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Critique de film
Le film

Taïkoun

(Tycoon)

Partenariat

L'histoire

Johnny Munroe (John Wayne), un ingénieur américain, et son partenaire Pop Matthews (James Gleason) sont chargés par le magnat industriel Frederick Alexander (Sir Cedric Hardwicke) de construire un tunnel ferroviaire dans les Andes. Johnny avait émis l’idée qu’un pont aurait été préférable pour un tel chantier mais le commanditaire n’avait rien voulu entendre et était resté campé sur ses positions. Mais la montagne commence à se révéler capricieuse et il faudrait pouvoir consolider le tunnel ; tout cela risquant de sacrément augmenter l’investissement initial, le "Tycoon" (nabab) refuse catégoriquement de dépenser un centime supplémentaire d’autant plus que son neveu (Anthony Quinn), ingénieur lui aussi, estime que ce n’est pas nécessaire. Tout vient encore se compliquer le jour où Johnny tombe amoureux de Maura (Laraine Day), la fille de son employeur. Les surprenant dans les bras l’un de l’autre, le multimillionnaire les oblige à se marier sur le champ pour ne pas déroger aux strictes conventions sud-américaines et sauver ainsi l’honneur de la famille. Ceci n’est pas pour déplaire aux amoureux et Maura vient s’installer auprès de son époux sur le chantier de construction. Mais en revanche, ne pouvant que difficilement digérer cet état de fait, Alexander fait désormais tout pour que le chantier n’avance pas, n’hésitant pas à sacrifier la sécurité des ouvriers. Par ce harcèlement et une pression constante exercée sur Johnny, il espère ainsi faire se fissurer le couple et récupérer sa fille. L’exacerbation de la tension entre les deux hommes ne va aller qu’en empirant...

Analyse et critique

Aujourd’hui en France, Taïkoun, le plus gros budget jamais monté à l’époque par la RKO (trois millions de dollars), demeure le seul film assez connu du réalisateur Richard Wallace avec Sinbad le marin tourné la même année. C’est Maureen O’Hara qui était au départ pressentie pour tenir le rôle féminin principal de cette superproduction de prestige pour le studio mais les producteurs préférèrent qu’elle fasse partie de la distribution de Sinbad aux côtés de Douglas Fairbanks Jr ; le personnage de Maura échut finalement à Laraine Day. Non pas que Miss O’Hara soit mauvaise actrice, tout au contraire, mais nous ne pouvons que nous réjouir de ce fait car sa "remplaçante" constitue de loin le clou du film, une femme d’une beauté époustouflante qui n’a jamais été aussi divinement mise en valeur qu’ici, le glorieux Technicolor aidant à faire ressortir ses magnifiques yeux verts émeraude. Si son nom ne nous dit plus grand chose de nos jours, rappelons qu’elle était l’interprète féminine de Correspondant 17 (Foreign Correspondant, 1940) d’Alfred Hitchcock, L’Odyssée du Dr Wassell (The Story of Dr Wassell, 1944) de Cecil B. DeMille et du Médaillon (The Locket, 1946) de John Brahm. Dans la peau de Maura, jeune fille placée jalousement sous globe par son père qui la considère comme la plus belle réussite de sa vie, et qui tombe néanmoins amoureuse d’un homme de terrain d’une classe nettement inférieure, elle offre une superbe performance et il vous sera difficile d’oublier son sourire, l’un des plus craquants qui soit. Pas étonnant que son mari dans la vie, Leo Durocher, le manager des Brooklyn Dodgers, ne faisant pas spécialement confiance en John Wayne en qui il soupçonnait un rival, fut constamment présent sur le plateau empoisonnant quelque peu l’équipe sur le tournage !

