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Critique de film
Le film

Symphonie pour un massacre

Partenariat

L'histoire

Cinq truands - Clavet, Valoti, Moreau, Paoli et Jabeke - sont associés dans un trafic, un coup de plus qui devrait les mettre à l’abri. Si les hommes semblent amis de longue date, Jabeke y voit toutefois l’opportunité de garder pour lui l’intégralité du profit quitte à trahir ses camarades et à tuer l’un d’entre eux. Son coup réussi va attiser la haine entre ses camarades, et déclencher un inarrêtable jeu de massacre.

Analyse et critique


Le nom de Jacques Deray reste aujourd’hui injustement oublié lorsqu’il s’agit d’évoquer les grands cinéastes français. Si certains titres de sa filmographie conservent une certaine notoriété, tels La Piscine ou Borsalino, son nom est malheureusement le plus souvent associé à une fin de carrière poussive, qui a vu le cinéaste mettre en scène de pénibles véhicules pour Jean Paul Belmondo ou Alain Delon, alors que leur talent était sur le déclin. Pourtant, à l’exception de ce final gâché, la carrière de Deray impressionne lorsque l’on veut bien s’y plonger, particulièrement pour l’amateur de polar et de noirceur. Si jusqu’à maintenant nous connaissions l’étrange ambiance du superbe Un papillon sur l’épaule, la noirceur de Borsalino & Co. ou l’atmosphère mortifère d’Un homme est mort, Symphonie pour un massacre était, lui, resté quasiment invisible depuis de nombreuses années. Le troisième film de Jacques Deray s’avère pourtant une brillante réussite, probablement son premier film majeur qui s’impose comme l’un des polars les plus marquants des années soixante, quelque part entre Classe tous risques et les films de Jean-Pierre Melville.

Après Rififi à Tokyo, Jacques Deray ne prend pas de pause pour se lancer dans son troisième long métrage, Symphonie pour un massacre. Avec l’aide de José Giovanni et de Claude Sautet, qui était alors le script-doctor le plus prisé du cinéma français, il adapte Les Mystifiés, un roman signé Alain Reynaud-Fourton paru dans la collection Série noire. L’histoire qui en est tirée est des plus classiques : une bande de gangsters va tenter un coup lucratif qui devra mettre chacun de ses membres à l’abri du besoin, mais l’un d’entre eux va trahir pour s’accaparer l’intégralité du butin. C’est le traitement fait de ce récit par le réalisateur et ses coscénaristes qui éloigne nettement le film de la tradition du polar à la française. C’est d’abord par la sobriété de ses dialogues que se distingue Symphonie pour un massacre. Alors que le cinéma français a toujours laissé une place importante à ses dialoguistes, et notamment aux mots savoureux de Michel Audiard pour le genre et la période qui nous intéressent, l’ambiance est ici nettement plus austère. Si les dialogues sonnent juste et sont efficaces, il n’y a ici aucune fioriture et surtout aucun mot d’auteur, ce qui nous plonge naturellement dans une atmosphère glaçante. Autre singularité du film, nous ne trouvons ici aucune trace de ce fameux « honneur » des gangsters si souvent présent à l’écran. Dans Symphonie pour un massacre, chacun trahit l’autre sans le moindre remord, et chacun soupçonne l’autre sans hésitation, et sans que la moindre notion de loyauté ne soit évoquée. Le personnage de Jabeke va donc trahir sans vergogne ses camarades, alors que Clavet n’a pas hésité à investir dans l’affaire avec de la fausse monnaie. Lorsque la trahison est avérée, les membres de la petite bande, Paoli en tête, se soupçonnent immédiatement les uns les autres, éliminant rapidement la piste extérieure qui aurait été l’hypothèse privilégiée dans la plupart des films du genre. Chaque personnage marche seul vers son destin, envisageant uniquement son propre intérêt et bien convaincu qu’il se dirige irrémédiablement vers la mort.


