia à Etaix un rôle de pickpocket dans son œuvre éponyme. La gestuelle du comédien rappelle celle des plus brillants illusionnistes. Les objets du quotidien qui passent entre ses mains sont habilement détournés de leur fonction. Chez Etaix un stylo, ou un timbre, deviennent de redoutables adversaires qui rivalisent en coups tordus pour faire échouer toute tentative de domptage. Loi de Murphy et théorie des dominos s’enchainent jusqu’à l’issue brève et tragique de ce premier essai concluant.

Projeté en première partie de La Guerre des boutons d'Yves Robert, on peut légitiment penser que Rupture fut visionné par plus de 9 millions de spectateurs ! De quoi faire fantasmer  tous les réalisateurs de courts métrages.

 

HEUREUX ANNIVERSAIRE

Après le succès de Rupture Etaix et Carrière entament le tournage d’un court métrage encore plus ambitieux, partant cette fois encore d’un argument simple pour développer un impitoyable enchaînement de gags. Si l’action de Rupture se déroulait dans l’espace confiné d’une chambre de bonne, Heureux anniversaire investit les rues de la capitale, à l’instar des films de la Nouvelle Vague dont il est contemporain.

Cette charge drolatique sur les inconvénients de la vie citadine préfigure le sketch Tant qu’on a la santé qui donnera son titre au troisième long métrage d’Etaix. Plus généreux encore en gags et davantage chorégraphié que Rupture, Heureux anniversaire témoigne du sens de l’observation d’Etaix et de Carrière et de leur habilité à construire des situations comiques de grande envergure. Les gags de Rupture ne concernaient qu’un seul personnage. Ici, entre l’automobiliste qui ne parvient pas à se garer ou le piéton qui recherche désespérément un taxi, les victimes se comptent par dizaines et interagissent entre elles.

Comme souvent, un court métrage donne l’occasion, pour le cinéaste en herbe, de se chercher un style autant que d’appréhender ce nouveau média. Etaix comprend que s’il souhaite persévérer dans la voie exigeante du burlesque, il a besoin de corps davantage que de comédiens professionnels. Il puisera donc dans le cirque et le music-hall plutôt que dans les prestigieuses écoles.

Satisfait de la prestation des comédiens qu’il emploie dans son film, malgré leur statut amateur, Etaix décidera de poursuivre l’aventure avec eux pour ses œuvres futures. Heureux Anniversaire peut donc être appréhendé comme le manifeste de l’œuvre à venir. A l’heure ou les écrans français accueillent des flots de comédies boulevardières poussives et/ou verbeuses, Etaix et Carrière détonnent en proposant une réactualisation d’un cinéma que l’on pensait sinon éteint, à tout le moins délaissé par la grande majorité des cinéastes hexagonaux. Un cinéma axé sur le corps burlesque plutôt que sur la parole, structuré par des gags (avec tout ce que cela suppose comme construction) et non par des simples effets comiques qui se succéderaient.

Hollywood ne s’y est pas trompé en décernant à Heureux anniversaire l’Oscar du meilleur court métrage, attirant ainsi l’attention des médias français sur cet héritier de Max Linder. Avant même la sortie de son premier long-métrage, Paris-Presse ira jusqu’à titrer : « Pierre Etaix, cet inconnu qui vaut des millions ! »

 

EN PLEINE FORME

A l’origine ce court métrage n’en n’est pas un. Il fait partie intégrante du premier montage de Tant qu’on a la santé, long métrage de Pierre Etaix exploité en salles en 1965. Pourtant, en 1971, Etaix sort un nouveau montage du film qui exclut ce segment. Ce n’est qu’en 2010, que le spectateur pourra découvrir cet En plein forme en tant que sketch autonome.

Structuré en deux parties, En pleine forme débute dans un cadre bucolique, mettant en scène Pierre en plein camping sauvage. Nous assistons à son réveil et à la préparation de son petit déjeuner, tentative qui s’avère aussi laborieuse que la rédaction d’une lettre dans Rupture. Le film bifurque avec l’arrivée d’un garde champêtre qui oblige Pierre à quitter ce coin de paradis pour un véritable camping.

Sous l’œil d’Etaix, le camping se transforme en un véritable camp de prisonnier. La caméra insiste sur les barbelés et le summum semble atteint quand un campeur rejoint sa mère, placée de l’autre côté des barbelés, comme on irait au parloir, avant de la quitter un sac d’oranges dans les mains. La promiscuité vire bientôt au cauchemar pour Pierre. Histoire de boucler la boucle, Etaix réserve alors à son personnage une évasion en bonne et due forme, seul moyen de s’extraire de sa misérable condition de vacancier.