Il est assez dommageable que Taïkoun soit aujourd’hui plus célèbre pour cette anecdote que pour ses qualités propres ; ce fut effectivement un flop financier monumental (perte de plus d’un million de dollars) et pourtant il s’agit d’un bien bon film, de facture très classique et solidement écrit par Borden Chase. Il offre à John Wayne l’occasion de changer un peu de registre. Si durant la première heure, on retrouve le Duke qui nous était habituel, fort de caractère mais chaleureux avec ses ouvriers et maladroit avec la gent féminine, la deuxième partie nous le fait découvrir dur, intransigeant et parfois haïssable. Paradoxalement, cela nous le rend encore plus humain puisque nous voyons le protagoniste "péter des plombs", douter, s’excuser, retomber dans la pire muflerie (« Dès que j’aurai gagné assez d’argent, je te rachèterai », dit-il à son épouse en la revoyant à l’occasion après qu’elle ait fini par fuir le domicile conjugal devenu infernal)... Sa performance d’un Johnny Munroe dont la vie professionnelle et la vie conjugale deviennent conflictuelles préfigure ici celle de Ted Dunson l’année suivante, le personnage obstiné de La Rivière Rouge (Red River) de Hawks, scénarisé également par Borden Chase. Avec le Capitaine Ralls du Réveil de la sorcière rouge (Wake of the Red Witch), ce sont trois rôles consécutifs qui sont là pour prouver que l’acteur était capable d’évoluer et de prendre des risques au moment même où il finissait définitivement par acquérir ses ultimes galons de star ; le nombre de chefs-d’œuvre qui s’enchaîneront à partir de là demeure impressionnant. Dans Taïkoun, il est épatant même s’il a encore parfois tendance à cabotiner lors des séquences de séduction. Le couple qu’il forme avec Laraine Day reste parfaitement crédible et leur romance est attachante grâce à la complicité des deux acteurs qui opère à merveille. La partie sentimentale occupe une bonne partie du métrage, le reste étant consacré à la relation amour/haine qui unit la fille et son père (excellent Cedric Hardwicke) et à tout ce qui tourne autour de la construction du tunnel puis du pont avec les rapports qu’entretient Johnny Munroe avec ses hommes.

Avec de tels éléments, les spectateurs attendaient probablement un film beaucoup plus fort dramatiquement et émotionnellement parlant. Il faut se rendre à l’évidence : Richard Wallace n’est ni Douglas Sirk ni King Vidor et son romantique mélodrame d’aventure manque singulièrement de souffle, de panache, de prestance et de fougue. Les décors de studio sentent trop le factice, la figuration paraît insignifiante et les rues de Tenango semblent ainsi singulièrement manquer de vie. Certains ne manqueront certainement pas de ricaner devant le coucher de soleil sur fond de toiles peintes lors de la séquence amoureuse dans le temple Inca en ruine même si ce côté carton-pâte continue de constituer pour d’autres (dont je fais partie) l’un des principaux charmes des films de studio hollywoodiens de l’époque. Mais à côté de ça, on demeure encore impressionné par les séquences "catastrophe" finales et l’ensemble se tient remarquablement bien même si le scénario n’aurait rien perdu de ses qualités à être un peu plus resserré. Cependant, ces 128 minutes ne semblent jamais trop longues et l’on se surprend à avoir visionné un film vraiment très plaisant à défaut d’être réellement inspiré ; bien dialogué, bien photographié, solidement charpenté, sans oublier un casting de première classe comptant en sus des acteurs déjà évoqués un Anthony Quinn très à l’aise, un délicieux ronchon en la personne de James Gleason et une Judith Anderson assez touchante dans le rôle du chaperon et tutrice de la jeune fille, à la fois compréhensive avec cette dernière et secrètement amoureuse du père.

Et malgré le Happy End de circonstance et les retrouvailles du couple, il est assez jouissif de voir le film se clore par ce dialogue insolent et insolite entre les deux antagonistes désormais beau-père et gendre se serrant la main avant de se séparer pour une longue période :
Cedric Hardwicke : « Je vous suis antipathique ? »
John Wayne : « Plus que ça. »
Cedrick Hardwicke : « Vous m’êtes antipathique aussi, très sincèrement. C’est la beauté de notre antipathie, sa sincérité. »

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 mars 2006