Deray crée ainsi un film dont le ton évoque clairement celui que travaille Jean-Pierre Melville dans ses films et qui trouvera son expression la plus pure, quelques années plus tard, avec Le Cercle rouge. D’ailleurs, les premiers plans de Symphonie pour un massacre, qui nous présentent un club à l'ambiance jazzy, font immédiatement écho à des images typiques du cinéaste de la rue Jenner alors que la présence de José Giovanni au générique impose, elle aussi, une parenté immédiate entre les œuvres des deux réalisateurs. Nous avons affaire à une sarabande de personnages parfaitement conscients de leur destin funeste. La mort des protagonistes du film fait d’ailleurs tellement peu de doute que les scènes de meurtre sont filmées sans la moindre emphase par Jacques Deray, qui confirme l’évidence de ces évènements. Pour l’ensemble du film, la mise en scène de Deray est d’ailleurs sobre, faisant le pari de l’efficacité plutôt que de l’esbroufe, et s’attachant particulièrement à des détails mécaniques du plan mis en œuvre par Jabeke et à la réaction de ses camarades. L’ensemble apparaît comme un engrenage menaçant, annonçant clairement la destruction à venir de chacun des personnages. Cette sècheresse de mise en scène, favorable à la création d’une atmosphère oppressante et noire, n’est pas pour autant synonyme d’un film qui serait lent ou contemplatif. Au contraire, le récit est très rythmé. Pas à la manière trépidante d'un film de Raoul Walsh dans lequel les moments forts se succèderaient à grande vitesse, mais avec un enchaînement naturel d’événements qui fait que l'on ne ressent pas le moindre temps mort. Le récit avance ainsi avec une grande fluidité vers son évidente conclusion, seule destinée possible pour des personnages qui, à nouveau comme chez Melville, marchent vers le cercle rouge.

Si le récit de Symphonie pour un massacre se déroule de manière aussi évidente, c’est également grâce à une belle galerie de personnages, portée par un casting marquant. Nous savons bien peu de choses du passé des cinq gangsters qui nous sont présentés à l’écran, mais Deray les caractérise de manière efficace en quelques images. Le petit logement bien rangé de Jabeke démontre sa minutie, l’appartement cossu de Paoli son aisance financière. Le cercle de jeu que gère Clavet montre les risques qu’il prend et explique sa situation financière précaire, au contraire de celle de Valoti, gestionnaire d’un club profitable. Par les lieux qu’ils occupent et leurs attitudes, Deray cerne les profils de ses personnages bien plus efficacement qu’avec de longs discours. Ironiquement, le seul personnage qui parle de son passé est Moreau. Il a fait de la prison étant jeune, ce qui prend une profondeur particulière puisqu’il est interprété par José Giovanni, impeccable d’ailleurs, lui-même ancien prisonnier. Les quatre autres rôles principaux sont partagés entre deux figures installées du cinéma français et deux jeunes talents. Dans la première catégorie, l’excellent Charles Vanel apporte tout son charisme au personnage de Paoli, que l’on devine immédiatement être le meneur de la bande, et Claude Dauphin donne une belle ambigüité à celui de Valoti. Face à eux, Michel Auclair incarne Clavet, probablement le personnage le plus attachant de la bande par les faiblesses et la naïveté dont il fait parfois preuve. Enfin Jabeke, le personnage le plus important, est interprété par un étonnant Jean Rochefort, dans son premier grand rôle dramatique.


 

Au cours de sa jeune carrière, l’acteur avait alors été confiné à des seconds rôles comiques au cinéma, le plus connu étant celui qu’il tient dans le Cartouche de Philippe De Broca. C’est un risque que prend donc Jacques Deray d’imposer un si jeune acteur dans un rôle important en contre-emploi de sa réputation d’alors. Le pari va s’avérer largement payant, Rochefort offrant une performance impressionnante dans ce rôle pourtant complexe. Jabeke est le personnage moteur du récit, qui déclenche les événements qui vont déclencher l’explosion de la bande. Il se caractérise par une minutie et une précision fascinantes, mais il n’est pas plus capable que les autres d’échapper à son destin. Systématiquement, un imprévisible détail va le trahir et le condamner un peu plus. Malgré son intelligence, il est donc comme les autres un mort en sursis, ce que révèle de manière superbe son sourire, si caractéristique de l’acteur Rochefort, lorsqu’il retrouve le magot. Un sourire à la fois joyeux et ironique, le personnage ne se faisant aucune illusion sur son avenir. Rochefort entre parfaitement dans ce personnage froid et individualiste, tout en parvenant à le rendre irrémédiablement attachant par son charisme naturel. Rétrospectivement, nous parvenons également à parfaitement croire à ce personnage capable de tuer sans hésitation, sans jamais le confondre avec les rôles plus tardifs de l’acteur. L’absence de moustache y contribue indéniablement, et il est d’ailleurs amusant de voir Rochefort s’affublant d’une moustache pour se dissimuler, nous dévoilant comme par anticipation son visage futur.

Avec Symphonie pour un massacre, Jacques Deray nous offre un grand film. Grâce à la sobriété de sa mise en scène et de son écriture, il nous plonge dans une atmosphère d’une grande noirceur, jusqu’à un final attendu mais saisissant. De quoi lancer une brillante carrière dans le genre, ainsi que celle de Jean Rochefort qui démontrait ici sa capacité à dominer un casting royal. Il est particulièrement urgent aujourd’hui de découvrir ou de redécouvrir cette perle oubliée.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 16 mai 2018