Nous sommes bien loin des Vacances de Monsieur Hulot, et si En pleine forme respecte scrupuleusement le genre comique auquel il appartient indéniablement, la critique qui s’ébauche préfigure le documentaire à charge Pays de cocagne, qui sortira 6 ans plus tard. La société de consommation a toujours intéressé Etaix. Surtout dans ses dérives les plus quotidiennes.

Avec En pleine forme Etaix pose donc les jalons de Pays de cocagne, son film le plus « scandaleux ». Ces quelques minutes de fiction prennent d’ailleurs un tout autre sens après le visionnage du documentaire précité.

 

LE SOUPIRANT

Le Soupirant est le film des premières fois. Premier long métrage, première réalisation "autonome" d’Etaix (mais Jean-Claude Carrière cosigne toujours le scénario), premier triomphe public et critique également puisque le film obtient le Prix Louis Delluc, aux côtés de L’Immortelle d’Alain Robbe-Grillet, belle preuve de la vitalité et de la diversité du cinéma hexagonal de l’époque. De première fois il est également question dans le scénario. Il s’agit d’écrire un film autour du personnage de Pierre, cette figure de Pierrot lunaire que les auteurs inscrivent dans un pendant filmique du roman d’apprentissage. Pierre doit s’extraire de son cocon douillet pour découvrir le monde qui l’entoure et, pense-t-il, trouver l’amour.


Sur cette thématique de l’apprentissage, Etaix et Carrière fournissent d’abord un canevas de deux pages au producteur Paul Claudon. Après des mois de travail, ils arrivent à ce que Pierre Etaix surnommera « la bible », un document qui combine scénario, dessins de tous les plans du film, portraits de personnages, etc. Le terme entrera d’ailleurs officiellement dans le lexique des scénaristes pour désigner un document circonscrivant l’univers d’une fiction. L’univers du Soupirant se compose d’une maison bourgeoise, d’appartements "cosy", de boites de nuits "select", de music-hall populaire et d’extérieurs urbains et champêtres. Car si le film part du personnage, celui-ci s’ancre dans des espaces très précis. Des espaces dans lesquels il a du mal à évoluer et qu’il se contente bien souvent de pervertir à force de maladresse (incendies, destructions, dérèglements, se succèdent devant la caméra).

Etaix - qui s’occupe également des décors, des accessoires et des trucages du film - parvient à typer son personnage en quelques secondes. Au début du film, une scène très drôle le montre en train de découper la page d’un magazine sur laquelle s’exhibe une pin-up. Mais lorsque Pierre entreprend de coller la page sur le mur de sa chambre, on se rend compte qu’il était intéressé par son verso, au contenu scientifique. Etaix construit également une chambre à l’image de Pierre. Ainsi les murs de la pièce attestent-ils de la passion de l’astronomie qui anime cet individu décidemment lunaire. Décors et accessoires définissent l’individu, non sans l’aide d’une bande-son d’une richesse exceptionnelle. Pourtant Le Soupirant est un film avare de dialogues. Les bruits parlent davantage que les personnages, introduisant un savant décalage dans ce portrait d’une jeune bourgeois en quête de repères.

On comprend aisément qu’un scénario, qui fait la part belle aux situations visuelles et à une architecture sonore des plus complexes, nécessite des pages de descriptions détaillés et de croquis pointilleux. Il y a dans l’art de Pierre Etaix une exigence du détail qui le rapproche des grands peintres. Elle se double souvent de l’acuité du caricaturiste féroce. Car si Pierre provoque des catastrophes sur son passage, il endosse également l’habit d’un poisson-pilote, nous guidant dans des milieux que le réalisateur et son scénariste épinglent joyeusement.

En tombant amoureux de Stella, une star de la chanson à la mode, Pierre fait une entrée fracassante dans le monde du vedettariat, fait de mensonges, de manipulations et d’exploitation mercantile. En quelques séquences, Etaix dévoile l’envers du décor de la fabrication d’une star.

A partir du Soupirant, le monde du spectacle s’invitera dans tous les longs métrages de Pierre Etaix. Mais loin de se montrer déférent ou de chanter avec ostentation les louanges des artistes qui le font vibrer, Etaix scrute ses coulisses, sans pour autant tomber dans la mise en abyme grossière. Il délaisse les habits du bouffon  pour endosser celui du "désillusionniste", plaçant son spectateur au cœur d’un dispositif  de distanciation. Devant la caméra d’Etaix, vie et spectacle s’interpénètrent. Il y a du clownesque dans les rapports sociaux, de l’illusionnisme dans la vie maritale (voir les stratagèmes alambiqués qu’emploie le père de Pierre pour boire de l’alcool à l’insu de sa femme), comme il y a de l’ennui dans le quotidien de la vedette.

Le chemin qu’emprunte Pierre, dans Le Soupirant, s’avère circulaire, comme son trajet sur le chariot qui boucle le film. Après avoir navigué de milieux en milieux, perdant son pucelage symbolique au contact des figures étranges qui les peuplent (la bourgeoise alcoolisée, la vedette de music-hall, etc.) il constatera, en effet, que ce qu’il cherchait se trouvait sous son nez. Morale simple, voire simpliste, mais non dénuée d’ironie.

 

YOYO

Le succès commercial du Soupirant a ouvert bien des portes à Pierre Etaix. De jeune espoir du cinéma français il devient auteur "bankable", et ce même si ce terme n’est guère usité à l’époque. Les sollicitations pleuvent de partout. On réclame une suite à son précédent film et des producteurs suédois offrent même à Etaix de tourner cette séquelle dans leur pays, avec Karin Vesely (qui campe la jeune fille au pair suédois dans Le Soupirant) comme partenaire. Etaix ne cède pas aux sirènes du conformisme et emprunte, au contraire, un chemin semé d’embûches. Son second long métrage sera un film estimé à 2 millions et demi de francs (budget considérable pour l’époque) tourné en noir et blanc, avec une première partie muette !

Les commentateurs parlent souvent d’un "film sur le cirque" pour décrire le second long métrage d’Etaix. Le cinéaste, lui, a souvent répété que c’est le Huit et demi de Fellini qui lui avait donné l’envie de s’atteler à Yoyo. Impressionné par le langage cinématographique, voire méta-cinématographique, du maestro, Etaix imagine une œuvre à la fois ambitieuse et populaire.

Le scénario l’occupe pendant six mois et le tournage dure quinze semaines. Quelques plans sont tournés au cirque Pinder, mais le film nécessite surtout la construction de décors imposants. L’ambition ne se résume évidemment pas aux moyens consentis pour le film. Le scénario s’impose d’emblée comme un tour de force : celui de raconter la vie d’un clown sur plusieurs générations en inscrivant sa trajectoire dans une peinture globale des grandes ruptures du siècle. Les grands événements historiques (la crise de 1929, les conflits mondiaux, la Guerre Froide, etc.) et les avancées techniques (début du parlant, arrivée de la télévision…) ne fournissent pas seulement une toile fond, ils conditionnent le récit jusque dans sa forme.

Ainsi le film débute-t-il avec l’évocation de la vie du père de Yoyo. Nous sommes dans les années 20 et la vie de ce riche oisif, qui s’ennuie à mourir dans sa propriété, nous est contée avec les attributs du film muet. Pas une parole n’est prononcée. La bande-son laisse seulement filtrer quelques rares bruitages et la musique. Lorsque le récit dépasse l’année fatidique de 1927, une voix éclatante vient rompre le silence pour nous indiquer que le cinéma parlant est désormais une réalité. Et effectivement, bientôt les premiers dialogues du film se feront entendre. Plus tard dans le film, la télévision fera son apparition et orientera à son tour le récit, permettant à Etaix de s’interroger sur la survivance du music-hall à l’ère du petit écran. Toutes ces considérations, aussi théoriques soit-elles, demeurent parfaitement intégrées au récit. Le propos ne se fait jamais lourd, ni scolaire. Tout passe par un art savant de la mise en scène et des gags plus particulièrement.

Quant aux  références cinématographiques qui parsèment le film, leur emploi s’avère plus ludique. Dans une scène délirante, Adolf Hitler se met à singer Charlie Chaplin comme pour se venger du Dictateur. Dans une autre, Yoyo, son père et sa mère, débarquent dans un village où  Zampano et Gelsamina (les héros de La Strada de Fellini) sont censés donner une représentation à 8 ½. Etaix multiplie les clins d’œil, paye quelques tribus à de glorieux ainés, mais sans déroger à ses principes d’homme de spectacle.

Car Yoyo est un film divertissant, poétique, drôle et intelligent Le soin maniaque apporté à la lumière, la précision des cadres, le travail sur la profondeur de champ et la richesse de la bande-son (tant les bruitages que la délicieuse partition du film) contribuent à faire de ce second long métrage le chef-d’œuvre de son auteur. Certaines scènes de la partie muette, tournées en 16 voire en 12 images/secondes, semblent tout droit sorties d’un chef-d’œuvre inédit des années 20. Les quelques plans tournés au Cirque Pinder sont, eux, d’une beauté renversante.

Pourtant le film ne rencontre pas le même succès que Le Soupirant. Davantage exigeant que ce dernier, sans pour autant sacrifier sa dimension comique, il séduit environ 100 000 spectateurs. Mais les critiques ne s’y trompent pas. Les ennemis intimes de la critique française que sont Positif et Les Cahiers du Cinéma célèbrent d’une seule voix le coup de maître d’Etaix. Jean-Luc Godard, lui-même, classera le film parmi les meilleurs de l’année 1965.

 

TANT QU'ON A LA SANTE

Parmi toutes les raisons qui pourraient justifier le demi-échec (ou demi-succès, si l’on endosse l’habit de l’optimiste) de Yoyo, Pierre Etaix privilégie le mode de réception du film. Il faut savoir qu’à l’époque les séances de cinéma sont dites permanentes. Les films sont projetés en boucle et le spectateur peut acheter son ticket à n’importe quel moment et, donc, rentrer dans la salle au beau milieu du film, si tel est son désir. Etaix estime que cela ne facilite pas l’attention du spectateur pour l’œuvre projetée. Il essaie donc d’imaginer un type de film qui ne souffrirait pas de ces conditions de projection et arrive à la conclusion que seul le film à sketches répond parfaitement à cette exigence.

C’est décidé, son prochain film sera donc découpé en segments indépendants les uns des autres. Le film à sketches est d’ailleurs à la mode de l’autre côté des Alpes où il induit une certaine forme d’écriture.  Les scénaristes devant faire passer le plus grand nombre d’informations possibles en un minimum de temps, le typage du personnage devient central. Privé des longues séances d’exposition des films traditionnels, le public du film à sketches doit savoir très vite de quoi il retourne. Voilà qui sied parfaitement à la comédie et plus particulièrement au cinéma burlesque qui, nous l’avons vu, s’impose comme un cinéma de "types". Nous retrouveront donc dans Tant qu’on a la santé le personnage de Pierre, que l’auteur avait abandonné le temps de Yoyo.

Pensé en scope et couleurs, Tant qu’on a la santé sera tourné en noir et blanc pour des raisons budgétaires .L’ambition d’Etaix et de Carrière demeure néanmoins intacte. Les deux complices poursuivent leur entreprise de distanciation ironique puisque, dés le début du générique, le spectateur se retrouve renvoyé à son propre statut. Il fait face à un rideau de théâtre dessiné, tandis que des voix-off attribuées aux spectateurs commentent ce qu’il passe à l’écran, poussant des soupirs d’exclamation, lançant des suppliques pour que le projectionniste fasse le point ou priant pour que le film se révèle drôle.

Le premier sketch de Tant qu’on a la santé permet aux auteurs de se frotter à un genre de films situé aux antipodes du burlesque : le film d’épouvante. Insomnie raconte le calvaire d’un insomniaque confronté à un livre mettant en scène des vampires. Le sketch fait des allers retours entre la chambre de l’insomniaque et le récit issu de sa lecture. Une lecture souvent perturbée par ce qu’il se passe dans son environnement immédiat. Le lecteur relit par inadvertance un passage déjà lu ? Voilà que sur l’écran les images se répètent. Il tient son livre à l’envers ? Les personnages se déplacent désormais les pieds au plafond et la tête en bas, etc. Avec ce sketch, Etaix se donne les moyens de s’amuser autant que de s’affirmer définitivement comme un grand formaliste, en s’appropriant les codes d’un cinéma qui ne lui est pourtant pas familier. Insomnie appartient bel et bien au genre comique. Mais la beauté spectrale de ses images renvoie davantage aux chefs-d’œuvre plastiques d’un Murnau ou d’un Browning.

Dans le second sketch, le bien nommé Le Cinématographe, Etaix et Carrière persistent sur la voie de la « distanciation spectatorielle ». Ils remplacent le lecteur par un spectateur de cinéma et vont jusqu’à abattre symboliquement le quatrième mur séparant le public du film. Pierre prend les traits d’un individu qui a dû donner des cauchemars à Etaix au moment de la sortie de Yoyo. Voilà un spectateur qui pénètre dans la salle tandis que le film est en cours. Mais cette fois-ci Etaix se venge : il entreprend d’empêcher Pierre d’assister à la projection ou tout du mois de perturber sa séance. Dans l’espace clos de la salle, ouvreuses, spectateurs, sièges, etc. se liguent contre le pauvre Pierre.

Quand, enfin, Pierre s’assied, c’est pour assister aux réclames. Notre regard fusionne alors avec le sien et nous voilà happés par l’écran, transformés pour l’occasion en spectateurs d’un pastiche des publicités de l’époque. Ce second sketch opère la jonction entre les deux obsessions d’Etaix : la « distanciation spectatorielle » et la critique de la société de consommation.

Le sketch suivant, qui donne son titre au film, fait d’ailleurs la part belle aux nuisances inhérentes à la vie dans la grande ville. Comme si, depuis Heureux anniversaire, le quotidien du citadin n’avait fait qu’empirer. Il faut fuir la ville pour la campagne. Mais le citadin y trouvera-il le calme recherché ? Pas sûr, comme le démontre le sketch qui clos le film, une partie de campagne hilarante dans la grande tradition du burlesque des premiers temps.

 

LE GRAND AMOUR

S’il n’est pas résolument opposé à la couleur (il a dû se résoudre à tourner Tant qu’on a la santé en noir et blanc pour des raisons budgétaires), Etaix adule le noir et blanc qui lui permet de travailler sur la nuance. Il faut donc attendre son quatrième long métrage pour qu’il colore son univers. Comme toujours chez l’auteur du Soupirant, rien n’est dû au hasard. Et si une version colorisée de Yoyo nous paraît impensable, Le Grand amour perdrait de sa superbe en noir et blanc. Ce passage du noir et blanc à la couleur n’a donc rien d’anecdotique. Confiés à Daniel Louradour, les décors du film délimitent l’univers du film : celui de la petite bourgeoisie provinciale. Les intérieurs cossus, sophistiqués et colorés fournissent une scène idéale pour élaborer une comédie de classe sociale.

Car le Pierre du Grand amour n’est pas celui du Soupirant. Il a vieilli, s’est casé en province où il jouit d’une bonne situation. Pierre obéit à des rituels immuables. Chaque matin, après son petit-déjeuner, il emprunte  le même chemin, salue les mêmes personnes et se rend à l’usine de son beau-père. Le soir venu, il rejoint sa femme Florence (campée par Annie Fratellini, la propre épouse d’Etaix) devant la télévision, puis dans leur chambre où ils s’endorment dans des lits séparés. Pour colorer le quotidien morne de Pierre, Etaix injecte un personnage de jeune secrétaire séduisante dans son univers. Les éléments dont disposent Etaix renvoient à d’autres genres cinématographiques. « Un homme marié tombe amoureux de sa jeune secrétaire » voilà bien un argument de drame ou de vaudeville.

Loin d’être contrariée par ces apports extérieurs, l’ambition comique de Jean-Claude Carrière et Pierre Etaix demeure intacte. Le film devra être drôle, féroce, mais également tendre et poétique. Dans Le Grand amour Etaix et Carrière n’abandonnent pas les gags, mais ils leur assignent souvent une mission supplémentaire. A l’image de la séquence du rêve de Pierre, sans doute l’une des plus belles de toute la filmographie "etaixienne".

Pierre s’endort dans son lit et se met à rêver. Au lieu de recourir à quelques procédés formels surannés pour signifier le rêve (image qui se brouille, recours artificiel aux bruitages…), Etaix emprunte un chemin métaphorique davantage poétique. Le lit de Pierre quitte la pièce et l’emmène sur la route des songes. S’ensuit une série de vignettes toutes très drôles (que nous ne dévoileront pas pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte) qui participent autant du rire que de la poésie la plus surréaliste (comment oublier que Jean-Claude Carrière collabora avec le grand Luis Bunuel ?).

Si l’humour et la poésie font partie de la palette de l’auteur du Soupirant depuis ses débuts, la cruauté telle qu’elle se déploie dans Le Grand amour fait office de nouveauté. Certes, en bon caricaturiste, Pierre Etaix a toujours aimé croqué ses contemporains. Mais cette radiographie de la bourgeoisie traduit une certaine évolution de son regard. Le Grand amour traque les petites bassesses et mesquineries d’une classe aisée, la naissance insidieuse des rumeurs, la laideur derrière le vernis des apparences. Il n’y a plus de personnage naïf, absolument positif. Tout le monde a quelque chose à cacher ou à se reprocher. Comme si le caricaturiste féroce qui sommeillait en Etaix tentait de gagner du terrain sur le clown, pour lui ravir sa place. Il y parviendra, mais dans l’opus suivant du réalisateur.

 

PAYS DE COCAGNE

Le dernier long métrage (à ce jour) de Pierre Etaix prend la forme d’un documentaire. De prime abord il y a de quoi être surpris. Tout semble opposer le genre documentaire à celui, dit comique, dans lequel œuvre Etaix. La restitution de la réalité paraît mal s’accorder avec la mécanique du gag qui présuppose une distorsion du réel. En y réfléchissant, le cheminement du cinéaste parait pourtant logique. On l’a vu, au fil du temps le comique d’Etaix glisse de plus en plus vers la férocité et la dénonciation des tares de la société moderne. En supprimant les gags (mais pas l’humour, nous le verrons), Etaix s’assure de ne pas parasiter son propos. Et si le film reste drôle, s’il semble très écrit, il le doit à la science de son montage.

Revenons d’abord à l’origine. 1969 : Annie Fratellini, la femme du cinéaste, doit participer à la fameuse tournée des plages d’Europe 1. Etaix la suit et filme les différentes étapes de ce radio crochet national. Il accumule 40 000 mètres de pellicule. En visionnant les rushes, le cinéaste a l’intuition que ces tranches de vie provinciales forment un tableau saisissant de la France de l’après-Mai 68. Une France qui repart de plus belle dans le consumérisme effréné. Une France ou tout semble possible, y compris le pire. Le cinéaste et son monteur s’enferment donc huit mois dans la salle de montage pour concevoir un véritable film comique documentaire. Une dénonciation implacable de la société de consommation dans laquelle le rire se teinte constamment d’effroi.

Pays de cocagne débute par une saynète fictionnelle assez hilarante ou Etaix détaille au spectateur la teneur de son projet. Vient ensuite la pièce de résistance : le montage à proprement parler. Imaginez l’ancêtre de l’émission Strip-Tease qui consacrerait un numéro à La Nouvelle Star. Mais sans les travers de l’émission belge, qui tire très souvent sur l’ambulance en prenant parfois un plaisir assez malsain à ridiculiser les "petites gens". Devant la caméra de Pierre Etaix, alternent des moments pathétiques, émouvants, drôles, consternants… où tout le monde en prend pour son grade.

Si le film s’appuie sur des interviews des participants du radio crochet d’Europe 1, Etaix n’épargne pas les organisateurs. Dans une scène assez surréaliste, la tournée d’une star d’Europe 1 prend l’allure d’un défilé d’empereur romain. Et si la majorité des participants qui se succèdent sur le grand podium de la station de radio tient des propos plus ahurissants les uns que les autres, certains se livrent à des analyses étonnamment lucides sur leur statut de chair à canon médiatique.

Dans un souci démocratique mâtiné d’ironie, Etaix clôt le film sur son propre procès métaphorique. Après avoir questionné un panel représentatif de Français sur divers thèmes comme le vedettariat, l’érotisme, la publicité etc., il aborde avec eux le sujet… Pierre Etaix.  Loin de constituer un épisode mégalomane, ce segment permet au réalisateur de se faire épingler par les "personnages" qu’il a malmenés tout au long du film. Il suffit que quelqu’un souligne la grande finesse du cinéaste Etaix, pour que celui-ci lui donne tort en illustrant ses propos par un défilé de chair flasque. Ces divers procédés, très risqués, donnent au film une dimension suicidaire assez hallucinante. On connaissant le Pierre Etaix poète, le Pierre Etaix clown. Pays de cocagne nous présente le Pierre Etaix Kamikaze.

La presse se montrera d’ailleurs particulièrement hargneuse avec le film, lui reprochant sa condescendance envers la France des classes moyennes, sa vulgarité et sa méchanceté. Le même genre de reproches que l’on adressera à quelques fleurons de la comédie italienne (Affreux, sales et méchants et Le Grand embouteillage pour n’en citer que deux). Mais si Scola et Comencini se remettront sans mal de ces critiques injustes, et poursuivront leur prolifique carrière de cinéaste, Etaix verra son élan stoppé net. La réception du film jouera un rôle prépondérant dans sa mise au ban du cinéma français. Pourtant, 40 ans plus tard le film nous parle encore. Pire encore, il parle aussi de nous.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Chérif Saïs - le 28 décembre 2010